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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2401935

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2401935

jeudi 1 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2401935
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantBONNEAU

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a rejeté la requête de Mme A, ressortissante bangladaise, qui contestait l'arrêté du préfet de la Gironde ordonnant son transfert aux autorités portugaises pour l'examen de sa demande d'asile. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence, d'insuffisance de motivation et de violation des articles 8 et 3 de la Convention européenne des droits de l'homme, ainsi que des clauses discrétionnaires des articles 17-1 et 17-2 du règlement UE n°604/2013. La solution retenue confirme la légalité de la décision de transfert, fondée sur le règlement Dublin III et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juillet 2024 et des pièces complémentaires enregistrées le 31 juillet 2024, Mme E F A, représentée par Me Bonneau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités portugaises pour l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde, à titre principal, de l'autoriser à présenter sa demande d'asile en France en lui délivrant une nouvelle autorisation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de prendre une nouvelle décision dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 48 heures à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est entaché d'une insuffisance de motivation et entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation pour l'application des dispositions des articles 17-1 et 17-2 du règlement UE n°604/2013 et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juillet 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- les règlements (UE) n° 603/2013 et n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné Mme B pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B

- les observations de Me Bonnet, représentant Mme A qui a repris ses écritures et demandé l'admission de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante bangladaise née le 28 novembre 1999, qui est entrée irrégulièrement en France le 15 janvier 2024, a déposé le 6 février 2024 une demande d'admission au séjour au titre de l'asile en France. La consultation du fichier Visabio a révélé que Mme A était titulaire d'un visa portugais périmé depuis moins de six mois. Une demande de prise en charge au titre de l'article de l'article 12-4 du règlement UE n° 604/2013 a été adressée aux autorités portugaises le 8 mars 2024 qui ont fait connaître leur accord explicite le 17 avril 2024. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités portugaises responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A de prononcer son admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de la décision de transfert :

3. Aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend " et aux termes de l'article L. 571-1 du même code : " () Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".

4. En premier lieu, par un arrêté du 29 mars 2024, publié au recueil des actes administratifs spécial de la Gironde le même jour, le préfet de la Gironde a donné délégation à Mme C D, cheffe du bureau de l'asile et du guichet unique, aux fins de signer, notamment, les arrêtés de transfert. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

6. L'arrêté en litige vise les règlements (UE) n° 603/2013 et 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que le règlement (UE) n°1560/2003 du 2 septembre 2003 portant modalité d'application du règlement n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable d'une demande d'asile. Il relève le caractère irrégulier de l'entrée en France de Mme A le 15 janvier 2024 et rappelle le déroulement de la procédure suivie lorsque Mme A s'était présentée devant les services de la préfecture de la Vienne le 6 février 2024. Il précise que la consultation du fichier Visabio a révélé que Mme A était titulaire d'un visa portugais périmé depuis moins de six mois de sorte qu'en application de l'article 12-4 du règlement UE n° 604/2013, les autorités portugaises étaient responsables de sa demande d'asile. L'arrêté indique que les autorités portugaises saisies le 8 mars 2024 d'une demande de prise en charge ont fait connaître leur accord explicite le 17 avril 202. Il mentionne enfin que Mme A ne peut se prévaloir d'une vie privée et familiale en France stable. Il en résulte que l'arrêté en litige est suffisamment motivé et le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'insuffisance d'examen de la situation de l'intéressée doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Par ailleurs, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement (). 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que l'entrée en France de Mme A le 15 janvier 2024, était très récente à la date de la décision attaquée. Si l'intéressée fait valoir qu'elle réside chez son compagnon de nationalité française qui a retiré le 13 mai 2024 un dossier à la mairie de Niort en vue de l'épouser, qu'elle suit des cours de français et qu'elle est engagée en tant que bénévole associative, les éléments qu'elle produit ne permettent pas d'établir l'ancienneté, l'intensité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France. Mme A, qui indique qu'elle fait l'objet d'un suivi médical et psychologique en France, ne justifie pas non plus qu'une prise en charge médicale appropriée à son état de santé serait impossible au Portugal ou qu'elle se trouverait dans une situation de vulnérabilité telle qu'elle justifierait que sa demande d'asile soit examinée en France. Dans ces conditions, en ordonnant son transfert aux autorités portugaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il n'a pas non plus entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Il n'est pas établi que le transfert de Mme A vers le Portugal impliquerait nécessairement son renvoi au Bangladesh sans qu'elle puisse contester la mesure. Par suite, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en prenant la décision en litige.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités portugaises pour l'examen de sa demande d'asile. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte, ainsi que celles tendant au bénéfice par son conseil des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F A et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er août 2024.

La juge des référés,

Signé

M. B

La greffière,

Signé

C. BERLAND La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

G. FAVARD

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