mercredi 10 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2400595 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | étrangers JU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 13 mars 2024, Mme C A, représentée par Me Lefort, demande au tribunal :
1°) de lui accorder à titre provisoire le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 20 février 2024 par lequel la préfète de la Charente lui a refusé un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être renvoyée ;
3°) d'enjoindre à la préfète de la Charente de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de procéder à un réexamen de sa situation administrative dans un délai d'un mois ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au profit de son conseil, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour celle-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle ou, en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à lui verser directement.
Elle soutient que :
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- il appartient à l'administration, en vertu de l'article R. 776-18 du code de justice administrative, de produire la décision attaquée ;
- elle a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle bénéficie d'un droit au maintien sur le territoire en l'absence de preuve d'une notification régulière de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) ou de lecture publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) rejetant sa demande d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision fixant le délai de départ :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement qui en constitue le fondement ;
S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement qui en constitue le fondement.
Des pièces, enregistrées le 22 mars 2024, ont été produites par la préfète de la Charente.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné M. B pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue en présence de Mme Berland, greffière d'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C A, ressortissante turque née le 20 avril 1972 à Varto (Turquie), déclare être entrée irrégulièrement en France le 2 octobre 2018. Sa demande d'asile, enregistrée le 3 octobre 2019, a été rejetée par une décision du 31 décembre 2019 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), puis confirmée par une décision du 13 mars 2020 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Elle a déposé une demande de titre de séjour étranger malade en 2021, qui a été rejetée par l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Mme A a présenté une demande de réexamen le 7 décembre 2022, rejetée pour irrecevabilité par l'OFPRA le 13 mars 2023 et confirmée par la CNDA le 21 août 2023. Par un arrêté du 20 février 2024, le préfet de la Charente a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. Jean-Charles Jobart, secrétaire général de la préfecture de la Charente, qui a reçu délégation, par arrêté du 15 janvier 2024 de la préfète de la Charente régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture le même jour, à l'effet de signer les actes et décisions relevant du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les obligations de quitter le territoire français et les décisions fixant le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 776-18 du code de justice administrative, applicable en vertu de l'article R. 776-13-2 de ce même code aux recours formés sur le fondement des 1°, 2° ou 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La requête est présentée en un seul exemplaire. () Les décisions attaquées sont produites par l'administration. ".
5. Il résulte de ces dispositions que, par dérogation à l'article R. 412-1 du code de justice administrative, il incombe à l'administration de produire la décision attaquée en cas de recours formé contre les décisions d'obligation de quitter le territoire français prises sur le fondement des 1°, 2° ou 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'espèce, la préfète de la Charente a versé au dossier l'arrêté en litige le 20 mars 2024. Par suite, la branche du moyen tiré de l'absence de motivation en raison de la non-production par le préfet de l'arrêté attaqué doit être écartée.
6. Par ailleurs, l'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de Mme A, ainsi que les éléments sur lesquels la préfète s'est fondée pour l'obliger à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et pour fixer le pays de destination. Elle précise notamment que les liens privés et familiaux de l'intéressée ne sont pas caractérisés par leur ancienneté, cette dernière ayant vécu quarante six ans hors de France, que sa présence est due uniquement au traitement de sa demande d'asile et aux différents recours exercés par l'intéressée, qu'elle se maintient irrégulièrement sur le territoire depuis le rejet de sa demande d'asile, qu'elle ne dispose pas de logement propre. Elle précise également la situation personnelle et familiale de l'intéressée, notamment que son compagnon et son fils font l'objet d'une mesure d'éloignement identique et concomitante, que la cellule familiale pourra se reconstituer en Turquie, où elle n'établit pas être dépourvue d'attaches personnelles et familiales, qu'elle n'établit pas l'existence de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées et permet ainsi à la requérante d'en contester utilement le bien-fondé Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté manque en fait.
7. En troisième lieu, et pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point précédent, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de la situation de l'intéressée doit être écarté.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L.541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L.542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L.532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'Office a été formé dans le délai prévu à l'article L.532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L.611-1 : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L.542-1 et L.542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3°. ".
9. Il ressort des mentions non contestées de l'extrait " Telemofpra " produit par la préfète de la Charente, dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire, que Mme A a présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile, le 7 décembre 2022, qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 13 mars 2023 notifiée 2 mai 2023. Ce rejet a été confirmé par la Cour nationale du droit d'asile par une décision du 21 août 2023, notifiée le 13 septembre 2023. Dès lors, en application des dispositions citées au point précédent, Mme A ne bénéficiait plus du droit de se maintenir sur le territoire français et le préfet était fondé à prendre à son encontre une décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit donc être écarté.
10. En cinquième lieu, et comme il a été dit au point 6, la préfète a procédé à un examen attentif de la situation de l'intéressée et a notamment indiqué qu'elle n'établissait pas, en cas de retour dans son pays d'origine, courir le risque de subir des traitements inhumains ou barbares et des actes de torture. Elle rappelle par ailleurs que sa demande de protection internationale a été rejetée et par l'OFPRA et par la CNDA et qu'aucun élément postérieur à cette décision n'a été de nature à en remettre en cause le bienfondé. Par suite la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ :
10. L'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le délai de départ doit être écartée.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
11. L'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination doit être écartée.
12. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 20 février 2024 par lequel la préfète de la Charente a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles relatives aux frais de l'instance doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et à la préfète de la Charente.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 avril 2024
Le magistrat désigné,
Signé
F. B La greffière,
Signé
C. BERLAND
La République mande et ordonne à la préfète de la Charente en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
D. GERVIER
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