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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2401756

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2401756

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2401756
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers 96/144 heures
Avocat requérantSCPA BREILLAT-DIEUMEGARD-MASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2401722 du 8 juillet 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Pau a transmis au tribunal administratif de Poitiers, en application de l'article R. 776-16 du code de justice administrative, le dossier de la requête de M. D F, enregistrée le 5 juillet 2024.

Par cette requête, enregistrée le 8 juillet 2024 au greffe du tribunal administratif de Poitiers sous le n°2401756 et un mémoire complémentaire enregistré le 10 juillet 2024, M. F, représenté par la SCP d'avocats Breillat-Dieumegard-Masson, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 4 juillet 2024 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'annuler la décision du 7 juillet 2024 par laquelle le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer une carte temporaire de séjour d'une durée d'un an dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; ou à titre subsidiaire de réexaminer sa situation et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

-les décisions ont été prises par une autorité incompétente ;

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

-elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen approfondi de sa situation personnelle ;

-la menace à l'ordre public n'est pas établie ;

-la décision méconnait l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-elle méconnait l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

-elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

-elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

-elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

-elle est insuffisamment motivée ;

-elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant assignation à résidence :

-elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

-elle est insuffisamment motivée ;

-l'administration ne justifie pas que l'éloignement serait une perspective raisonnable ;

-la décision et ses modalités sont disproportionnées au regard de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère, pour exercer les fonctions prévues par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thèvenet-Bréchot,

- les observations de Me Masson représentant M. F, M. F, Mme E, M. C, éducateur de prévention spécialisée, et M. Garcia, conseiller à la mission locale.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant géorgien né en décembre 2000, est entré en France en janvier 2003 selon ses déclarations. Par un arrêté du 20 janvier 2020, la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour mention " mineur entré avant l'âge de 13 ans ", confirmé par un jugement du tribunal administratif de Poitiers du 30 mars 2021. Par un arrêté du 6 décembre 2021, la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour mention " conjoint de français ". Le 24 novembre 2022, M. F a déposé une demande de titre de séjour mention " parent d'enfant français " à titre principal, et " conjoint de français " à titre subsidiaire. Par une décision du 4 juillet 2024, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi. Par une décision du 7 juillet 2024, le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours. M. F demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'étendue du litige :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. / Les dispositions du présent chapitre sont applicables au jugement de la décision fixant le pays de renvoi contestée en application de l'article L. 721-5 et de la décision d'assignation à résidence contestée en application de l'article L. 732-8. ". La procédure applicable en cas d'assignation à résidence ou de placement en rétention résulte des articles L. 614-7 à L. 614-13 de ce code.

3. D'autre part, aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " Lorsque l'étranger est () assigné à résidence après avoir introduit un recours contre la décision portant obligation de quitter le territoire (), la procédure se poursuit selon les règles prévues par la présente section. () / Toutefois, lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire ".

4. En application des dispositions précitées, il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Poitiers de statuer sur les conclusions dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et assignant le requérant à résidence. La formation collégiale du tribunal reste cependant saisie des conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision portant refus ou retrait de titre de séjour et des conclusions accessoires à celle-ci. Par suite, il y a lieu de renvoyer devant une formation collégiale les conclusions présentées en ce sens par M. F.

Sur les conclusions restant en litige :

5. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. F, entré en France avec ses parents en 2003, à l'âge de deux ans, a épousé en septembre 2019, Mme A E, ressortissante française, avec qui il a un fils, B, né en août 2021. Alors qu'il n'est pas contesté que M. F vit avec son fils et son épouse, il ressort des pièces du dossier, et en particulier des attestations de l'assistante maternelle de l'enfant et du service de prévention spécialisée de Châtellerault, que M. F est très présent auprès de son fils et prend une part active à son entretien et à son éducation. Par suite, la décision par laquelle le préfet de la Vienne a obligé M. F à quitter le territoire français, qui a nécessairement pour conséquence de séparer l'enfant mineur de l'un de ses deux parents, la cellule familiale n'ayant pas vocation à se reconstituer en Géorgie, pays dont la mère n'a pas la nationalité et que le père a quitté à l'âge de deux ans, porte ainsi atteinte à l'intérêt supérieur du jeune B. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, doit être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. F est fondé à demander l'annulation de la décision du préfet de la Vienne du 4 juillet 2024 portant obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions subséquentes lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi et l'assignant à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. " ;

9. L'annulation de l'obligation de quitter le territoire français et des décisions subséquentes prises à l'encontre de M. F implique, en application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet de la Vienne lui délivre immédiatement une autorisation provisoire de séjour et procède, dans un délai de deux mois, à un nouvel examen de sa situation. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

10. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros à verser à M. F au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de M. F tendant à l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, ainsi que, en tant qu'elles s'y rattachent, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont renvoyées à une formation collégiale du tribunal.

Article 2 : Les décisions du 4 juillet 2024 et 7 juillet 2024 par lesquelles le préfet de la Vienne a obligé M. F à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours sont annulées.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de réexaminer la situation de M. F dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail.

Article 4 : L'Etat versera à M. F une somme de 900 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D F et au préfet de la Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

La magistrate désignée,

A. THEVENET-BRECHOTLa greffière,

C. BERLANDLa République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

D. GERVIER

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