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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2401987

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2401987

lundi 19 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2401987
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers, statuant en référé, a rejeté les demandes de suspension présentées par M. A et Mme G concernant les refus d'autorisation d'instruction dans la famille pour leurs deux enfants. Les requérants contestaient les décisions du 1er juillet 2024 de la rectrice de l'académie de Poitiers, fondées sur les articles L. 131-2 et L. 131-5 du code de l'éducation. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas établie et qu'aucun doute sérieux sur la légalité des décisions n'était démontré, l'administration ayant valablement apprécié la situation propre des enfants et le projet éducatif. Les conclusions aux fins d'injonction ont également été rejetées.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire complémentaire enregistrés les 26 juillet 2024, 2 et 18 août 2024, M. C A et Mme F G demandent au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 1 juillet 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Poitiers a rejeté le recours administratif préalable obligatoire qu'ils ont exercé contre la décision du 6 mai 2024 par laquelle le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Vienne a rejeté leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils E au titre de l'année scolaire 2024-2025, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers de leur octroyer une autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils E au titre de l'année 2024-2025, ou à titre subsidiaire de reconsidérer sa situation.

Ils soutiennent que :

-la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision en litige préjudice de manière grave et immédiate à l'intérêt de leur fils en raison de ses besoins propres et des changements concomitants dans sa vie ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige dès lors d'une part, que le contrôle de l'administration ne doit porter que sur le projet éducatif et non sur l'existence d'une situation propre à l'enfant et, d'autre part, que la demande est parfaitement justifiée par la situation propre E et que le projet éducatif comporte l'ensemble des éléments requis.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 août 2024, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens n'est fondé.

II - Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire complémentaire enregistrés les 26 juillet 2024, 2 et 18 août 2024, M. C A et Mme F G demandent au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 1 juillet 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Poitiers a rejeté le recours administratif préalable obligatoire qu'ils ont exercé contre la décision du 6 mai 2024 par laquelle le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Vienne a rejeté leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils D au titre de l'année scolaire 2024-2025, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers de leur octroyer une autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils D au titre de l'année 2024-2025, ou à titre subsidiaire de reconsidérer sa situation.

Ils soutiennent que :

-la condition d'urgence est remplie dès lors que la décision en litige préjudice de manière grave et immédiate à l'intérêt de leur fils en raison de ses besoins propres et des changements concomitants dans sa vie ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige dès lors d'une part, que le contrôle de l'administration ne doit porter que sur le projet éducatif et non sur l'existence d'une situation propre à l'enfant, et d'autre part, que la demande est parfaitement justifiée par la situation propre de D et que le projet éducatif comporte l'ensemble des éléments requis.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 août 2024, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- les requêtes enregistrées sous les n°2401986 et 2401988 par lesquelles M. A et Mme G demandent l'annulation des décisions en litige.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative

Le président du tribunal a désigné M. François-Joseph Revel pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Gibault, greffière d'audience,

- le rapport de M. Revel, juge des référés ;

- les observations de M. A et de Mme G qui reprennent leurs précédentes écritures et soulignent qu'ils n'ont aucune velléité séparatiste ;

- les observations de M. B, représentant le rectorat de l'académie de Poitiers, qui reprend ses précédentes écritures et soutient, en outre, qu'aucun doute quant à la légalité des décisions en litige n'est démontré par les requérants.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A et Mme F G, parents des enfants E, né le 26 août 2016 et D, né le 7 juillet 2020, ont déposé auprès des services de l'académie de Poitiers deux demandes en vue d'être autorisés, sur le fondement des articles L. 131-2 et L. 131-5 du code de l'éducation, à instruire leurs enfants en famille au titre de l'année scolaire 2024-2025. Par deux décisions du 6 mai 2024, le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Vienne a rejeté leurs demandes. Le 21 mai 2024, les requérants ont formé contre chacune des ces décisions un recours administratif préalable obligatoire, qui ont été rejetés par deux décisions du 1er juillet 2024 prise par la rectrice de l'académie de Poitiers. Les requérants demandent la suspension de l'exécution de ces dernières décisions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°2401987 et 2401989 ont été présentées par les mêmes requérants et ont trait à la situation d'une fratrie. Il y a donc lieu de les joindre pour statuer par une même ordonnance.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / (). ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

4. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque celle-ci porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de la décision contestée sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit, enfin, être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés statue.

5. Pour démontrer l'existence d'une situation d'urgence, les requérants font notamment valoir que la décision contestée induirait un bouleversement dans l'équilibre de leurs enfants, âgée de sept ans et demi et quatre ans, alors que ces derniers suivent une pédagogie et un rythme d'apprentissage adaptés à leurs besoins propres dans le cadre de l'instruction en famille depuis trois ans pour E et un an pour D. Compte tenu des effets de ces décisions sur la vie des enfants et de la proximité de la rentrée scolaire 2024, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée, en l'espèce, comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :

6. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans. () ". Aux termes de l'article L. 131-2 du même code : " L'instruction obligatoire est donnée dans les établissements ou écoles publics ou privés. Elle peut également, par dérogation, être dispensée dans la famille par les parents, par l'un d'entre eux ou par toute personne de leur choix, sur autorisation délivrée dans les conditions fixées à l'article L. 131-5. () ". Aux termes de l'article L. 131-5 de ce code : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / 2° La pratique d'activités sportives ou artistiques intensives ; / 3° L'itinérance de la famille en France ou l'éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () ".

7. Aux termes de l'article R. 131-11-5 du code de l'éducation : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française. "

8. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement ou école d'enseignement, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement ou école d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.

9. L'article L. 131-5 du code de l'éducation, tel qu'interprété par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, en prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif " implique que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant, motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

10. Le projet éducatif sur la base duquel les requérants ont présenté leur demande d'autorisation d'instruction en famille expose de manière détaillée la situation propre de leurs deux enfants E et D, leurs besoins spécifiques et les modalités envisagées pour leur assurer dans leur milieu familial, à travers des méthodes et moyens pédagogiques décrits avec précision, la meilleure éducation possible dans le respect de l'intérêt supérieur de ces derniers. Il résulte de l'instruction, d'une part, qu'après avoir été scolarisé en Petite Section à Marennes puis temporairement dans les Alpes au regard des déplacements saisonniers professionnels de son père, E a bénéficié d'une instruction en famille depuis l'âge de quatre ans lui permettant de satisfaire un besoin d'enseignement oral et dynamique se caractérisant par une transmission orale des savoirs et des temps d'apprentissage courts adaptés à sa mémoire à prédominance kinesthésique et, d'autre part, que D qui est un enfant ayant besoin de calme et d'accompagnement individuel a bénéficié d'une instruction à domicile depuis l'âge de trois ans qui lui permet de bénéficier de la grande disponibilité de sa mère et de rester au contact des autres membres de sa famille. Il résulte également de l'instruction que M. A qui est intermittent du spectacle et moniteur de ski est amené à se déplacer au cours de l'année, notamment pendant la période hivernale, et qu'il est conforme à l'intérêt de sa famille que sa compagne et ses enfants se déplacent avec lui. Par ailleurs, il est constant que les comptes rendus d'évaluation versés au dossier ont conduit à la reconnaissance de la valeur pédagogique de l'enseignement dispensé à domicile par sa mère, mobilisant des méthodes relevant notamment de la pédagogie alternative dite Montessori qui n'est pas pratiquée au sein du service public de l'éducation nationale et qui ont été validées au cours de ces mêmes inspections. Dès lors, eu égard à la situation propre E et D, résultant notamment du rythme familial nécessitant des déplacements dans les Alpes en lien avec la profession saisonnière du père de famille, au contenu très détaillé du projet éducatif répondant à cette situation propre et détaillant les méthodes et outils pédagogiques mobilisés, aux rapports de contrôle de l'Education nationale pour les années 2022-2023 et 2023-2024 indiquant que l'instruction à domicile de ces enfants étaient réalisée dans de bonnes conditions permettant une progression de ces derniers vers les attendus du socle commun de connaissance, de compétence et de culture de leur cycle respectif, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées sont entachées d'une erreur d'appréciation est, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux quant à leur légalité.

11. Il y a lieu, par suite, d'ordonner la suspension de l'exécution des décisions du 1er juillet 2024 prises par la rectrice de l'académie de Poitiers, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la demande d'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Compte tenu de ses motifs, la suspension de la décision attaquée implique qu'une autorisation d'instruction dans la famille soit délivrée à titre provisoire aux requérants pour leurs fils E et D, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision du 1er juillet 2024.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution des décisions du 1er juillet 2024 prise par la rectrice de l'académie de Poitiers est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur la demande d'annulation de ces décisions.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Poitiers de délivrer aux requérants une autorisation d'instruction dans la famille à titre provisoire pour leurs fils E et D, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité des décisions du 1er juillet 2024.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et Mme F G, et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Poitiers.

Fait à Poitiers, le 19 août 2024.

La juge des référés,

Signé

FJ. REVEL

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

N. COLLET

2-2401989

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