mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2401110 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | étrangers JU |
| Avocat requérant | BARRIQUAULT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées le 2 mai et le 11 juin 2024, M. G, représenté par Me Barriquault, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 30 avril 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) d'annuler l'arrêté du 30 avril 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 180 jours ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de réexaminer sa situation ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.
Il soutient que :
- les arrêtés dans leur ensemble sont entachés d'incompétence ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'erreurs de faits ; elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant refus de l'octroi d'un délai de départ volontaire méconnait l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de celle portant refus d'octroi de délai de départ volontaire ; elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant assignation à résidence pour une durée de 180 jours doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision portant refus d'octroi de délai de départ volontaire et la décision portant interdiction de retour sur le territoire ; elle est entachée d'un défaut de base légale ; elle méconnait l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 mai 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'accord franco-algérien modifié du 27 décembre 1968 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné M. C pour exercer les fonctions prévues par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-15 du code de justice administrative.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique le rapport de M. C et les observations de Me Barriquault qui reprend ses écritures en les développant, fait état de la vie commune de M. F avec Mme B qui est enceinte et dénie toute menace à l'ordre public dans une affaire où il a été victime.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, ressortissant algérien né le 30 mars 1997, déclare être entré irrégulièrement en France au mois de mars 2022. Le 29 avril 2024, il a fait l'objet d'un contrôle de police et a été placé en retenue administrative pour défaut d'assurance et vérification du droit de séjour, vérification qui a révélé le caractère irrégulier de son séjour en France. Par un premier arrêté du 30 avril 2024, le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et avec interdiction de retour pendant deux ans. Par un second arrêté du même jour, le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 180 jours. M. F demande l'annulation de ces arrêtés.
Sur l'arrêté portant assignation à résidence :
2. Il résulte des dispositions combinées des articles L. 614-7 à L. 614-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et R. 776-1 et R. 776-14 du code de justice administrative que seules les requêtes dirigées contre les décisions d'assignation à résidence prises sur le fondement des articles L. 731-1, L. 751-2, L.752-1 et L. 753-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou contre une mesure d'éloignement prévue au livre VI de ce code assortie d'une de ces assignations à résidence doivent être jugées selon la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, il n'appartient pas au juge statuant selon la procédure prévue aux article L. 614-5 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de connaître des conclusions tendant à l'annulation d'une décision assignant un étranger à résidence sur le fondement des dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les conclusions de M. F tendant à l'annulation de l'arrêté du 30 avril 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée maximale de deux ans sur le fondement des dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être renvoyées devant une formation collégiale du présent tribunal.
Sur l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :
2. Par un arrêté du 22 avril 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 86-2024-100, le préfet de la Vienne a donné au sous-préfet secrétaire général de la préfecture, M. D E, délégation pour signer tout arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au nombre desquels figurent les décisions portant obligation de quitter le territoire, le refus d'octroi de délai de départ volontaire, l'interdiction de circulation sur le territoire français ainsi que les assignations à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence dont serait entaché l'arrêté contesté manque en fait et doit être écarté.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ".
4. Pour prendre la décision litigieuse, le préfet de la Vienne s'est fondé sur la circonstance que le requérant se maintient irrégulièrement en France depuis plus de deux ans selon ses déclarations, alors qu'il ne justifie ni d'une entrée régulière ni d'un titre de séjour en cours de validité, remplissant ainsi les conditions d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du CESEDA. M. F expose que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Toutefois, des informations issues du fichier du traitement des antécédents judiciaires produites en défense, il apparait que M. F a commis des violences ayant entraîné une incapacité de travail n'excédant pas huit jours le 12 décembre 2023 et une infraction de rébellion le 6 juin 2023. En tout état de cause, et à supposer même que ces faits n'aient donné lieu à aucune poursuite pénale, cette circonstance serait sans incidence sur la légalité de la décision qui aurait pu être prise sur le seul motif de l'entrée irrégulière de l'intéressé sur le territoire français et de son maintien dans ces conditions irrégulières.
5. M. F soutient que la décision est entachée d'erreur de faits, dès lors qu'il n'est pas célibataire et entretient une relation avec Mme B, de nationalité française depuis plusieurs mois, avec laquelle il a des projets de vie commune, de mariage et de construction de leur famille. Il produit, à cet effet, un bail de location signé conjointement avec Mme B pour occuper un appartement à Châtellerault et une analyse médicale qui atteste l'état de grossesse de Mme B. Toutefois, il ressort de ces pièces qu'elles sont très récentes et en tout état de cause postérieures à la décision contestée puisque le bail a été signé le 5 mai 2024 et que les analyses médicales datent du 28 mai de la même année et alors même que l'intéressé avait déclaré aux services de police lors de son audition être célibataire et que son adresse déclarée n'était pas celle de sa compagne. Elles ne permettent donc pas d'établir l'intensité et la stabilité des relations entre M. F et Mme B A le requérant fournit par ailleurs une attestation sur l'honneur de Mme B, cette dernière, peu circonstanciée, ne permet pas d'établir la réalité des relations qu'ils entretiennent. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait en cette branche ne peut être qu'écarté.
6. M. F soutient également que la décision est entachée d'erreur de faits, dès lors qu'il apporte la preuve d'une activité professionnelle, qu'il justifie de ressources propres issues d'une activité légale, notamment car il a travaillé en tant que ferrailleurs en septembre et en octobre 2023, qu'il se serait rapproché des services fiscaux pour déclarer ses revenus. D'une part, il ne produit que deux bulletins de salaire des mois de septembre et octobre 2023 pour attester de son activité professionnelle, et d'autre part, il ne bénéficie pas depuis son entrée irrégulière en France au mois de mars 2022, d'un titre de séjour l'autorisant à travailler. Dès lors c'est sans erreur de fait que le préfet de la Vienne a pu considérer qu'il n'était pas en mesure de justifier de ses ressources propres issues d'une activité légale, n'étant pas autorisé à travailler en France. Par suite le moyen tiré de l'erreur de fait en cette branche ne peut être qu'écarté.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
8. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 5 du présent jugement, les éléments produits pour les besoins de la cause par M. F ne permettent pas d'attester la nature et la stabilité des liens privés et familiaux dont il se prévaut, les relations avec Mme B, si tant est qu'elles sont avérées, étant beaucoup trop récentes pour caractériser une vie familiale ancrée sur le territoire national. Par ailleurs, le requérant ne démontre pas être dépourvu de liens dans son pays d'origine, l'Algérie, au sein duquel il a vécu près de vingt-cinq ans et ne justifie d'aucune considération humanitaire qui impliquerait qu'il soit autorisé à séjourner sur le territoire français. Ainsi, rien ne s'oppose à ce que son cercle personnel et familial se reconstruise dans son pays d'origine. Par suite, le préfet de la Vienne n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a pris les arrêtés attaqués et n'a, dès lors, pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Sur la décision portant refus de l'octroi d'un délai de départ volontaire :
9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".
10. Pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire, le préfet de la Vienne s'est fondé sur la circonstance que le comportement de M. F constitue une menace pour l'ordre public, et notamment sur le risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français, dès lors d'une part qu'il ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour et d'autre part, qu'il n'a pas justifié de la possession de documents d'identité et de voyage en cours de validité et ne présente pas ainsi de garanties de représentation suffisantes. M. F n'apporte aucun élément permettant de considérer qu'il aurait valablement demandé un titre de séjour, après être entré irrégulièrement en France en mars 2022, et présenté des documents d'identité et de voyage en cours de validité. Par suite, en estimant que le requérant présentait le risque de se soustraire à l'obligation qui lui est faite par l'arrêté en litige de quitter le territoire français, le préfet de la Vienne n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et il résulte de l'instruction qu'il aurait pris la même décision s'il ne s'était fondé que sur ce seul motif sans prendre en considération la menace à l'ordre public.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
11. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant interdiction de retour par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire sans délai ne peut qu'être écarté.
12. En deuxième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les motifs que ceux énoncés aux points 8 s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l' arrêté du 30 avril 2024 par lequel le préfet de la Vienne a obligé à M. F à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : Les conclusions de M. F à fin d'annulation de l'arrêté du 30 avril 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de cent-quatre-vingt jours sont renvoyées devant une formation collégiale compétente pour en connaître.
Article 2 : Le surplus de la requête de M. F est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. G, et au préfet de la Vienne.
Fait à Poitiers, le 19 juin 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
F. C La greffière d'audience,
Signé
T.H.L. GILBERT
La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
N. COLLET
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