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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2400145

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2400145

mardi 5 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2400145
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBOUILLAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 janvier 2024, et un mémoire en production de pièces reçu le 27 février 2024 à 20h22, Mme D A, représentée par Me Bouillault, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 1er décembre 2023 par laquelle le préfet de la Vienne a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour en qualité de " parent d'enfant réfugié " ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour jusqu'à l'examen au fond du dossier avec autorisation de travail, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la condition d'urgence :

- l'urgence est présumée s'agissant d'une décision venant mettre fin à son séjour régulier ;

- la décision de refus de délivrance du titre de séjour porte gravement atteinte à sa situation, en l'empêchant de travailler et de subvenir aux besoins de sa fille, qui a obtenu le statut de réfugié, et dont elle est la seule représentante légale sur le sol français, et qui souffre d'une grave maladie ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de forme ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnaît l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est contraire à l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée en plusieurs points d'erreur manifeste d'appréciation.

La procédure a été communiquée au préfet de la Vienne qui n'a pas produit d'observations.

Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 janvier 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 3 décembre 2023 sous le numéro 2303279 par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après lecture du rapport de M. B ont été entendues les observations de Me Bouillault, représentant Mme A qui maintient ses conclusions et ses moyens et fait plus particulièrement valoir que : désormais dès lors qu'un étranger est interpellé et quelle que soit l'issue de la procédure, le préfet de la Vienne édicte automatiquement une obligation de quitter le territoire français sans délai ; l'enfant de la requérante a été placée temporairement auprès du service de l'aide sociale à l'enfance mais un jugement intervenu en décembre 2023 l'a rendue à sa mère, qui est sa seule représentante légale ; il est établi que Mme A a toujours travaillé quand elle détenait un titre de séjour valide ; la requérante contribue à l'entretien de l'enfant qui est atteinte d'une maladie grave ; les violences dénoncées par l'enfant et dont la mère serait l'auteur ne sont pas avérées et le préfet a inexactement qualifié les faits de l'espèce et commis une erreur de droit en estimant que son comportement constituait une menace à l'ordre public, l'enfant a été traumatisée par les épreuves qu'elle a supportées au cours de son parcours migratoire et par sa perte totale de repères depuis son arrivée en France ; l'enfant a un rapport particulier à la vérité et selon l'aide sociale à l'enfance, son enfance agitée explique qu'elle souhaite attirer l'attention sur elle ; la décision du juge des enfants favorable à la requérante qui a pu de nouveau vivre avec sa fille est intervenue après une expertise psychologique de l'enfant ; les enseignants n'ont rien remarqué d'anormal dans la situation de l'enfant qui est suivie par un médecin ; l'enfant bénéficie d'une prise en charge attentive qui aurait donné lieu à signalement si cela s'était avéré nécessaire ; le préfet ne produit aucune pièce de nature à contredire le juge des enfants.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, ressortissante guinéenne née en février 1990, est entrée en France le 10 mai 2021 d'après ses déclarations. Sa demande d'asile présentée le 16 juin 2021 a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) du 19 avril 2022. Par cette même décision, l'OFPRA a, cependant, admis sa fille née en septembre 2016 au statut de réfugié. Le 27 octobre 2022, elle a obtenu un visa de régularisation délivré par la préfecture de la Vienne. Mme A a bénéficié d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 20 juillet 2022 au 19 juillet 2023. Elle a déposé une demande de carte de résident " parent d'enfant réfugié " auprès de la préfecture de la Vienne le 6 juillet 2023. Par deux arrêtés en date du 1er décembre 2023, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour au motif qu'elle représentait une menace pour l'ordre public, l'a obligée à quitter le territoire sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel elle serait susceptible d'être renvoyée au besoin d'office et l'a assignée à résidence. Par la présente requête, Mme A demande sur le fondement l'article de l'article L. 521-1 du code de justice administrative la suspension de la décision lui refusant un titre de séjour.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. La condition d'urgence à laquelle est subordonnée le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence est en principe satisfaite en cas de retrait ou de refus de renouvellement d'un titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant d'établir la réalité de circonstances particulières qui justifient que la condition d'urgence soit regardée comme remplie.

4. Mme A qui était en possession d'un titre de séjour " vie privée et familiale ", a demandé à l'expiration de ce titre, la délivrance d'un titre de séjour en qualité de " parent d'enfant réfugié ", ce qui fait obstacle à ce que sa demande soit regardée comme une demande de renouvellement. La requérante ne peut donc se prévaloir de la présomption d'urgence qu'elle invoque. Toutefois, alors que Mme A démontre par les pièces produites avoir toujours travaillé depuis son arrivée sur le territoire français, la décision litigieuse, qui lui refuse un titre de séjour, expose cette dernière au risque de ne plus pouvoir exercer d'activité professionnelle et de ne plus être en mesure de subvenir à ses besoins essentiels et à ceux de sa fille, dont elle assume seule la charge. La condition d'urgence doit dans ces conditions être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :

5. D'une part, aux termes de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à () 4° Ses parents si l'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié, sans que la condition de régularité du séjour ne soit exigée. L'enfant visé au présent article s'entend de l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. "

6. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ". ". Aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ".

7. Pour refuser la délivrance du titre de séjour sollicité, le préfet a estimé que le comportement de Mme A caractérisait une menace pour l'ordre public en retenant que le procureur de la République C avait ordonné, le 23 novembre 2023, le placement en urgence de l'enfant de Mme A, âgée de 7 ans, à l'aide sociale à l'enfance du département de la Vienne et que Mme A avait fait l'objet d'un placement en garde à vue le 30 novembre 2023 pour des faits de violences suivies d'incapacité supérieure à 8 jours sur mineur de 15 ans par une personne ayant autorité et soustraction par un parent à ses obligations légales compromettant la santé et la sécurité. Toutefois, l'instruction fait ressortir que postérieurement à l'édiction du refus de carte de résident, un jugement en assistance éducative du tribunal pour enfant C, en date du 6 décembre 2023, a prononcé la mainlevée du placement à l'aide sociale de l'enfant, ainsi qu'une mesure d'action éducative en milieu ouvert à son profit, en retenant que l'enfant n'encourait vraisemblablement pas de danger pour sa sécurité et son développement physique au domicile de la requérante. Il ne résulte pas davantage de l'instruction que des poursuites aient été engagées à l'encontre de Mme A à la suite de son interpellation. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur de droit et inexactement qualifié les faits de l'espèce en estimant que la présence en France de Mme A constituait une menace pour l'ordre public est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'acte attaqué.

8. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, les deux conditions exigées par les dispositions de l'article L.521-1 du code de justice administrative sont remplies. Il y a lieu, par suite, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision en date du 1er décembre 2023 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de délivrer une carte de résident à Mme A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. ()

10. Eu égard au caractère provisoire des mesures de référé, la présente ordonnance implique seulement que le préfet de la Vienne délivre à Mme A une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la requête au fond. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Vienne d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bouillault, conseil de Mme A, de la somme de 900 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1 : L'exécution de la décision du 1er décembre 2023 par laquelle le préfet de Vienne a refusé la délivrance d'une carte de résident à Mme A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de délivrer à Mme A, dans un délai de un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail.

Article 3 : L'Etat versera au conseil de Mme A la somme de 900 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D A, au préfet de la Vienne et à Me Bouillault.

Fait à Poitiers, le 5 mars 2024.

Le juge des référés,

Signé

P. B

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

Pour le greffier en chef,

La greffière

N. COLLET

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