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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2303190

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2303190

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2303190
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDESROCHES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 novembre 2023, et de nouvelles pièces déposées le 12 décembre 2023, M. B A, représenté par Me Desroches, demande au juge des référés, statuant en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 28 septembre 2023 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de poursuivre l'instruction de sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de poursuivre l'instruction de sa demande de titre de séjour dans un délai de 48 heures à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer dans le délai de 48 heures à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, un récépissé avec autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à verser à son conseil qui renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision contestée interrompt la régularité continue de son séjour ; il est entré mineur en France et a toujours bénéficié de cartes de séjour depuis sa majorité ; il est investi dans une formation professionnalisante rémunérée depuis le 22 mai 2023 et ce refus aura pour conséquence d'interrompre son parcours d'insertion ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sur sa situation personnelle ;

- le préfet a commis une erreur de droit en exigeant la fourniture de documents non prévus pour obtenir le renouvellement d'une carte de séjour sur le fondement de l'article L. 435- 3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 décembre 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête et demande la condamnation du requérant pour requête abusive, en application de l'article R. 741-12 du code de justice administrative.

Il soutient que la requête est irrecevable en l'absence de caractère décisoire du refus d'enregistrement qui n'est que le constat du caractère incomplet du dossier déposé en dépit des relances de ses services ; le requérant ne justifie pas d'une situation d'urgence étant ainsi lui-même à l'origine de la situation qu'il dénonce ; en effet, le requérant n'a pas communiqué la copie de son contrat de travail ni l'autorisation de travail qui doit l'accompagner, et par courrier du 13 juillet 2023, ses services ont demandé à l'intéressé de lui faire parvenir les pièces manquantes par voie postale sous 8 jours ; si en méconnaissance de ce courrier M. A a transmis par courriel du 3 août 2023 un certain nombre de documents, toutes les pièces attendues n'y figuraient pas ; le recours présente un caractère abusif en ce que M. A a introduit un recours alors qu'il n'a produit aucune des pièces demandées à plusieurs reprises et qui sont nécessaires à l'examen de sa demande de titre de séjour.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 novembre 2023.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 21 novembre 2023 sous le n° 2303189 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Cristille pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Berland greffière d'audience :

- le rapport de M. Cristille, juge des référés ;

- les observations de Me Desroches, représentant M. A, présent à l'audience qui reprend les moyens développés dans sa requête en précisant que M. A est arrivé mineur en France et qu'il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, qu'il a suivi une scolarité qui lui a permis d'obtenir un bac professionnel et a ensuite bénéficié d'un contrat jeune majeur jusqu'au 31 janvier 2023, qu'il a obtenu des titres de séjour sans difficultés, qu'il a demandé en janvier 2023 le renouvellement de son titre de séjour qui expirait en février et a transmis les documents demandés, ce qui lui a permis d'obtenir un récépissé de demande de titre de séjour qui a été renouvelé en septembre mais de manière imprévisible le préfet lui a notifié un refus de poursuivre l'instruction de sa demande, que ce refus le fait basculer en situation irrégulière alors qu'il a toujours été en situation régulière, que sa formation rémunérée s'est terminée en novembre 2023, qu'il recherche un emploi de chaudronnier qui figure dans la liste des métiers en tension, qu'il perçoit l'APL et suit des cours pour passer le permis de conduire, qu'il lui faut pour cela un titre de séjour ; il existe un doute sérieux sur la légalité du refus, en ce qu'il ne peut lui être reproché de ne pas produire des documents qu'il ne détient pas alors qu'il a bien transmis toutes les autres pièces en sa possession, que le caractère complet d'un dossier n'implique pas que toutes les pièces soient communiquées, que ce caractère incomplet ne peut valablement lui être opposé que si l'absence de ces pièces rend impossible l'instruction de la demande, ce qui n'est pas le cas en l'espère et que le préfet a, ce faisant, entaché sa décision d'une erreur d'appréciation, qu'il lui est reproché en réalité de ne pas avoir transmis ces mêmes pièces par voie postale mais d'avoir eu recours à une transmission par mail, que sa demande de titre de séjour n'a pas été présentée sur le fondement de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour lequel l'annexe 10 exige effectivement parmi les pièces à fournir la remise d'une autorisation de travail et de la copie d'un contrat de travail, qu'il a demandé une carte de séjour travailleur temporaire pour laquelle il doit seulement justifier suivre une formation professionnelle qualifiante depuis au moins six mois, condition qu'il satisfait.

Le préfet de la Vienne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant camerounais né le 30 novembre 2002, est entré sur le territoire français le 7 novembre 2017 selon ses déclarations. Après un arrêt de la Cour d'appel de Poitiers en date du 28 février 2020 qui a tranché en faveur de la minorité de M. A, ce dernier a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance de la Vienne. Devenu majeur, M. A a bénéficié d'un titre de séjour " étudiant ", puis d'un titre de séjour " travailleur temporaire ", valable du 15 février 2022 au 14 février 2023, en qualité d'ancien mineur pris en charge par l'aide sociale à l'enfance et poursuivant une formation professionnalisante. M. A a sollicité, auprès de la préfecture de la Vienne, le renouvellement de ce titre de séjour. Par un accusé réception de dépôt en date du 16 mars 2023 et un courrier du 13 juillet 2023, le préfet de la Vienne a demandé à l'intéressé de lui communiquer plusieurs documents afin d'instruire son dossier, à savoir notamment un contrat de travail ou une promesse d'embauche, une autorisation de travail et ses trois derniers bulletins de salaire. Par une décision du 28 septembre 2023, le préfet de la Vienne a refusé de poursuivre l'instruction de sa demande de renouvellement de titre de séjour au motif que le dossier de M. A était incomplet en l'absence de contrat de travail et d'autorisation de travail délivrée par le service de la main d'œuvre des étrangers. M. A demande la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".

Sur la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. Ainsi qu'il a été dit au point 1, le titre de séjour de M. A a expiré le 14 février 2023 et le requérant a entamé des démarches pour en obtenir le renouvellement dès le 11 janvier 2023. Le refus de poursuivre l'instruction de sa demande de renouvellement de son titre de séjour opposé à M. A place l'intéressé en situation irrégulière sur le territoire national et fait obstacle à la poursuite de sa vie professionnelle. Dans ces circonstances, la décision du préfet porte une atteinte suffisamment grave et immédiate aux intérêts de M. A pour que la condition d'urgence soit regardée comme remplie.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

5. En dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l'enregistrer, et de délivrer le récépissé y afférent, que si le dossier présenté à l'appui de cette demande est incomplet.

6. Aux termes de l'article R. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui sollicite l'admission exceptionnelle au séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ". L'annexe 10 au code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fixe ainsi la liste des pièces devant être produites à l'appui d'une demande de titre de séjour et d'une demande de renouvellement de ce titre. Pour le renouvellement d'un titre de séjour portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire " délivré sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du même code, cette annexe renvoie aux rubriques correspondant au titre obtenu. La demande de renouvellement d'un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " doit ainsi être accompagnée soit : " d'un titre de séjour en cours de validité, soit de justificatifs de la poursuite de la formation professionnalisante (évaluation, relevé de notes, attestation d'assiduité, attestation émanant du tuteur au sein de l'entreprise d'accueil ) ".

7. Lors du rendez-vous en préfecture, fixé le 16 mars 2023, M. A était titulaire d'un titre de séjour encore en cours de validité conformément aux pièces exigées par l'annexe 10 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour présenter une demande de renouvellement de titre de séjour " travailleur temporaire " et bénéficiait au surplus d'un contrat d'apprentissage valable jusqu'au 17 mars 2023 en qualité d'apprenti plombier chauffagiste. Dès lors, le moyen tiré de ce qu'en refusant de poursuivre l'instruction de la demande de renouvellement de titre de séjour présenté par M. A, au motif qu'il n'avait pas transmis un dossier complet, le préfet a méconnu les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est propre à créer, en l'état de l'instruction, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conditions d'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont réunies. Il y a lieu, par suite, de suspendre l'exécution de la décision du 28 septembre 2023 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de poursuivre l'instruction de la demande de titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. La présente ordonnance, qui suspend les effets de la décision de refus d'instruire la demande de délivrance d'un titre de séjour à M. A, implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Vienne de reprendre l'instruction de la demande de titre de séjour de M. A et de réexaminer la situation de l'intéressé en tenant compte des motifs de la présente ordonnance, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de cette même notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans l'attente de ce réexamen. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocate Me Desroches peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros, à payer à Me Desroches avocate de M. A au titre des frais exposés à raison de la présente instance et non compris dans les dépens, sous réserve que cette avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article R. 741-12 du code de justice administrative :

Aux termes de l'article R. 741-12 du code de justice administrative : " le juge peut infliger à l'auteur d'une requête qu'il estime abusive une amende dont le montant ne peut excéder 3000 euros ". La faculté prévue par ces dispositions constituant un pouvoir propre du juge, les conclusions du préfet tendant à ce que M. A soit condamné à une telle amende ne sont pas recevables et doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 28 septembre 2023 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de poursuivre l'instruction de la demande de titre de séjour de M. A est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de reprendre l'instruction de la demande de titre de séjour de M. A dans un délai d'un mois suivant la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de cette même notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Desroches, avocate de M. A, la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions du préfet de la Vienne tendant à l'application des dispositions de l'article R. 741-12 du code de justice administrative à l'encontre de M. A sont rejetées.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Desroches et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet de la Vienne.

Fait à Poitiers, le 19 décembre 2023.

Le juge des référés,

Signé

P. CRISTILLELa greffière,

Signé

C. BERLAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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