jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2401597 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | CABINET AVODES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 21 juin et 10 juillet 2024, Mme D C et M. A C, représentés par Me Busson, demandent au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 16 mars 2023 par lequel le maire de Bessines a délivré un permis de construire à la SCI " RD RYAD " pour la construction d'un hangar de stockage, bureau et vestiaires au 11 rue de la Chagnée, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Bessines la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- ils disposent d'un intérêt à agir, dès lors que le bâtiment projeté va entrainer des vues directes sur leur terrain, une perte d'ensoleillement et une circulation importante de véhicules, ce qui va affecter les conditions de jouissance de leur bien :
- la condition d'urgence est remplie, dès lors que les travaux ont débuté sur la parcelle litigieuse ; il n'existe aucune urgence à réaliser le projet, qui ne revêt aucun intérêt général ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué ;
- en effet, le dossier de demande permis de construire est incomplet, dès lors qu'il ne comprend pas une notice en méconnaissance des dispositions des articles L. 431-2, R. 431-7 et R. 431-8 du code de l'urbanisme ;
- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance des dispositions des articles L. 431-2, R. 431-7 et R. 431-10 du code de l'urbanisme, dès lors que le dossier de demande ne permet pas une appréciation correcte de l'insertion paysagère de la construction ;
- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme, dès lors que la desserte du projet pose des risques en termes de sécurité routière ; les engins de secours ne peuvent faire aucun demi-tour ; le croisement avec un véhicule de tourisme est impossible sur le chemin d'accès, alors que le projet prévoit quatorze places de stationnement ; le plan de masse ne mentionne pas l'existence un point d'eau incendie ;
- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article UB1 du règlement du plan local d'urbanisme (PLU) de la commune, dès lors que le projet entraînerait des nuisances sonores et de pollution de l'air manifestement incompatibles avec le voisinage ;
- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article UB3 du règlement du plan local d'urbanisme (PLU) de la commune, dès lors que la configuration de la voie de desserte du projet ne permet pas aux services de secours d'accéder aux bâtiments et pose des risques importants en termes de sécurité routière ;
- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article UB4 du règlement du PLU d'urbanisme de la commune, dès lors que le projet ne prévoit pas de résorber les eaux pluviales au maximum par infiltration dans la parcelle ;
- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article UB11 du règlement du PLU de la commune, dès lors que les clôtures du projet ne correspondent aux quatre types ouverts par le PLU et que le dossier de demande ne permet pas de vérifier la conformité de l'apparence de l'enduit et la couleur des bâtiments ;
- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article UB13 du règlement du PLU de la commune, dès lors que le projet ne mentionne aucune plantation d'arbres.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 juillet 2024, la commune de Bessines, représentée par Me Rey, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. et Mme C en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la requête est irrecevable, dès lors que les requérants sont dépourvus d'un intérêt à agir ; ils n'établissent pas les troubles des conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance qu'ils affirment subir ;
- la requête est irrecevable, dès lors que M. et Mme C n'ont pas notifié la copie de leur recours contentieux à la SCI " RYAD ", contrairement aux dispositions de l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme ;
- il n'existe pas de doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.
La procédure a été communiquée à la SCI " RD RYAD " qui n'a pas produit de mémoire.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 21 juin 2024 sous le numéro 2401596 par laquelle M. et Mme C demandent l'annulation de l'arrêté attaqué.
Vu :
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Gagnaire, greffier d'audience, M. B a lu son rapport et entendu :
- Me Busson, représentant M. et Mme C, qui reprend l'ensemble de ses moyens et répond aux fins de non-recevoir opposées par la commune ;
- Me Rey, représentant la commune de Bessines, qui persiste dans ses moyens de défense.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. La SCI " RD RYAD " a déposé, le 18 janvier 2023, une demande de permis de construire un hangar de stockage, bureau et vestiaires sur les parcelles cadastrées section AN n° 270 et 273 sur le territoire de la commune de Bessines. Par un arrêté du 16 mars 2023, le maire a délivré le permis de construire. M. et Mme C, propriétaires de deux maisons d'habitation situées à proximité, demandent la suspension de l'exécution de cet arrêté, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les fins de non-recevoir opposées par la commune de Bessines :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager que si la construction, l'aménagement ou les travaux sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement () ".
3. En application de ces dispositions, il appartient à tout requérant qui saisit le juge administratif d'un référé tendant à la suspension d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien. Il appartient au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe, d'un intérêt à agir lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.
4. En l'espèce, il n'est pas contesté que M. et Mme C sont propriétaires des parcelles cadastrées section AN n° 291, 292 et 293, qui partagent une limite séparative avec le terrain d'assiette du projet. Ils justifient ainsi de la qualité de voisins immédiats. Par ailleurs, ils soutiennent sans être sérieusement contredits que la construction projetée, dont la hauteur excède nettement celle du mur séparatif, est de nature à réduire l'ensoleillement dont bénéficie une de leur habitation et à créer un préjudice visuel. En outre, le projet, prévoit la création de quatorze places de stationnement, dont certaines pour des véhicules réalisant des opérations de dépôt et de retrait de matériaux, ce qui risque de créer des nuisances sonores. Dans ces conditions, ils font état d'éléments relatifs à la nature, à l'importance et à la localisation du projet de construction et justifient d'un intérêt à agir contre l'arrêté attaqué. Par suite, la fin de non-recevoir tirée du défaut d'intérêt à agir des requérants doit être écartée.
5. En second lieu, aux termes de l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme : " En cas de () recours contentieux à l'encontre () d'une décision relative à l'occupation ou l'utilisation du sol régie par le présent code, () l'auteur du recours est tenu, à peine d'irrecevabilité, de notifier son recours à l'auteur de la décision et au titulaire de l'autorisation. () / La notification prévue au précédent alinéa doit intervenir par lettre recommandée avec accusé de réception, dans un délai de quinze jours francs à compter du dépôt du déféré ou du recours. / () ". Il résulte notamment de ces dispositions que l'auteur du recours doit notifier au titulaire de l'autorisation de construire une copie du texte intégral du recours tel qu'il a été déposé devant la juridiction ou, a minima, un courrier reprenant intégralement l'exposé des faits, des moyens et des conclusions de ce recours.
6. En l'espèce, M. et Mme C ont informé le pétitionnaire et la commune de Bessines de ce recours contentieux, par lettres recommandées avec demandes d'avis de réception déposées auprès des services de La Poste le 25 juin 2024, conformément aux dispositions précitées de l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme.
7. Il y a lieu, dès lors, d'écarter les fins de non-recevoir soulevées en défense.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
8. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne l'urgence :
9. Aux termes des deux premiers alinéas de l'article L. 600-3 du code de l'urbanisme : " Un recours dirigé une décision de non-opposition à déclaration préalable ou contre un permis de construire, d'aménager ou de démolir ne peut être assorti d'une requête en référé suspension que jusqu'à l'expiration du délai fixé pour la cristallisation des moyens soulevés devant le juge saisi en premier ressort. / La condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est présumée satisfaite. ".
10. En l'espèce et en l'absence de circonstances particulières, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie, d'autant que les travaux ont commencé.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux :
11. Aux termes de l'article UB1 du règlement du PLU de la commune de Bassines, alors en vigueur, sont interdites : " Les activités industrielles. () Toute construction susceptible de créer ou de subir des nuisances incompatibles avec le voisinage d'habitations. Sont en particulier interdites les constructions ne présentant pas toutes les garanties pour la défense contre les risques : () de nuisances sonores () ".
12. Il ressort des pièces du dossier, notamment du dossier de demande de permis de construire, que le projet en litige consiste en la construction d'un " hangar industriel destiné à du stockage ", d'une surface de 297,20 m2, avec un bureau administratif, un local de repos, des sanitaires et vestiaires, qui seront mis en location à une " entreprise artisanale de couverture ", sur des parcelles cadastrées section AN n° 270 et 273, en zone UB du PLU. Il ressort également des pièces du dossier et des explications non utilement contredites exposées à l'audience que le projet prévoit quatorze places de stationnement, dont deux pour un fourgon et un camion benne, et que l'activité du hangar implique des opérations de dépôt et de retrait de matériaux, notamment des tuiles, à intervalle régulier. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la construction est susceptible de créer des nuisances incompatibles avec le voisinage d'habitations, notamment sonores, au sens de l'article UB1 du PLU précité est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté du maire de Bessines du 16 mars 2023.
13. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, en l'état de l'instruction, aucun autre moyen n'est susceptible d'entraîner la suspension de l'arrêté attaqué.
14. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme C sont fondés à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du 16 mars 2023 par lequel le maire de Bessines a délivré un permis de construire à la SCI " RD RYAD " pour la construction d'un hangar de stockage, bureau et vestiaires au 11 rue de la Chagnée, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cet arrêté.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de M. et Mme C, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance de référé, le versement de la somme que la commune de Bessines demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Bessines la somme de 1 200 euros à verser à M. et Mme C au titre des frais exposés par eux dans la présente instance et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 16 mars 2023 par lequel le maire de Bessines a délivré un permis de construire à la SCI " RD RYAD " pour la construction d'un hangar de stockage, bureau et vestiaires au 11 rue de la Chagnée est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : La commune de Bessines versera à M. et Mme C la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Bessines au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D C et M. A C, à la commune de Bessines et à la SCI " RD RYAD ".
Fait à Poitiers, le 11 juillet 2024.
Le juge des référés,
Signé
V. B
La République mande et ordonne au préfet des Deux-Sèvres, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière
Signé
G. FAVARD
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