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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402063

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402063

lundi 26 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402063
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantGOMEZ

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a rejeté la requête de M. A, ressortissant mauritanien, qui contestait l'arrêté du préfet de la Gironde ordonnant son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile. Le tribunal a jugé que le moyen tiré du défaut d'information dans une langue comprise, invoqué sur le fondement de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013, était inopérant car les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur sa légalité. La solution retenue confirme la validité du transfert, fondé sur la consultation du fichier EURODAC et l'accord implicite des autorités espagnoles.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 juillet 2024, M. D A, représenté par Me Gomez, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à l'administration d'instruire sa demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- contrairement aux indications de l'arrêté attaqué, il n'a pas été informé dans une langue qu'il comprend des principaux éléments de celui-ci, notamment des voies et délais de recours, en méconnaissance des dispositions du 3 de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de droit en ce qu'il décide son transfert aux autorités espagnoles en se fondant sur la consultation du fichier EURODAC, le dépôt d'une demande d'asile en Espagne et l'accord des autorités espagnoles pour sa prise en charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 août 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Poitiers.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride (refonte) ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des Etats membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Gomez, représentant M. A, qui a conclu aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens, et fait valoir en outre que les informations prévues par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui ont pas été données dans une langue qu'il comprend et que sa demande d'asile sera rejetée immédiatement par les autorités espagnoles.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Poitiers. Par suite, il n'y a pas lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la légalité de la décision de transfert :

2. Aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend " et aux termes de l'article L. 571-1 du même code : " () Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat. ".

3. M. A, ressortissant mauritanien né le 31 décembre 1993, a déposé le 26 mars 2024 une demande d'admission au séjour au titre de l'asile en France. La consultation du fichier EURODAC ayant mis en évidence qu'il est entré irrégulièrement sur le territoire espagnol le 12 février 2024, le préfet de police de Paris a saisi le 16 avril 2024 les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge en application de l'article 13-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Les autorités espagnoles ayant accepté implicitement la prise en charge de M. A le 17 juin 2024 en application de l'article 22 du même règlement, le préfet de la Gironde a pris à son encontre le 4 juillet 2024 la décision de transfert litigieuse.

4. En premier lieu, si M. A soutient qu'il n'a pas été informé dans une langue qu'il comprend des principaux éléments contenus dans l'arrêté attaqué, notamment des voies et délais de recours, en méconnaissance des dispositions du 3 de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 relatives à la notification des décisions de transfert, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité. Par suite, ce moyen ne peut, en tout état de cause, qu'être écarté comme inopérant.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre () b) des critères de détermination de l'État membre responsable () c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 () d) de la possibilité de contester une décision de transfert () e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5.FR 29.6.2013 Journal officiel de l'Union européenne L. 180/37/ 3. La commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. La brochure commune est réalisée de telle manière que les Etats membres puissent y ajouter des informations spécifiques aux Etats membres. Ces actes d'exécution sont adoptés en conformité avec la procédure d'examen visée à l'article 44, paragraphe 2, du présent règlement ". Enfin, aux termes de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que le 27 mars 2024, la brochure A intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de ma demande ' " et la brochure B intitulée " Je suis sous procédure Dublin - Qu'est-ce que cela signifie ' ", qui comprennent l'ensemble des informations nécessaires aux demandeurs d'une protection internationale en vertu de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 et figurant à l'annexe X du règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014, ont été remises à M. A, ainsi qu'en atteste sa signature sur ces brochures, en français, les informations contenues dans ces brochures ayant été portées à sa connaissance par un interprète en langue peul de l'agence ISM. La délivrance des informations contenues dans les brochures par le truchement d'un interprète et par la voie du téléphone ne méconnaissent pas les dispositions précitées de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui prévoient qu'en cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Par suite, l'arrêté attaqué n'a pas été pris en méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

7. En troisième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 3, il ressort des pièces du dossier que la consultation du fichier EURODAC a mis en évidence que M. A est entré irrégulièrement sur le territoire espagnol le 12 février 2024, que le préfet de police de Paris a saisi le 16 avril 2024 les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge en application de l'article 13-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et que les autorités espagnoles ont accepté implicitement la prise en charge de M. A le 17 juin 2024 en application de l'article 22 du même règlement, ainsi que les autorités françaises en ont pris acte le 18 du même mois. Par suite, en décidant le transfert de M. A par l'arrêté attaqué à l'issue de cette procédure, le préfet de la Gironde, qui n'a nullement retenu que l'intéressé avait déposé une demande d'asile en Espagne, a fait une exacte application des articles 7-2, 13-1 et 22 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 susvisé : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable. () ".

9. L'Espagne étant un Etat membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de ces conventions. Cette présomption est toutefois réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Si le requérant fait valoir que sa demande d'asile sera rejetée immédiatement par les autorités espagnoles et se prévaut à cet effet de statistiques d'un rapport relatives au taux de rejet des demandes d'asile faisant état de ce que le taux d'octroi de l'asile en Espagne, de 12 % selon ce rapport, est le plus bas de l'Union européenne et de 30 points en dessous de la moyenne de l'Union européenne, outre que ce rapport a été publié il y a plus d'un an, il en ressort également que les nationalités bénéficiant des taux de reconnaissance les plus élevés en Espagne sont notamment le Mali, le Burkina Faso, la Somalie, le Soudan et la Syrie, tandis que les taux de rejet les plus importants concernent les pays d'Amérique latine. Par ailleurs, les instances européennes n'ont nullement reconnu à ce jour qu'il existe en Espagne des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Par suite, en prenant la mesure de transfert litigieuse, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu les dispositions précitées de l'article 3 du règlement (UE) nº 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, ou entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles tendant au bénéfice par son conseil des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire M. A.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, au préfet de la Gironde et à Me Gomez.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 août 2024.

Le président,

Signé

A. CLa greffière,

Signé

T.H.L. GILBERT

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N. COLLET

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