mercredi 14 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2400073 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 janvier 2024, M. C A, représenté par Me Gomez, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions du 28 novembre 2023 par lesquelles le préfet de la Vienne a refusé le renouvellement de son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et a fixé le pays de destination ;
3°) d'ordonner sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 180 jours ;
4°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre provisoire de séjour " salarié " dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 300 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
Sur l'urgence :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que le préfet de la Vienne a refusé le renouvellement de son titre de séjour, ce qui affectera nécessairement sa situation professionnelle ; en effet, il exerce un emploi de cuisinier en apprentissage dans un restaurant ; la décision va nécessairement entraîner son licenciement, mettre fin à sa formation et se traduire par la perte de ses seuls revenus ; son insertion sociale et professionnelle sera compromise par cette décision ; l'assignation à résidence pour la durée maximale de 180 jours porte atteinte de manière disproportionnée à sa liberté d'aller et venir ;
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- la décision portant refus d'un titre de séjour est insuffisamment motivée, elle est entachée d'une erreur de fait et d'erreur de droit en ce qu'il ne représente pas une menace actuelle et réelle à l'ordre public ni à la sécurité publique, elle est entachée de plusieurs erreurs d'appréciation alors qu'il poursuit sa formation professionnelle et qu'il a en parallèle occupé plusieurs emplois en tant que serveur et de barman, qu'il a construit toute sa vie sociale en France depuis son arrivée comme mineur non accompagné, que s'il a été placé en garde à vue pour des faits de violence sur conjoint, sa compagne n'a pas déposé de plainte contre lui et la vie commune se poursuit avec l'arrivée annoncée d'un enfant au foyer ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination sont insuffisamment motivées, entachées d'une erreur de fait et d'erreurs d'appréciation ;
- sans craindre de se contredire, le préfet de la Vienne tout à la fois soutient qu'il représente une menace à l'ordre public, mais prend une assignation à résidence qui l'admet à séjourner librement près de 6 mois sur le territoire dans l'attente qu'un laissez-passer consulaire lui soit délivré ;
- la décision d'assignation à résidence le pénalise dès lors que ses obligations de formation et ses perspectives professionnelles peuvent l'amener à circuler dans les départements voisins ;
- L'assignation à résidence combinée aux effets de l'obligation de quitter le territoire français précarise sa situation alors qu'il ne peut plus avoir une vie normale, ni percevoir des revenus durant une longue période.
Par un mémoire en défense reçu le 6 février 2024 à 18h24, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite en ce que M. A n'établit pas l'existence de circonstances particulières justifiant que la condition d'urgence soit regardée comme remplie ;
- les décisions contestées ne sont pas entachées des illégalités alléguées en ce que leur motivation est suffisante, en ce que les dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile n'ont pas été méconnues dès lors que le comportement ancien et récent du requérant constitue une menace à l'ordre public ; les décisions ne sont pas contraires à l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en l'absence de preuve du caractère réel et sérieux de sa formation et de son apprentissage, ni contraires aux articles L. 421-1 et L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que le contrat d'apprentissage dont il se prévaut a été conclu après la décision de refus de titre de séjour en litige ; les décisions contestées ne portent pas une atteinte excessive à sa vie privée et familiale compte tenu de l'absence de preuve de l'intensité de ses attaches affectives en France et de la réalité de son insertion
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 29 novembre 2023 sous le n° 2303288 par laquelle M. A demande l'annulation des décisions du 28 novembre 2023.
Vu :
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport du juge des référés, M. B ;
- les observations de Me Gomez, représentant M. A, qui reprend les moyens soulevés dans la requête et précise que M. A est entré en France en 2018 en tant que mineur non accompagné et a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance du département de la Vienne, que le préfet de la Vienne refusant de renouveler son titre de séjour, l'urgence est présumée, qu'il est désormais expulsable à tout moment, qu'il a produit la copie de son casier judiciaire qui est vierge et qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public contrairement à ce que l'autorité préfectorale soutient, que les signalements dont a fait l'objet M. A auprès des services de police ont été portés à la connaissance des services de la préfecture uniquement à la suite de la consultation du traitement dénommé " traitement des antécédents judiciaires ", régi notamment par l'article R. 40-29 du code de procédure pénale, que le préfet de la Vienne n'apporte pas la preuve que l'agent qui a consulté ce fichier était habilité à cette fin, qu'à défaut de le démontrer les pièces ainsi produites ne sont pas recevables, qu'en se fondant sur les mises en causes révélées par la consultation du traitement des antécédents judiciaires pour estimer que M. A ne justifiait pas d'une intégration en France, sans procéder au préalable à la saisine des services du procureur de la République, pour demande d'information sur les suites judiciaires, ou des services compétents de la police nationale ou de la gendarmerie nationale, pour complément d'information, le préfet de la Vienne a privé le requérant d'une garantie, qu'il poursuit sa formation, que les périodes où il n'était pas sous contrat avec une entreprise correspondent à des périodes de formation puisqu'il suit un cursus en alternance, qu'il établit par son vécu en France sa bonne insertion.
Le préfet de la Vienne n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été différée au 8 février 2024 à 18h30.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, de nationalité guinéenne et né le 16 novembre 2003, serait entré en France le 28 juillet 2018 d'après ce qu'il déclare. Il a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance et a bénéficié d'un placement judiciaire le 13 août 2018. Le préfet de la Vienne a délivré à M. A une carte de séjour temporaire " confié à l'aide sociale à l'enfance " valable du 9 mai 2022 au 8 mai 2023. L'intéressé a sollicité le renouvellement de ce titre de séjour " mineur confié à l'aide social à l'enfance avant l'âge de 16 ans " et a présenté une demande concomitante de titre de séjour portant la mention " salarié - travailleur temporaire ", le 27 juin 2023 auprès des services de la préfecture de la Vienne. Par une décision du 28 novembre 2023, le préfet de la Vienne a refusé le renouvellement de son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans un délai et a fixé le pays de destination. Par une autre décision du 28 novembre 2023, le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 180 jours. Par sa requête, M. A demande au tribunal, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de ces décisions.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur l'étendue du litige :
3. L'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi () Les dispositions du présent article s'appliquent sans préjudice des possibilités d'assignation à résidence et de placement en rétention prévues au présent livre ".
4. Il résulte de ces dispositions que le dépôt, dans le délai de recours, d'une requête en annulation contre un arrêté refusant la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français suspend l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, celle des décisions fixant le pays à destination duquel l'intéressé pourra être reconduit. Il en va de même s'agissant de l'enregistrement d'une requête en annulation contre un arrêté portant assignation à résidence.
5. Le dépôt de la requête de M. A enregistrée sous le n° 2303288, le 29 novembre 2023, tendant à l'annulation des arrêtés du préfet de la Vienne des 28 novembre 2023, a eu pour effet de suspendre l'exécution de l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français sans délai ainsi que, par voie de conséquence, celles de la décision fixant le pays de destination mais également l'exécution de l'assignation à résidence. Par suite, les conclusions tendant à la suspension de ces décisions ne sont pas recevables et doivent être rejetées.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative concernant le refus de titre de séjour :
6. L'article L. 521-1 du code de justice administrative dispose : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
7. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence, compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
8. En l'espèce, M. A peut se prévaloir de la présomption d'urgence dès lors que la décision attaquée a pour objet de refuser le renouvellement de son titre de séjour. Contrairement à ce que fait valoir le préfet de la Vienne, il est établi par les pièces de l'instruction que M. A poursuit actuellement une formation professionnelle qualifiante et qu'il a conclu dans ce cadre un contrat d'apprentissage le 1er décembre 2023 avec un restaurant qui devra être résilié dès lors que son titre de séjour n'a pas été renouvelé. Dans ces conditions, le requérant doit être regardé comme justifiant d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
9. En l'état de l'instruction, les moyens visés ci-dessus n'apparaissent pas propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à la suspension de l'exécution des décisions du 28 novembre 2023 par lequel le préfet de la Vienne a refusé le renouvellement de son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et l'a assigné à résidence pour une durée de 180 jours doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais du litige.
ORDONNE :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et au préfet de la Vienne.
Fait à Poitiers, le 14 février 2024
Le juge des référés,
Signé
P. B
La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
Pour le greffier en chef,
La greffière
N. COLLET
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