vendredi 26 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2401771 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 9 juillet 2024, Mme C F et M. E D, représentés par la SELAS Nausica Avocats, demandent au juge des référés :
1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 17 juin 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Poitiers a rejeté le recours administratif préalable obligatoire qu'ils ont exercé contre la décision du 2 mai 2024 par laquelle le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Vienne a rejeté leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fille A au titre de l'année scolaire 2024-2025, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers de reconsidérer la situation de leur fille A en tirant toutes les conséquences de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge du rectorat de l'académie de Poitiers la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
-la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision en litige préjudicie de manière grave et immédiate à l'intérêt de leur fille en raison de ses besoins particuliers en termes d'environnement, de pédagogie, de rythme et de supports adaptés, et des changements immédiats qu'induirait la nécessité de l'inscrire dans un établissement public ou privé alors qu'elle a été instruite en famille pour l'année 2023-2024 ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige dès lors qu'à titre principal, le contrôle de l'administration ne doit porter que sur le caractère sérieux et adapté à l'enfant du projet éducatif et non sur l'existence d'une situation propre, et que la commission ne peut se fonder sur l'absence d'impossibilité de scolarisation, et qu'à titre subsidiaire, le refus attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et viole l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, compte tenu de la situation propre de A reconnue au titre de l'année 2023-2024, qui n'a pas évolué, le contrôle mené par le rectorat en février 2024 témoignant en outre de la pertinence du projet éducatif mis en place.
Par un mémoire en défense enregistré le 19 juillet 2024, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que la condition relative au doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée n'est pas remplie.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le n°2401770 enregistrée le 9 juillet 2024 par laquelle M. et Mme D demandent l'annulation de la décision en litige.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative
Le président du tribunal a désigné Mme Gibson-Théry, première conseillère, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer en matière de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Gibault, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Gibson-Théry, juge des référés, qui a informé les parties, en application des articles R. 522-9 et R. 611-7 du code de justice administrative, qu'elle était susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'irrecevabilité des conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en tant qu'elles sont dirigées à l'encontre du rectorat de l'académie de Poitiers ;
- les observations de Me Le Foyer de Costil représentant M. et Mme D, qui a précisé diriger les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à l'encontre de l'Etat et non du rectorat de l'académie de Poitiers, qui a repris l'ensemble de ses moyens, qui a soulevé, à titre subsidiaire, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée, dont la motivation est stéréotypée, et a indiqué que les éventuels aménagements proposés par l'Education nationale ne sauraient bénéficier à A si elle était inscrite dans un établissement d'enseignement, compte tenu de ses besoins particuliers, au regard du manque de moyens de l'institution ;
- et les observations de Mme B, responsable adjointe du service juridique de l'académie de Poitiers, représentant le rectorat de l'académie de Poitiers, qui a persisté dans ses moyens de défense.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par une décision du 2 mai 2024, le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Vienne a rejeté la demande d'autorisation d'instruction dans la famille présentée par M. et Mme D pour leur fille A, née le 5 avril 2020, au titre de l'année scolaire 2024-2025. Le 21 mai 2024, les requérants ont formé un recours administratif préalable obligatoire, qui a été rejeté par une décision du 17 juin 2024 prise par la rectrice de l'académie de Poitiers. Les requérants demandent la suspension de l'exécution de cette dernière décision.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
3. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque celle-ci porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de la décision contestée sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit, enfin, être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés statue.
4. Pour démontrer l'existence d'une situation d'urgence, les requérants font notamment valoir que la décision contestée induirait un bouleversement dans l'équilibre de leur enfant, âgée de quatre ans, alors que celle-ci suit une pédagogie et un rythme d'apprentissage adaptés à ses besoins propres dans le cadre de l'instruction en famille depuis un an. Compte tenu des effets de cette décision sur la vie de l'enfant et de la proximité de la rentrée scolaire 2024, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée, en l'espèce, comme remplie.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :
5. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans. () ". Aux termes de l'article L. 131-2 du même code : " L'instruction obligatoire est donnée dans les établissements ou écoles publics ou privés. Elle peut également, par dérogation, être dispensée dans la famille par les parents, par l'un d'entre eux ou par toute personne de leur choix, sur autorisation délivrée dans les conditions fixées à l'article L. 131-5. () ". Aux termes de l'article L. 131-5 de ce code : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / () / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () ".
6. Aux termes de l'article R. 131-11-5 du code de l'éducation : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ".
7. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement ou école d'enseignement, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement ou école d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.
8. L'article L. 131-5 du code de l'éducation, tel qu'interprété par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, en prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif " implique que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant, motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.
9. Si le rectorat de l'académie de Poitiers soutient que, s'agissant de la situation propre de A, liée à son hypersensibilité sensorielle, son besoin de rituels marqué et son impulsivité, ses parents ne font pas état d'une situation particulière au point de déroger au principe de la scolarisation en établissement scolaire, il résulte toutefois du certificat établi le 17 mai 2024 par la psychologue qui assure le suivi de l'enfant depuis le mois de janvier 2023 que son hypersensibilité sensorielle est " très prononcée " et " pour le moment, incompatible avec un milieu scolaire classique ", que son besoin de rituels est " beaucoup plus marqué que la plupart des enfants " et qu'elle se montre " très perturbée par le changement ". En outre, il ressort du contrôle de son instruction dans la famille par une inspectrice G nationale, réalisé le 16 février 2024, que l'instruction de A, effectuée quotidiennement et associée à des activités extrascolaires sportives et culturelles lui permettant de fréquenter d'autres enfants, a permis à A, dont le langage est structuré et la mobilité fine maîtrisée, de développer les compétences attendues à la fin du cycle 1. Aussi, eu égard à la situation propre de A, attestée par sa psychologue qui la suit au long cours, et au contenu très détaillé du projet éducatif répondant à cette situation propre et détaillant les méthodes et outils pédagogiques mobilisés, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation est, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux quant à sa légalité.
10. Il y a lieu, par suite, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 17 juin 2024 prise par la rectrice de l'académie de Poitiers, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la demande d'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
11. Compte tenu de ses motifs, la suspension de la décision attaquée implique qu'une autorisation d'instruction dans la famille soit délivrée à titre provisoire aux requérants pour leur fille A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision du 17 juin 2024.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, la somme globale de 1 000 euros à verser à M. et Mme D au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 17 juin 2024 prise par la rectrice de l'académie de Poitiers est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur la demande d'annulation de cette décision.
Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Poitiers de délivrer aux requérants une autorisation d'instruction dans la famille à titre provisoire pour leur fille A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision du 17 juin 2024.
Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme D la somme globale de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C D, à M. E D et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Poitiers.
Fait à Poitiers, le 26 juillet 2024.
La juge des référés,
Signé
S. GIBSON-THERY
La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
G. FAVARD
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