lundi 26 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2402043 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | étrangers JU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 juillet 2024, M. D A, représenté par Me Sarhane, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2024 par lequel la préfète de la Charente, a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre à la préfète de la Charente de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de celles de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire a été prise par une autorité incompétente ;
- cette décision est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- elle est affectée d'un vice de procédure en raison de l'absence de preuve de notification de la décision de rejet de la Cour nationale du droit d'asile ;
- elle méconnait son droit d'être entendu ;
- la mesure d'éloignement est entachée d'une erreur de droit et méconnait les dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'est pas établi que la décision par laquelle la Cour nationale du droit d'asile aurait rejeté sa demande d'asile lui aurait été notifiée et qu'il a ainsi le droit de se maintenir sur le territoire national ;
- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle ne respecte pas l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La préfète de la Charente a produit des pièces par un mémoire enregistré le 6 août 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. C pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par l'article L.922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue en présence de Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Ressortissant bangladais né en 1985, M. A serait, suivant ses dires, entré en France le 1er juin 2023. Sa demande d'asile enregistrée le 23 juin 2023 a été rejetée par une décision du 3 octobre 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Le recours exercé par M. A devant la Cour nationale du droit d'asile a été déclaré irrecevable pour absence d'éléments sérieux par une ordonnance du 27 mars 2024. Par un arrêté du 1er juillet 2024, la préfète de la Charente a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. L'arrêté attaqué a été signé par M. Jean-Charles Jobart, secrétaire général de la préfecture de la Charente, qui a reçu délégation, par arrêté du 15 janvier 2024 de la préfète de la Charente régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n°16-2024-007 de la préfecture, à l'effet de signer notamment les refus de titre de séjour, les obligations de quitter le territoire français et les décisions fixant le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :
4. L'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A, et sur lesquels la préfète s'est fondée pour l'obliger à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et pour fixer le pays de destination. A cet titre, il est précisé dans l'arrêté notamment que les liens privés et familiaux de M. A sur le territoire national ne sont pas caractérisés par leur ancienneté, l'intéressé ayant vécu 37 ans hors de France, que la durée de sa présence est due uniquement au traitement de sa demande d'asile et au recours qu'il a exercé, qu'il se maintient irrégulièrement sur le territoire depuis le rejet de sa demande d'asile, qu'il ne dispose pas de logement propre, qu'il n'établit pas l'existence de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels justifiant son maintien. La préfète a également rappelé que la demande de protection internationale avait été rejetée et par l'OFPRA et par la Cour nationale du droit d'asile et qu'aucun élément postérieur à ces décisions n'avait été de nature à en remettre en cause le bien-fondé. Dès lors, cette décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la mesure d'éloignement doit être écarté.
5. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'avant de prendre la décision en litige, la préfète n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A.
6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2 () ". Selon l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / () / e) une décision de clôture prise en application des articles L. 531-37 ou L. 531-38 ; l'étranger qui obtient la réouverture de son dossier en application de l'article L. 531-40 bénéficie à nouveau du droit de se maintenir sur le territoire français ; / () ". L'article L. 531-40 dudit code dispose que " Si, dans un délai inférieur à neuf mois à compter de la décision de clôture prise en application des articles L. 531-37 ou L. 531-38, le demandeur d'asile sollicite la réouverture de son dossier ou présente une nouvelle demande, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides rouvre le dossier et reprend l'examen de la demande au stade auquel il avait été interrompu. () / Passé le délai de neuf mois, la décision de clôture est définitive et la nouvelle demande est considérée comme une demande de réexamen. ". Enfin, aux termes de l'article L. 541-3 du même code : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 753-1 à L. 753-4 et L. 754-1 à L. 754-8, lorsque l'étranger sollicitant l'enregistrement d'une demande d'asile a fait l'objet, préalablement à la présentation de sa demande, d'une décision d'éloignement prise en application du livre VI, cette dernière ne peut être mise à exécution tant que l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. ".
7. M. A soutient que la préfète de la Charente n'a pas apporté la preuve de la notification de la décision de la Cour nationale du droit d'asile rejetant sa demande d'asile. Or, il ressort des mentions figurant dans le système d'information Telemofpra dont la préfète a produit un extrait que la décision du 3 octobre 2023 par laquelle la Cour nationale du droit d'asile a rejeté le recours formé par la requérante contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ayant rejeté sa demande d'asile lui a été notifiée le 21 octobre 2023. M. A n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause l'exactitude des mentions portées sur ce document qui fait foi jusqu'à preuve du contraire en vertu des dispositions de l'article R. 532-57 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, il n'est pas fondé à soutenir que la preuve de la notification de la décision de la Cour nationale du droit d'asile n'est pas établie, quand bien même la préfète n'a pas produit l'accusé de réception du pli ayant contenu cette décision. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il bénéficiait encore, à la date de l'arrêté en litige, du droit de se maintenir sur le territoire français prévu par l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Selon l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Il résulte toutefois également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.
9. En l'espèce, il ressort des pièces que M. A a eu la possibilité, dans le cadre de l'instruction de sa demande d'asile, de porter à la connaissance de l'administration et des instances chargées de l'examen de la demande d'asile, l'ensemble des informations relatives à sa situation personnelle dont il souhaitait se prévaloir. En outre, il ne ressort nullement des pièces du dossier que l'intéressé aurait été empêché de porter à la connaissance du préfet toute information qu'il aurait estimé utile et susceptible d'avoir une incidence sur l'édiction de la mesure d'éloignement en litige. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet a méconnu son droit d'être entendu avant l'édiction de la décision en litige.
10. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier qu'en obligeant M. A à quitter le territoire français, la préfète de la Charente aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.
11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. M. A ne peut utilement invoquer la méconnaissance des stipulations précitées à l'encontre de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours qui n'implique pas par elle-même son renvoi dans son pays d'origine.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
13. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire n'est pas illégale. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire doit être écarté.
14. La décision fixant le pays de renvoi vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, mentionne la nationalité de M. A et indique que ce dernier n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention précitée. Cette décision est, ainsi, suffisamment motivée. Par ailleurs, il ne ressort pas des mentions de la décision, ni d'aucune pièce du dossier, que lapréfète de la Charente aurait procédé à un examen insuffisant des risques encourus par l'intéressé en cas de retour dans son pays d'origine, et alors que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides comme la Cour nationale du droit d'asile ont rejeté sa demande d'asile.
15. Si M. A fait valoir qu'il encourt un risque au Bangladesh en raison de son engagement politique, il ne présente toutefois à l'appui de ses dires aucun document permettant d'étayer un risque actuel, personnel et direct en cas de retour dans son pays d'origine, alors même qu'ainsi qu'il a été dit précédemment, sa demande d'asile a été rejetée successivement par l'OFPRA et par la Cour nationale du droit d'asile. Dans ces conditions, M. A ne peut être considéré comme encourant un risque personnel et actuel au sens des stipulations précitées. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles formulées au titre des frais de l'instance.
DECIDE :
Article 1er : M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et au préfet de la Charente.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 26 août 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
P. C
La République mande et ordonne au préfet de la Charente en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
N. COLLET
N°2402043
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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03/08/2026