mardi 28 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2401249 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 mai 2024, Mme D B, représentée par Me Blanchot, demande au juge des référés :
1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 12 juillet 2023 par laquelle la préfète de la Charente a refusé de délivrer une carte nationale d'identité à son enfant mineur, le jeune C B ;
2°) d'enjoindre à la préfète de la Charente de procéder au réexamen de la demande de carte d'identité et passeport présentée dans l'intérêt de l'enfant C, dans un délai de quinze jours à compter de la date de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la condition tenant à l'urgence est satisfaite dès lors qu'elle prive Mme B de la possibilité de présenter une demande de régularisation de sa situation en tant que parent d'enfant français, ce qui la maintient en situation irrégulière et précaire ; de ce fait, elle ne peut ni occuper un emploi lui permettant d'obtenir des revenus lui permettant de subvenir au besoin de son enfant et du foyer, ni solliciter la moindre aide sociale dans l'intérêt de son enfant et son fils ne peut pas jouir effectivement des droits attachés à sa nationalité française ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée, dès lors qu'elle est insuffisamment motivée ; qu'elle méconnaît l'article 2 du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité, qu'elle méconnaît les articles 316 et suivants du code civil ; qu'elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; qu'elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Vu :
- la requête au fond n° 2302684 enregistrée le 2 octobre 2023 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné M. Cristille, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante béninoise née le 23 mai 1995, est entrée en France en 2018 munie d'un visa étudiant. Elle a justifié d'un titre de séjour valide jusqu'au 25 octobre 2022. Mme B a donné naissance à un enfant, C, le 31 janvier 2021, lequel a été reconnu le 10 juillet 2022 par M. A, ressortissant français. Mme B a sollicité, le 11 octobre 2022, la délivrance, au bénéfice de son fils, d'une carte nationale d'identité. Par décision du 12 juillet 2023, la préfète de la Charente a rejeté cette demande au motif qu'il existait un doute sérieux sur la nationalité de l'enfant au regard de la reconnaissance de paternité qui pouvait être frauduleuse. Mme B a saisi le tribunal administratif d'un recours en annulation contre cette décision et, dans l'attente du jugement au fond, elle demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. / Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. ". Aux termes de l'article L. 522-3 de ce code : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1. ".
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.
4. Pour justifier de l'urgence à suspendre l'exécution de la décision contestée , qui porte refus de délivrance d'une carte nationale d'identité au profit de son fils, Mme B se borne à soutenir que cette décision fait obstacle à la régularisation de sa propre situation administrative, que la délivrance d'une carte nationale d'identité la protègerait contre un éloignement du territoire français et que, du fait de cette décision, son fils ne peut pas jouir effectivement des droits attachés à sa nationalité française ni être en mesure de faire valoir son identité.
5. Toutefois, en premier lieu, la circonstance que le jeune C ne dispose pas d'une carte nationale d'identité n'empêche pas Mme B, sa mère, de déposer une demande de titre de séjour, ni n'interdit à la préfète de la Charente de l'enregistrer et, le cas échéant, d'y faire droit, notamment en délivrant un titre de séjour autorisant sa titulaire à travailler.
6. En deuxième lieu, si le jeune C ne dispose pas d'une carte nationale d'identité, cette circonstance est, par elle-même, sans incidence sur sa nationalité, française ou étrangère. Ainsi, la circonstance qu'il ne dispose pas d'une telle carte ne fait, par elle-même, pas obstacle à ce que la requérante, sa mère, bénéficie des dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, selon lesquelles un étranger, père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans.
7. En troisième lieu, en se contentant d'alléguer qu'en l'absence de carte nationale d'identité, son fils n'est pas en mesure de faire valoir son identité, alors que cet enfant, né en France, peut présenter devant toute autorité une copie ou un extrait de son acte de naissance, lequel fait foi jusqu'à inscription de faux en vertu de l'article 1371 du code civil, la requérante, qui n'invoque aucun élément de fait propre à sa situation particulière ou à celle de son enfant, ne démontre pas l'urgence attachée à la suspension de la décision attaquée.
8. Enfin, si Mme B soutient qu'en refusant de délivrer une carte nationale d'identité à son enfant mineur, la préfète de la Charente fait échec à ce que celui-ci jouisse effectivement des droits attachés à sa nationalité française, il lui est loisible, pour justifier de celle-ci, de produire soit la copie ou un extrait de son acte de naissance revêtu, si tel est le cas, de l'une des mentions prévues à l'article 28 du code civil, soit un certificat de nationalité française. Par ailleurs, Mme B n'invoque aucune circonstance particulière rendant nécessaire ou même utile à brève échéance la détention, par son enfant mineur, d'une carte nationale d'identité, alors que ce dernier est âgé de trois ans.
9. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de vérifier s'il est fait état d'un moyen propre à créer en l'état de l'instruction un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée, il y a lieu de faire application de l'article L. 522-3 du code de justice administrative et de rejeter les conclusions de la requête présentée par Mme B tendant à la suspension de l'exécution de la décision de la préfète de la Charente du 12 juillet 2023 portant refus de délivrance d'une carte nationale d'identité au profit de son fils ne peuvent, par conséquent, qu'être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions présentées à fin d'injonction et des conclusions relatives aux frais exposés et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera transmise pour information à la préfète de la Charente.
Fait à Poitiers, le 28 mai 2024.
Le juge des référés,
Signé
P. CRISTILLE
La République mande et ordonne à la préfète de la Charente, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
N. COLLET
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