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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2401476

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2401476

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2401476
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantWONE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 31 mai et 17 juin 2024, M. B A, représenté par Me Wone, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 mai 2024 par lequel le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné en l'absence de départ volontaire ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il est entaché d'incompétence.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré du défaut de consultation de la commission du titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été édictée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par une pièce enregistrée le 18 juin 2024, le préfet de la Vienne a informé le tribunal que M. A, placé en détention à domicile sous surveillance électronique, était susceptible d'être libéré le 10 septembre 2024 et a demandé, en application de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'audiencement de l'affaire selon la procédure prévue par l'article R. 776-29 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 juin 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné Mme Dumont, première conseillère, en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dumont ;

- les observations de M. A qui indique que son avocat n'a pas transmis au tribunal les pièces justifiant son insertion professionnelle et qui précise qu'il a toujours entretenu des liens affectifs avec son fils né en 2018 et avec lequel il a vécu jusqu'en 2020 et qu'il lui rend visite une à deux fois par mois depuis qu'il a été placé sous le régime de la détention à domicile le 12 mars 2024.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été reportée au 3 juillet 2024 à 17 heures.

M. A a produit des pièces enregistrées le 3 juillet 2024, qui ont été communiquées au préfet de la Vienne.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant surinamien né le 2 février 1992, est entré en France en mars 1992 et a résidé en Guyane jusqu'en mai 2013, date à laquelle il serait entré, selon ses déclarations, sur le territoire métropolitain. Entre octobre 2011 et octobre 2021, il a été titulaire de plusieurs cartes de séjour. Compte tenu de son incarcération le 10 septembre 2021, il n'a pas sollicité le renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle d'une durée de cinq ans qui a expiré le 10 octobre 2021. Le 12 mars 2024, M. A a été placé sous le régime de la détention à domicile sous surveillance électronique au domicile de sa sœur à Poitiers. Le 10 avril 2024, il a sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire en qualité de parent d'enfant français. Par un arrêté du 29 mai 2024, dont il demande l'annulation, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable aux étrangers détenus : " Les dispositions des articles L. 614-4 à L. 614-6 sont applicables à l'étranger détenu. / Toutefois, lorsqu'il apparaît, en cours d'instance, que l'étranger détenu est susceptible d'être libéré avant que le juge statue, l'autorité administrative en informe le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné. Il est alors statué sur le recours dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français selon la procédure prévue aux articles L. 614-9 à L. 614-11 et dans un délai de huit jours à compter de l'information du tribunal par l'autorité administrative. ". Aux termes de l'article R. 776-29 du code de justice administrative : " Conformément aux dispositions de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lorsqu'il apparaît, en cours d'instance, que l'étranger détenu est susceptible d'être libéré avant l'expiration du délai de jugement prévu, selon le cas, au dernier alinéa de l'article R. 776-13 ou à l'article R. 776-13-3, l'administration en informe le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné. / Sous réserve des adaptations prévues à la présente section, il est alors statué selon la procédure prévue à la section 3 du présent chapitre, dans un délai qui ne peut excéder huit jours à compter de l'information prévue au premier alinéa. " Aux termes du deuxième alinéa de l'article R. 776-17 du même code : " () lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire. ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'en raison de la date de libération prévisionnelle de M. A, il y a lieu pour le magistrat désigné, statuant selon la procédure des articles L. 614-9 à L. 614-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de se prononcer sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination. En revanche, les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, qui relèvent de la compétence de la formation collégiale du tribunal, doivent être renvoyées devant ladite formation collégiale.

Sur les conclusions aux fins d'annulation restant en litige et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie privée et familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en mars 1992 à l'âge de 1 mois avec son père et qu'il a effectué toute sa scolarité en Guyane, département dans lequel résident toujours son père et l'une de ses sœurs. Il ressort également des pièces du dossier que M. A, qui a obtenu un CAP en juin 2010, justifie avoir exercé une activité professionnelle en qualité d'électricien en Guyane en 2013 et 2014 puis, après son déménagement en métropole, en Seine-Maritime de 2014 à 2019. Enfin, il ressort également des pièces du dossier et de ses explications à l'audience qu'il est le père d'un enfant français né le 30 juin 2018, issu de son union avec une ressortissante française rencontrée en Guyane en 2012 et avec laquelle il a vécu jusqu'à leur séparation en 2020, et qu'il a participé à l'entretien et à l'éducation de son fils jusqu'à la date de son incarcération le 10 septembre 2021. Il ressort, enfin, des pièces du dossier que, depuis qu'il exécute sa détention à domicile sous surveillance électronique, soit le 12 mars 2024, il a rendu visite à son fils à plusieurs reprises et souhaite, à la fin de sa peine, retourner vivre en Seine-Maritime à proximité de ce dernier.

6. S'il ressort de la fiche pénale produite par le préfet de la Vienne que M. A a été écroué le 10 septembre 2021 et condamné le 16 novembre 2023 à une peine d'emprisonnement de 4 ans pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de 10 ans d'emprisonnement et arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire de plusieurs personnes suivi de libération avant le 7ème jour et refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie, d'une part, il ressort également de cette fiche pénale que les infractions ayant donné lieu à cette condamnation ont été corrigées le 5 avril 2024, de sorte que la nature des faits effectivement commis par M. A n'est pas, en l'état, établie par les pièces du dossier, d'autre part, que le juge d'applications des peines lui a accordé une libération conditionnelle à compter du 12 mars 2024 sous le régime de la détention à domicile sous surveillance électronique avec obligation d'exercer une activité professionnelle ou de suivre une formation après avoir relevé que M. A n'avait jamais été incarcéré ou condamné auparavant, qu'il avait intégré depuis décembre 2023 le " module respect ", régime de détention dans lequel le détenu bénéficie d'une plus grand liberté, qu'il avait participé à de nombreuses activités en détention et qu'il avait mis en place des versements volontaires à ses victimes. Il en résulte que, nonobstant la gravité des délits commis par M. A, la menace à l'ordre public dont se prévaut le préfet de la Vienne n'est pas suffisamment caractérisée par les pièces du dossier.

7. Il résulte de l'ensemble de ces éléments, que compte tenu de l'âge auquel M. A est entré en France, de la circonstance qu'il y réside depuis quasiment sa naissance, soit 32 ans, de la circonstance que son père et deux de ses sœurs vivent également en France et, surtout, de la circonstance qu'il est le père d'un enfant français âgé de six ans avec lequel il a vécu pendant les trois premières années de sa vie et avec lequel il maintient des liens réguliers malgré l'éloignement géographique qui résulte des modalités de son régime de détention à domicile, en obligeant M. A à quitter le territoire français, le préfet de la Vienne a porté à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise.

8. Il en résulte que M. A est fondé à demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français édictée par le préfet de la Vienne le 29 mai 2024 ainsi que, par voie de conséquence, des décisions prises le même jour lui refusant un délai de départ volontaire et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ". Compte tenu du motif pour lequel l'obligation de quitter le territoire est annulée et dans la mesure où les conclusions à fin d'annulation de la décision refusant de délivrer un titre de séjour à M. A ont été renvoyées à une formation collégiale du tribunal, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Vienne de réexaminer la situation de M. A et de le munir, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant, compte tenu des obligations fixées par le juge d'application des peines, à travailler valable au moins jusqu'au jugement de la formation collégiale statuant sur le droit au séjour de l'intéressé. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du préfet de la Vienne le versement à M. A de la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de la requête de M. A tendant à l'annulation de la décision du 29 mai 2024 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, sont renvoyées devant une formation de jugement collégiale du tribunal administratif.

Article 2 : Les décisions du 29 mai 2024 par lesquelles le préfet de la Vienne a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination sont annulées.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de réexaminer la situation de M. A et de lui délivrer, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler valable jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur le droit au séjour de l'intéressé.

Article 4 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

La magistrate désignée,La greffière d'audience,

SignéSigné

G. DUMONT T.H.L. GILBERT

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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