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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2400725

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2400725

mercredi 24 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2400725
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 mars 2024, M. C B, représenté par la SCPA Breillat-Dieumegard-Masson, demande au tribunal :

1°) de lui accorder à titre provisoire le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne, à titre principal, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles 35 et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, ou, dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle lui serait refusée, à lui verser directement cette somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble a été pris par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen approfondi de sa situation ; elle méconnaît les stipulations de l'articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour d'un an est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen personnel de sa situation ; elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il justifie de circonstances humanitaires particulières ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ; elle est insuffisamment motivée ; elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ; elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 avril 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une décision du 9 avril 2024, M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné M. A pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, le rapport de M. A et les observations de Me Robiliard, représentant M. B, qui a repris ses écritures en les développant.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant nigérian né le 19 octobre 1995, déclare être entré en France le 7 décembre 2022. Sa demande d'asile du 15 mars 2023 a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 16 juin 2023. Le 27 septembre 2023, il a déposé une demande de réexamen de sa demande d'asile, rejetée pour irrecevabilité par l'OFPRA le 13 octobre 2023, et par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 22 janvier 2024. Par un arrêté du 4 mars 2024 dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Par une décision en date du 9 avril 2024, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande d'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les arrêtés pris dans leur ensemble :

3. Par un arrêté du 4 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Vienne, M. Etienne Brun-Rovet, secrétaire général de la préfecture de la Vienne, a reçu délégation de signature à l'effet de signer notamment tous les arrêtés entrant dans le champ d'application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés en litige doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision contestée a été prise au visa, notamment de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle indique que M. B s'est vu refuser sa demande d'asile, en dernier lieu par la CNDA, le 22 janvier 2024, qui a rejeté pour irrecevabilité sa demande de réexamen, qu'il se maintient, depuis le rejet de sa demande d'asile, en situation irrégulière sur le territoire français. Elle précise également qu'il ne démontre pas avoir tissé de liens personnels ou familiaux suffisamment intenses, stables et anciens en France, qu'il déclare être célibataire et sans enfant. Dans ces conditions, la décision attaquée, qui comporte l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait qui la fondent, est suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, il ressort de cette motivation que le préfet de la Vienne s'est bien livré à un examen approfondi de la situation personnelle du requérant.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B déclare être célibataire et sans enfant. Il ne démontre pas avoir tissé de liens suffisamment stables, anciens et intenses sur le territoire. Il ne dispose pas de logement personnel étant domicilié à la Croix-Rouge, ni de ressources propres. En outre, s'il soutient qu'un retour dans son pays d'origine est inenvisageable, n'y ayant plus aucun contact et la majeure partie de sa famille ayant été assassinée, il ne démontre pas la réalité des risques qui pèsent sur sa vie, d'autant que sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA et la CNDA en ce que les faits allégués ne pouvaient être regardés comme établis, et les craintes de persécution exprimées comme fondées. De plus les récits de M. B sont contradictoires. Si, dans celui qu'il expose à l'OFPRA le 27 mars 2023, il fait état de menaces et d'assassinats de proches de la part d'une secte religieuse dénommée " Cultist " qui le recherchait personnellement et ayant motivé son départ du Nigéria le 4 décembre 2022, dans celui adressé à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) sept jours plus tôt dans le cadre de l'instruction de ses conditions matérielles d'accueil, soit le 20 mars 2023, il déclare avoir décidé de ne pas repartir dans son pays d'origine seulement une fois en France où il s'était rendu pour un voyage, sans autres précisions, alors qu'il apprenait que son village avait été attaqué par des terroristes. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

8. En premier lieu, dès lors que l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination doit être écartée.

9. En deuxième lieu l'arrêté attaqué vise les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'autorité préfectorale y mentionne la nationalité du requérant et indique qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, ni qu'il y est dépourvu d'attaches familiales, étant précisé qu'il y a vécu vingt-sept ans. Par suite, le préfet de la Vienne qui soutient ne pas avoir été destinataire des éléments d'information communiqués par le requérant à l'OFPRA, ni d'autres éléments de sa part sur les risques qu'il encourrait s'il devait retourner dans son pays d'origine, a suffisamment motivé sa décision. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision litigieuse ne peut être accueilli.

10. En troisième lieu, et pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point précédent, le préfet de la Vienne qui ne s'est pas borné à s'approprier les décisions des autorités de l'asile, a procédé à un examen attentif et suffisant de la situation personnelle du requérant.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. M. B, dont la demande d'asile a par ailleurs été rejetée par l'OFPRA et la CNDA, n'établit pas qu'il serait, en cas de retour au Nigéria, effectivement et personnellement exposé à des peines ou traitements inhumains ou dégradants d'autant, comme il a déjà été dit au point 7, que les récits sur les menaces supposées manquent de cohérence. Par suite, la décision fixant le pays de renvoi ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3 précité de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de d'un an :

13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

14. Il ressort des termes mêmes des dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

15. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifient sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

16. Il ressort des pièces du dossier que pour prendre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an à l'encontre de M. B, le préfet de la Vienne s'est fondé sur la circonstance que le requérant, qui est entrée en France le 7 décembre 2022 où il réside en situation irrégulière, est célibataire, sans enfant, n'établit pas y avoir tissé des liens personnels et familiaux anciens, intenses et stables. Par ailleurs, le requérant ne peut utilement invoquer des circonstances humanitaires prévues par l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et dont le préfet de la Vienne n'aurait pas tenu compte pour prendre sa décision, dès lors que l'interdiction de retour sur le territoire français a été prise au visa de l'article L. 612-8 de ce même code du fait de l'octroi d'un délai de départ volontaire de trente jours dont a bénéficié le requérant. En tout état de cause, le préfet de la Vienne, contrairement à ce que soutient le requérant, a analysé la situation de M. B à l'aune de ces circonstances humanitaires, pour en mentionner l'absence. En effet, si l'intéressé se prévaut de risques d'atteinte à sa sécurité et à son intégrité en cas de renvoi dans son pays d'origine s'il ne devait plus pouvoir le quitter, comme il a déjà été dit au point 7, et alors que sa demande d'asile a été refusée en dernier recours par la CNDA, il n'établit pas les risques allégués. Par suite, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est ainsi suffisamment motivée et, nonobstant le fait qu'il n'a pas déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public, n'a pas méconnu les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de la Vienne a obligé le requérant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Vienne.

Le magistrat désigné,

Signé

F. ALa greffière d'audience,

Signé

C. BERLAND Fait à Poitiers, le 24 avril 2024.

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

D. GERVIER

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