vendredi 16 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2400225 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 janvier 2024 et 13 février 2024, M. H A D et Mme G E, représentés par Me Bouleau, demandent au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 9 octobre 2023 par laquelle le conseil de discipline du lycée des métiers Jean Albert Grégoire a infligé à leur fils B A D la sanction de l'exclusion définitive, ainsi que la suspension de l'exécution de l'arrêté du 30 novembre 2023 par lequel la rectrice de l'académie de Poitiers a confirmé cette sanction, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de ces deux décisions ;
2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers ainsi qu'à la proviseure du lycée de réintégrer leur fils dans les plus brefs délais ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que la somme de 13 euros au titre des droits de plaidoirie.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est remplie ; en effet, la sanction contestée a pour effet d'obliger leur fils à changer d'établissement et de formation alors qu'il est en classe de terminale ; s'il a pu finalement intégrer, après son exclusion, une formation de Bac Pro mécanique automobile proposée par la Chambre de commerce et d'industrie de la Charente, il s'agit d'une formation en apprentissage qui ne lui convient pas, majoritairement composée de majeurs et présentant moins d'heures de cours alors qu'il était auparavant en " voie scolaire " ; il souhaitait poursuivre ses études en BTS " Maintenance des véhicules, option voitures particulières " au sein du lycée Grégoire, ce qu'il ne pourra pas faire compte tenu de cette sanction ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision prise à son encontre ;
- en effet, la cheffe d'établissement du lycée n'était pas compétente pour prendre, après saisine du conseil de discipline, une sanction à son égard pour des faits commis à l'extérieur de l'établissement ;
- tous les membres du conseil de discipline n'ont pas été convoqués dans les conditions et les délais fixés par l'article D. 511-31 du code de l'éducation ; l'intéressé et ses représentants légaux n'ont été convoqués que par des courriers notifiés le 6 octobre 2023 pour la séance du conseil de discipline du 9 octobre 2023 ; seuls deux représentants des élèves ont été convoqués au lieu de trois, contrairement aux dispositions de l'article R. 511-20 du code de l'éducation ; les dispositions de l'article D. 511-39 du code de l'éducation ont été méconnues, dès lors que les délégués de classe n'ont pas été entendus ;
- la commission d'appel n'était pas régulièrement composée au regard des dispositions de l'article D. 331-35 du code de l'éducation, dès lors que la qualité de Mme I C qui l'a présidée n'est pas établie, pas plus que l'existence d'une délégation donnée par la rectrice;
- lors de la commission d'appel, aucun professeur de la classe de l'élève n'était présent, ni aucun des deux délégués de classe, contrairement aux dispositions de l'article D. 511-39 du code de l'éducation ;
- l'intéressé et ses représentants légaux n'ont pas été convoqués à la commission d'appel dans le délai de cinq jours prévu par l'article D. 511-31 du code de l'éducation ;
- la décision de la rectrice n'est pas intervenue dans le délai d'un mois prévu par l'article D. 511-52 du code de l'éducation ;
- l'exactitude matérielle des faits reprochés n'est pas établie ;
- la sanction contestée est entachée d'une erreur de droit, dès lors que les faits reprochés n'ont pas été commis dans l'enceinte de l'établissement et que, par suite, la cheffe d'établissement ne disposait pas des pouvoirs lui permettant de prononcer cette sanction ;
- la sanction contestée présente un caractère disproportionné par rapport aux faits reprochés alors que l'élève, qui a de bonne notes et de bonnes appréciations de ses professeurs, n'avait pas précédemment fait l'objet d'une sanction ou d'une punition.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 février 2024, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
- l'urgence à statuer n'est pas établie, dès lors que le jeune B a pu intégrer, après son exclusion, une formation en baccalauréat professionnel " Mécanique automobile " de la Chambre de commerce et d'industrie de la Charente ;
- la décision de la rectrice du 30 novembre 2023 s'est substituée à la décision précédente, de sorte que les moyens tirés de l'illégalité de la procédure devant le conseil de discipline sont irrecevables ;
- les suites judiciaires à l'encontre de l'élève, mentionnées dans la fiche navette de la police nationale, confirment pour partie les éléments de fait fondant la sanction ;
- un élève peut être sanctionné disciplinairement pour des faits commis en dehors de l'établissement mais ayant eu un retentissement sur la vie scolaire de l'établissement ;
- la sanction prononcée est proportionnée à la gravité des faits commis.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 29 janvier 2024 sous le numéro 2400221 par laquelle M. A D et Mme E demandent l'annulation des décisions attaquées.
Vu :
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. A J pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 13 février 2024 à 15h en présence de Mme Favard, greffière, M. A J a lu son rapport et entendu :
- Me Bouleau, représentant M. A D et Mme E, qui reprend l'ensemble de ses moyens et insiste sur la circonstance que la formation en apprentissage que B D a rejoint après son exclusion ne lui convient pas, qu'elle est surtout à destination des majeurs et que ses résultats ont beaucoup baissé par rapport à sa scolarité au lycée ;
- M. F, représentant la rectrice de l'académie de Poitiers, qui persiste dans ses moyens de défense et fait valoir qu'une éventuelle réintégration de l'élève au début du mois de mars après les congés scolaires ne serait pas conforme à son intérêt ; qu'il avait fait précédemment l'objet d'une exclusion d'une journée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. B Le D, né le 14 mars 2006, élève en classe de terminale en vue de l'obtention d'un baccalauréat professionnel " maintenance des véhicules, option voitures particulières " au lycée professionnel Jean Albert Grégoire de Soyaux (Charente), a été surpris par un professeur, le vendredi 29 septembre 2023 vers 15h45 devant le gymnase du lycée, alors qu'il s'apprêtait à fumer du cannabis avec un camarade. Il a été convoqué devant le conseil de discipline pour des faits de " soupçons de trafic de stupéfiants dans et aux abords de l'établissement ", " détention de stupéfiants au sein de l'établissement " et " consommation de stupéfiants devant le gymnase de l'établissement ". Par une décision du 9 octobre 2023, le conseil de discipline du lycée lui a infligé la sanction disciplinaire de l'exclusion définitive sans sursis. Ses parents, M. A D et Mme E, ont formé, le 19 octobre 2023, le recours préalable obligatoire prévu à l'article R. 511-49 du code de l'éducation. A l'issue de l'examen de ce recours, la rectrice de l'académie de Poitiers a, par une décision du 30 novembre 2023, maintenu la sanction d'exclusion définitive après avoir considéré que les faits reprochés étaient " avérés ". M. A D et Mme E demandent la suspension de l'exécution de ces deux décisions.
Sur les conclusions dirigées contre la décision du 9 octobre 2023 :
2. Aux termes de l'article R. 511-49 du code de l'éducation : " Toute décision du conseil de discipline de l'établissement () peut être déférée au recteur de l'académie, dans un délai de huit jours à compter de sa notification écrite, soit par le représentant légal de l'élève, ou par ce dernier s'il est majeur, soit par le chef d'établissement. / Le recteur d'académie décide après avis d'une commission académique. ". Aux termes de l'article R. 511-53 du même code : " La juridiction administrative ne peut être saisie qu'après mise en œuvre des dispositions de l'article R. 511-49. ".
3. L'institution, par ces dispositions, d'un recours administratif préalable obligatoire pour contester les sanctions prononcées par le conseil de discipline des collèges et lycées, a pour effet de laisser au recteur d'académie le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration avant une éventuelle saisine du tribunal. Il s'ensuit que la décision prise par l'autorité administrative à la suite de ce recours préalable obligatoire se substitue nécessairement à la décision initiale qui est seule susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir. Par suite, les conclusions à fin de suspension de l'exécution de la décision de sanction prise le 9 octobre 2023 par le conseil de discipline du lycée Jean Albert Grégoire ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative contre la décision du 30 novembre 2023 :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ". Enfin, aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
5. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant et de l'intérêt public qui s'attache à l'exécution de la mesure contestée, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
6. En l'espèce, la décision de la rectrice de l'académie de Poitiers du 30 novembre 2023 a pour effet de compromettre la scolarité de B Le D, inscrit en classe de Terminale, en tant qu'elle fait obstacle à ce qu'il se présente aux épreuves du baccalauréat professionnel " maintenance des véhicules, option voitures particulières " et poursuive ensuite sa scolarité en BTS (brevet de technicien supérieur) dans le même lycée, alors qu'il ressort des pièces du dossier que ses notes et ses appréciations étaient globalement bonnes au titre de son année de Première. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que son comportement en classe et sa présence au sein du lycée seraient de nature à perturber significativement le bon fonctionnement de cet établissement. Dans ces conditions, M. A D et Mme E justifient suffisamment de l'existence d'une situation d'urgence pour leur fils B.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux :
7. Aux termes de l'article R. 511-13 du code de l'éducation : " Dans les lycées et collèges relevant du ministre chargé de l'éducation, les sanctions qui peuvent être prononcées à l'encontre des élèves sont les suivantes : / 1° L'avertissement ; / 2° Le blâme ; / 3° L'exclusion temporaire, qui ne peut excéder un mois, de l'établissement ou de l'un de ses services annexes ; / 4° L'exclusion définitive de l'établissement ou de l'un de ses services annexes. / Les sanctions peuvent être assorties d'un sursis total ou partiel. / () ".
8. S'il ressort des pièces du dossier que, le 29 septembre 2023, B Le D s'apprêtait à fumer du cannabis avec un camarade devant le gymnase du lycée, qu'il a été surpris par un professeur et l'a accompagné à sa demande dans le bureau de la cheffe d'établissement, les faits de trafic de stupéfiants qui lui sont reprochés ne sont pas établis par les pièces du dossier. En outre, le bilan de vie scolaire présenté lors de la séance du conseil de discipline ne révèle pas de problèmes d'absence ou de retard et, ainsi qu'il a été dit au point 6, les bulletins semestriels produits au dossier font apparaître des notes et appréciations globalement bonnes. Enfin, l'élève n'avait fait l'objet auparavant d'aucune sanction disciplinaire et si la rectrice mentionne l'existence d'une punition, le tableau récapitulatif produit au dossier ne mentionne, sur l'année scolaire 2021-2022, qu'une exclusion d'une journée pour avoir diffusé " du déodorant dans toute la classe le 2 juin à 15h30 en cours de mathématiques ". Dans ces conditions, le moyen tiré du caractère disproportionné de la sanction d'exclusion définitive, prononcée sans sursis par la rectrice, qui est la plus élevée sur l'échelle des sanctions applicables, est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux sur sa légalité. Il y a lieu, par suite, de suspendre l'exécution de cette décision du 30 novembre 2023, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Il ne ressort pas des pièces du dossier et n'est pas allégué en défense que la réintégration provisoire de l'élève serait susceptible de porter atteinte au bon fonctionnement du lycée Jean Albert Grégoire. Dans ces conditions, il y a lieu, eu égard au motif de suspension retenu, d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers et à la proviseure du lycée de procéder à la réintégration, à titre provisoire, de B Le D dans cet établissement, dans un délai de trois jours à compter de la fin des vacances scolaires d'hiver.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 200 euros à verser à M. A D et Mme E au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision de la rectrice de l'académie de Poitiers du 30 novembre 2023 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Poitiers et à la proviseure du lycée Jean Albert Grégoire de procéder à la réintégration, à titre provisoire, de B Le D dans cet établissement, dans un délai de trois jours à compter de la fin des vacances scolaires d'hiver.
Article 3 : L'Etat versera à M. A D et Mme E la somme globale de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A D et Mme E est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. H A D et Mme G E et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Poitiers et à la proviseure du lycée Jean Albert Grégoire de Soyaux.
Fait à Poitiers, le 16 février 2024.
Le juge des référés,
A. LE J
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
G. FAVARD
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