lundi 19 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2401967 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 25 juillet et le 9 août 2024, la société Hivory, représentée par Me Bon-Julien, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 6 mai 2024 par lequel le maire de la commune de Rochefort s'est opposé à sa déclaration préalable déposée le 3 avril 2024 en vue de l'installation d'un pylône antenne-relais sur un terrain situé rue des Broussailles ;
2°) d'enjoindre au maire de la commune de Rochefort de lui délivrer une décision provisoire de non-opposition à cette déclaration préalable dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de la commune de Rochefort une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;
- la condition d'urgence est remplie du fait de la couverture partielle de la commune de Rochefort par les réseaux de téléphonie mobile de l'opérateur SFR 4G en très haut débit (THD) mobile et 5G dans la bande de 3,5 MHz en qualité très bonne couverture et eu égard tant à l'intérêt public qui s'attache à la couverture du territoire national par ces réseaux qu'aux intérêts propres des sociétés Hivory et SFR, qui sont toutes deux soumises à des engagements de bonne couverture de la population en 4G et 5G ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté contesté, dès lors que :
* il est entaché d'un vice d'incompétence de son signataire ;
* il est insuffisamment motivé ;
* l'auteur de la décision attaquée, en se contentant de reprendre l'avis de l'architecte des bâtiments de France (ABF), a entaché sa décision d'une incompétence négative ;
* la décision litigieuse est entachée d'une erreur d'appréciation dans la mise en œuvre des dispositions de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme, dès lors, d'une part, que le caractère ou l'intérêt des lieux avoisinants n'est pas établi, d'autre part, que le projet ne présente pas de co-visibilité avec les monuments historiques avoisinants, enfin, que le milieu dans lequel le projet est destiné à venir s'implanter ne présente pas de caractéristiques susceptibles de le rendre incompatible avec son projet ;
* elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que l'emplacement du projet se situe en dehors des limites du périmètre d'application du plan de sauvegarde et de mise en valeur établi sur le site patrimonial remarquable avoisinant ;
* à supposer que la commune sollicite une substitution de motifs en se fondant sur les dispositions du règlement du plan local d'urbanisme (PLU) applicables dans la zone 2AUm, elle sera rejetée dès lors que les antennes de téléphonie mobile entrent dans la catégorie des constructions et installations nécessaires à l'exploitation de réseaux d'intérêt collectif admis dans cette zone.
Par un mémoire en défense enregistré le 2 août 2024, la commune de Rochefort conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- la requête est irrecevable faute d'avoir été formée dans le délai de recours contentieux de deux mois ;
- la condition d'urgence n'est pas remplie, la requérante ayant attendu plus de deux mois pour introduire sa requête ;
- il n'existe aucun moyen de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :
* la compétence de l'auteur de l'arrêté est établie ;
* l'arrêté litigieux est suffisamment motivé ;
* il ne ressort pas des termes de cet arrêté que le maire se serait estimé lié par l'avis émis par l'architecte des Bâtiments de France ;
* le projet n'assure pas une bonne insertion dans son environnement urbain immédiat et dans l'ensemble du site patrimonial remarquable et il est incompatible avec les prescriptions du règlement du PLU relatives à la zone 2AUm ;
* il ne ressort pas des termes de l'arrêté que le maire aurait fondé son opposition sur les dispositions du plan de sauvegarde et de mise en valeur.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête en annulation présentée par la société Hivory, enregistrée le 5 juillet 2024 sous le numéro 2401760.
Vu :
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné Mme A pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties de l'audience publique du 14 août 2024 à 11 heures.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Lassalle, greffière d'audience, Mme A a lu son rapport et entendu les observations de Me Semimo, substituant Me Bon-Julien, représentant la société Hivory, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. La société Hivory a effectué le 3 avril 2024 une déclaration préalable de travaux pour l'installation d'un site radioélectrique comprenant la pose d'un pylône monotube radomé blanc de 24 mètres, intégrant les antennes relais de l'opérateur SFR, et d'une zone technique clôturée, sur un terrain situé rue des Broussailles à Rochefort (Charente-Maritime). Par un arrêté du 6 mai 2024, dont la société Hivory demande la suspension de l'exécution, le maire de Rochefort s'est opposé à cette déclaration préalable.
Sur la recevabilité de la requête :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé par une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la requête ".
3. En l'espèce, il est constant que la décision contestée du 6 mai 2024 a été notifiée à la société Hivory le 13 mai 2024. Il en résulte que la requête, enregistrée le 5 juillet 2024 par laquelle elle demande l'annulation de cette décision n'est pas tardive.
4. Dans ces conditions, alors que la recevabilité d'une requête en référé-suspension est seulement conditionnée à l'existence d'une requête en annulation recevable, la commune de Rochefort n'est pas fondée à soutenir que la requête en référé introduite par la société Hivory le 25 juillet 2024 est irrecevable à raison de sa tardiveté.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
5. Aux termes de l'article L.521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
En ce qui concerne la condition relative à l'urgence :
6. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
7. Eu égard à l'intérêt public qui s'attache à la couverture du territoire national par le réseau de téléphonie mobile et à la finalité de l'infrastructure projetée, qui a vocation à être exploitée par au moins un opérateur ayant souscrit des engagements avec l'Etat et dont, au vu des simulations cartographiques versées au dossier, les réseaux 4G en très haut débit (THD) mobile et 5G dans la bande de 3,5 MHz en qualité très bonne couverture ne couvrent que partiellement les besoins dans la zone considérée, la condition d'urgence, exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
8. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation en fait comme en droit de la décision contestée est de nature à faire naître un doute sérieux quant à sa légalité.
9. Aux termes de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme : " Le projet peut être refusé ou n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si les constructions, par leur situation, leur architecture, leurs dimensions ou l'aspect extérieur des bâtiments ou ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales ".
10. Pour apprécier si un projet de construction porte atteinte, en méconnaissance des dispositions précitées, au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales, il appartient à l'autorité administrative d'apprécier, dans un premier temps, la qualité du site sur lequel la construction est projetée et d'évaluer, dans un second temps, l'impact que cette construction, compte tenu de sa nature et de ses effets, pourrait avoir sur le site.
11. Pour s'opposer à la déclaration préalable de la société Hivory, le maire de Rochefort a considéré que son projet présente un impact trop important ainsi qu'une insertion sur le site insuffisante et n'est pas susceptible de s'inscrire harmonieusement dans son environnement. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce qu'il n'est pas démontré que le caractère ou l'intérêt des lieux avoisinants était susceptible de justifier une opposition aux travaux déclarés par la société Hivory sur le fondement des dispositions précitées, est de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.
12. Enfin, le motif invoqué par la commune de Rochefort aux termes de ses écritures, tiré de la méconnaissance des prescriptions du règlement du PLU relatives à la zone 2AUm, ne paraît pas, en l'état de l'instruction, de nature à justifier légalement l'arrêté contesté.
13. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen n'est susceptible, en l'état de l'instruction, de fonder la suspension de la décision contestée.
14. Il résulte de ce qui précède que la société requérante est fondée à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté contesté du 6 mai 2024, jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa légalité par une formation collégiale du tribunal.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
15. L'article L. 911-1 du code de justice administrative dispose : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". Selon l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".
16. Lorsque le juge suspend un refus d'autorisation ou une opposition à une déclaration après avoir censuré l'ensemble des motifs que l'autorité compétente a énoncé dans sa décision conformément aux prescriptions de l'article L. 424-3 du code de l'urbanisme ainsi que, le cas échéant, les motifs qu'elle a pu invoquer en cours d'instance, il doit, s'il est saisi de conclusions à fin d'injonction, ordonner à l'autorité compétente de délivrer l'autorisation ou de prendre une décision de non-opposition. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction que les dispositions en vigueur à la date de la décision ainsi suspendue interdisent de l'accueillir pour un motif que l'administration n'a pas relevé, ou que, par suite d'un changement de circonstances, la situation de fait existant à la date de l'ordonnance y fait obstacle. La décision de l'administration prise en exécution de cette injonction ne revêt toutefois qu'un caractère provisoire dans l'attente du jugement à intervenir sur la requête tendant à l'annulation de l'autorisation d'urbanisme ou de la déclaration préalable en cause.
17. En l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction que les dispositions en vigueur à la date de la décision suspendue interdiraient que la demande puisse être accueillie pour un motif que l'administration n'a pas relevé, ou que, par suite d'un changement de circonstances, la situation de fait existant à la date de la présente ordonnance y ferait obstacle. Par suite, il doit être enjoint au maire de la commune de Rochefort, par une décision qui revêtira un caractère provisoire jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la requête en annulation de la décision attaquée, de prendre une décision de non-opposition à la déclaration préalable déposée par la société Hivory, dans un délai d'un mois suivant la notification de la présente ordonnance.
Sur les frais liés au litige :
18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Rochefort une somme de 1 000 euros à verser à la société Hivory au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1 : L'exécution de l'arrêté du 6 mai 2024 par lequel le maire de Rochefort s'est opposé à la déclaration préalable de travaux déposée par la société Hivory en vue de l'installation d'un pylône antenne-relais sur un terrain situé rue des Broussailles est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au maire de Rochefort de délivrer à titre provisoire, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, une décision de non opposition à la déclaration préalable déposée par la société Hivory.
Article 3 : La commune de Rochefort versera à la société Hivory la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Hivory et à la commune de Rochefort.
Fait à Poitiers, le 19 août 2024.
La juge des référés,
Signé
G. A
La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
N. COLLET
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