lundi 5 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2402100 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. C B et Mme E D demandent au juge des référés, en leur qualité de représentants légaux de leur fille mineure A :
1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 1er juillet 2024 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a rejeté leur réclamation préalable obligatoire formée contre la décision en date du 13 juin 2024 par laquelle le directeur académique des services de l'éducation nationale de la Vienne leur a refusé l'autorisation d'instruction dans la famille de leur fille A au titre de l'année scolaire 2024-2025 et leur a enjoint de scolariser cette dernière dans un établissement scolaire au titre de la même année ;
2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers de délivrer l'autorisation sollicitée sur le fondement du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ou, à titre subsidiaire, de réexaminer leur demande.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite, dès lors, d'une part, qu'eu égard à l'objet et à la durée de l'autorisation sollicitée, un recours au fond n'aurait pas d'effet utile, d'autre part, qu'une scolarisation en établissement à partir de septembre 2024 bouleverserait les repères de leur fille qui est instruite en famille avec ses frères depuis six ans en raison de fréquentes mutations et contraintes de service de son père, qui exerce la profession de gendarme, ce qui leur impose d'avoir une double résidence à Satory (Yvelines) et à Roumazières (Charente) et, enfin, que l'instruction en famille de leur fille supprimera tout risque de harcèlements, de railleries ou de décrochage par nécessité de suivre le rythme d'un groupe ou un programme établi ; de surcroît, la décision attaquée implique qu'ils scolarisent leur fille A dans un établissement en septembre 2024, puis dans un nouvel établissement au mois d'octobre suivant compte tenu de la mutation prochaine du père de A ; enfin, aucun intérêt public ne s'oppose à ce que le juge des référés suspende la décision attaquée ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée ; le refus de leur demande, fondée sur les dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, méconnaît le principe fondamental reconnu par les lois de la République de la liberté de l'enseignement (Cons. Const., décision n°77-87 DC du 23 novembre 1977) ; il est entaché d'erreur de droit en ce qu'il ressort des travaux parlementaires ayant précédé l'adoption de ce texte, d'une part, que l'obligation d'instruction d'un enfant ne saurait exclure la liberté de choix des modes d'instruction, notamment entre scolarisation et instruction dans la famille, compte tenu de l'intérêt supérieur de l'enfant, d'autre part, que l'intention du législateur était d'affirmer l'absence de nécessité de démonstration d'une situation propre à chaque enfant puisque les seules convictions pédagogiques sont suffisantes et, enfin, que seule la réalité du projet sérieux et son adaptation à l'enfant qui en est l'objet permet de satisfaire à la condition posée par le 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ; la décision attaquée méconnaît l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant dès lors que leur fille dispose d'un projet éducatif adapté qui lui convient parfaitement et que le fait d'être instruite en famille depuis six ans, comme ses deux frères, constitue, en soi, une situation propre ; la décision attquée est, pour les mêmes motifs, entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; le refus opposé par l'administration révèle un défaut d'examen du dossier qu'ils ont présenté.
Vu :
- la requête enregistrée le 1er août 2024 sous le n° 2402099, par laquelle M. B et Mme D demandent au tribunal d'annuler la décision du 1er juillet 2024 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Campoy, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Le 31 mai 2024, M. C B et Mme E D ont demandé au directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Vienne l'autorisation d'instruction dans leur famille de leur fille A B D, née le 15 juin 2014, au titre de l'année scolaire 2024-2025 sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation. Par une décision du 13 juin 2024, le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Vienne a rejeté leur demande, au motif que celle-ci n'établissait pas l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, et leur a enjoint de scolariser leur fille dans un établissement scolaire au titre de la même année scolaire. Les requérants ont formé, le 20 juin 2024, un recours administratif préalable obligatoire contre cette décision, qui a été rejeté le 1er juillet 2024 par la commission de l'académie de Poitiers chargée d'examiner les recours administratifs préalables obligatoires exercés contre les décisions de refus d'autorisation d'instruction dans la famille. M. B et Mme D demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cette dernière décision.
2. Aux termes, d'une part, de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision ou de certains de ces effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 de ce code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale / Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. ". Aux termes de l'article L. 522-3 du même code : " () lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci () est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ". Il appartient au juge des référés qui rejette une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une décision administrative au motif qu'il n'est pas fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de cette décision, d'analyser, soit dans les visas de son ordonnance, soit dans les motifs de celle-ci, les moyens développés au soutien de la demande de suspension, afin, notamment, de mettre le juge de cassation en mesure d'exercer son contrôle.
3. Aux termes, d'autre part, de l'article L. 131-5 du code de l'éducation : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. () L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : () 3° L'itinérance de la famille en France () ; 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () ". Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part, dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.
4. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.
5. Aux termes, enfin, du premier alinéa de l'article 227-17-1 du code pénal : " Le fait, par les parents d'un enfant ou toute personne exerçant à son égard l'autorité parentale ou une autorité de fait de façon continue, de ne pas l'inscrire dans un établissement d'enseignement, sans excuse valable, en dépit d'une mise en demeure de l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, est puni de six mois d'emprisonnement et de 7 500 euros d'amende ".
6. En l'état de l'instruction, aucun des moyens soulevés par M. B et Mme D, visés ci-dessus, n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée. Dans ces conditions, et sans qu'en tout état de cause, il soit besoin d'examiner si la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite, il y a lieu de rejeter la requête des intéressés, y compris leurs conclusions tendant au prononcé d'une injonction, selon la procédure prévue à l'article L. 522-3 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. B et Mme D est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B et Mme E D.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Poitiers.
Fait à Poitiers, le 5 août 2024.
Le juge des référés,
Signé
L. CAMPOY
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D. GERVIER
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026