mercredi 3 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2401245 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | étrangers JU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées le 18 mai et le 25 juin 2024, M. A C, représenté par Me Bonnet, demande au tribunal :
1°) de lui accorder à titre provisoire le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 16 mai 2024 par lequel le préfet de la Vienne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;
3°) d'annuler l'arrêté du 16 mai 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence dans le département de la Vienne pendant une durée de cent quatre vingts jours ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation, dès lors qu'il justifie de liens anciens, stables et intenses en France ;
- la décision fixant le pays de renvoi est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;
- l'arrêté portant assignation à résidence est illégal en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans départ volontaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juin 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.
M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du
4 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. B pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique ainsi que les observations de Me Bonnet qui reprend ses écritures en les développant.
Considérant ce qui suit :
1. M. A C, ressortissant algérien né le 31 mars 1990, déclare être entré en France en 2020. Par un arrêté du 22 novembre 2022, le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai. Il a été interpelé par les services de police de Châtellerault et placé en retenue administrative le 16 mai 2024. Par deux arrêtés du 16 mai 2024 dont il demande l'annulation, le préfet de la Vienne, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans, et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département de la Vienne pendant une durée de cent quatre-vingt jours jours.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". M. C ayant été admis à l'aide juridictionnelle totale par la décision du 4 juin 2024 du bureau d'aide juridictionnelle du Tribunal il n'y a pas lieu de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé à l'aide juridictionnelle.
Sur l'arrêté portant assignation à résidence :
3. Il résulte des dispositions combinées des articles L. 614-7 à L. 614-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et R. 776-1 et R. 776-14 du code de justice administrative que seules les requêtes dirigées contre les décisions d'assignation à résidence prises sur le fondement des articles L. 731-1, L. 751-2, L.752-1 et L. 753-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou contre une mesure d'éloignement prévue au livre VI de ce code assortie d'une de ces assignations à résidence doivent être jugées selon la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, il n'appartient pas au juge statuant selon la procédure prévue aux article L. 614-5 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de connaître des conclusions tendant à l'annulation d'une décision assignant un étranger à résidence sur le fondement des dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les conclusions de M. C tendant à l'annulation de l'arrêté du 16 mai 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée maximale de deux ans sur le fondement des dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être renvoyées devant une formation collégiale du présent tribunal.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. C était sous le coup d'une précédente obligation de quitter le territoire français prise le 22 novembre 2022 et qu'il n'a jamais exécutée quand il a été interpelé par les forces de gendarmerie de Chatellerault. D'autre part, il a déclaré, lors de son audition, être hébergé gratuitement chez ses parents, ne pas disposer de logement personnel, être sans emploi et ne pas disposer de ressources propres. Il soutient être en couple avec une ressortissante française mais n'établit la réalité de cette relation par aucune pièce du dossier. Par ailleurs, M. C fait état de la présence de ses parents sur le territoire français. Toutefois, ces derniers sont sous récépissés de demande de carte de séjour valables jusqu'au 31 juillet 2024 et ils ne sont donc pas assurés de rester sur le territoire français. Enfin si M. C produit des attestations de ces six frères présents sur le territoire français qui font état des bonnes relations au sein de la fratrie, d'une part la décision en question n'a pas pour objectif d'interdire à M. C de rendre visite à sa famille présente en France quand il sera en Algérie alors que rien empêche à cette même famille de lui rendre visite en Algérie où M. C a vécu les trente premières années de sa vie et où il n'est pas dépourvu de relations personnelles. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste commise par le préfet de la Vienne dans l'appréciation de sa situation personnelle et familiale doit être écarté.
Sur la décision fixant le pays de renvoi :
7. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire n'est pas illégale. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire doit être écarté.
Sur l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :
8. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (). ".
9. S'il est constant que M. C a fait l'objet au mois de novembre 2022 d'une précédente obligation de quitter le territoire français qu'il n'a pas exécutée, que sa date d'arrivée sur le territoire national n'est pas précisément établie, le requérant soutenant être arrivé en 2020 mais aucun document officiel ne l'attestant, il ne peut pareillement être contesté qu'à la date à laquelle l'arrêté à son encontre a été pris, les parents de M. C ainsi que ces six frères, dont cinq habitent à Poitiers, résident tous en France depuis plusieurs années. Chacun des frères a produit une attestation pour faire état des bonnes relations qu'ils entretenaient avec M. C et du soutien qu'ils lui apportaient. De fait, il est établi que les relations familiales sont bonnes et que le cercle familial se situe sur un même périmètre géographique. Par suite, en lui interdisant un retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans, le préfet a porté au droit de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport au but en vue duquel cette décision a été prise.
10. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 16 mai 2024 par laquelle le préfet de la Vienne lui a interdit de retourner sur le territoire français en tant qu'elle fixe la durée de l'interdiction de retour à vingt-quatre mois et que ses conclusions dirigées contre les décisions du même jour par lesquelles ce préfet l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné doivent être rejetées.
Sur les frais de l'instance :
11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative par le requérant.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Les conclusions de M. C à fin d'annulation de l'arrêté du 16 mai 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de cent-quatre-vingt jours sont renvoyées devant une formation collégiale compétente pour en connaître.
Article 3 : La décision du 16 mai 2024 par laquelle le préfet de la Vienne a prononcé une interdiction de retour sur le territoire à l'encontre de M. C est annulée en tant qu'elle fixe la durée de l'interdiction de retour à vingt-quatre mois.
Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de réexaminer la situation de M. C au regard de la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Vienne.
Le magistrat désigné
Signé
F. B
Fait à Poitiers, le 3 juillet 2024.
La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
N. COLLET
N° 2400565
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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