mardi 27 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2402078 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | SELAS NAUSICA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. A D et Mme B D, représentés par Me Fouret (SELAS Nausica Avocats), demandent au juge des référés :
1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 11 juillet 2024 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a confirmé, sur recours administratif préalable obligatoire, la décision du 5 juin 2024 du directeur académique des services de l'éducation nationale du département des Deux-Sèvres refusant de les autoriser à instruire en famille leur fils E au titre de l'année scolaire 2024-2025 ;
2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Poitiers à titre principal, d'autoriser l'instruction dans la famille de leur fils sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ou, à titre subsidiaire, de réexaminer la situation de leur enfant ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
Sur l'urgence :
- elle est caractérisée dès lors qu'ils doivent inscrire leur enfant dans un établissement d'enseignement public ou privé d'ici à la rentrée et que la rentrée scolaire est imminente ; une décision intervenant en cours d'année bouleverserait le parcours scolaire de leur fils ; la scolarisation provoquerait une rupture dans la continuité pédagogique de leur fils E qui est instruit en famille depuis de nombreuses années ; les décisons en litige contraindront leur enfant à abandonner un emploi du temps ainsi que des pédagogies qui lui conviennent et qui ne sont pas pratiqués au sein de l'école de la République ; le rythme actuel permet à E, d'acquérir les compétences et les connaissances du socle commun, et ce comme l'atteste le fait que les contrôles pédagogiques sont positifs ; l'instruction en famille est la voie la plus adaptée à la situation propre et au profil psychologoque de leur fils, qui a besoin d'action et a des difficultés de concentration ; l'instruction en famille lui permet donc d'avoir différentes activités journalières ainsi qu'une flexibilité qu'il n'est pas possible d'obtenir dans les écoles privées et publiques ; la scolarisation est ainsi dépourvue de logique pédagogique dans la mesure où l'instruction se déroule bien et la décision en litige aura pour effet de bouleverser le rythme pédagogique de l'enfant mais également sa place dans la structure familiale, en ce qu'Ambroise est instruit en famille en compagnie de sa sœur depuis toujours ; aucun intérêt public ne vient s'opposer à l'urgence pour la famille ;
Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité des décisions contestées :
- les décisions en litige sont entachées d'une erreur de droit en ce qu'elles conditionnent l'autorisation à la démonstration d'une situation propre à leur fils ; la " situation propre à l'enfant " s'entend uniquement comme le fait de proposer un projet sérieux sans autre exigences à prendre en considération, en particulier, il n'est pas exigé une impossibilité de scolarisation, une inadaptation scolaire ou à une situation propre ab initio ; le contrôle opéré par l'administration sur la situation propre à l'enfant n'est pas justifié ; il y a erreur d'appréciation des faits et inexacte application de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ;
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et porte atteinte à l'intérêt supérieur de leur fils garanti par les stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, dès lors que leur fils est instruit en famille depuis de nombreuses années, et s'est habitué à son emploi du temps et à d'autres pédagogies, que les conrôles pédagogiques opérés sont positifs, que le projet pédagogique prévoit un programme et des méthodes adaptées au rythme de leur fils, à son besoin d'action et ses difficultés à se concentrer, que la scolarisation représenterait un frein au bon développement de leur enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 août 2024, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite ; les requérants n'établissent pas en quoi la scolarisation de leur enfant dans un établissement d'enseignement public ou privé serait de nature à compromettre gravement ses intérêts ou le leur ; les parents ne disposent pas d'un droit de choisir librement de recourir à l'instruction dans la famille et, par suite, l'obligation d'instruction dans un établissement ne peut être regardée comme portant atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant ; la mise en place d'une organisation familiale autour de la scolarité d'un enfant ne peut justifier qu'il y ait urgence à suspendre la décision dans la mesure où cela concerne toutes les familles dont les enfants sont en âge d'être scolarisés ; la seule proximité de la rentrée scolaire ne suffit pas à établir une telle urgence ;
- les décisions contestées ne sont pas illégales.
Vu
- la requête au fond n° 2402077, enregistrée le 1er août 2024 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Cristille pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 août 2024 :
- le rapport de M. Cristille,
- les observations de Me Ladouce représentant M. et Mme D, présents à l'audience ;
- les observations de M. C, responsable du service juridique de l'académie, représentant le recteur de l'académie de Poitiers.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. et Mme D demandent la suspension de l'exécution de la décision du 11 juillet 2024 de la commission académique de Poitiers confirmant, sur recours administratif préalable obligatoire, la décision du 5 juin 2024 du directeur académique des services de l'éducation nationale du département des Deux-Sèvres refusant de les autoriser à instruire en famille leur fils, E, né le 11 novembre 2015, au titre de l'année scolaire 2024-2025.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
3. Aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. /() /L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : () ; 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. ". Suivant l'article R. 131-11-5 du même code : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ;b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française. ".
4. D'une part, ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une demande d'instruction en famille, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à l'enfant qui en fait l'objet, motivant, dans son intérêt, un tel projet éducatif, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, et enfin, que les personnes chargées de l'instruction de l'enfant justifient des capacités requises pour dispenser cette instruction.
5. D'autre part, pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part, dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.
6. Pour contester la légalité de la décision du 1er juillet 2024 de la commission dédiée de l'académie de Poitiers, les requérants soutiennent qu'elle est entachée d'une erreur de droit, d'une erreur d'appréciation, d'une erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance des stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.
7. Aucun des moyens invoqués par les requérants et analysés ci-dessus n'est propre, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.
8. Il résulte de ce qui précède que l'une des conditions auxquelles les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent la suspension d'une décision administrative n'est pas remplie. Les conclusions de la requête tendant à la suspension de la décision du 18 juin 2024 de la commission dédiée de l'académie de Poitiers ne peuvent, par suite et sans qu'il soit besoin de statuer sur la condition d'urgence, qu'être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. La présente ordonnance n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction présentées par M. et Mme D ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés aux litiges :
10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que M. et Mme D demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. et Mme D est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. et Mme D et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie de la présente ordonnance sera adressée pour information au recteur de l'académie de Poitiers.
Fait à Poitiers, le 27 août 2024
Le juge des référés,
Signé
P. CRISTILLE
La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
G. FAVARD
N°2402078
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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