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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402520

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402520

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402520
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantBOUILLAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 septembre et 1er octobre 2024, M. D A C, représenté par Me Bouillaut, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 septembre 2024 par lequel le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour d'une durée de validité de dix ans renouvelable de plein droit portant la mention " Citoyen UE/ EEE/ Suisse-Séjour permanent-Toutes activités professionnelles ", dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours et de prendre toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles 35 et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de son admission à l'aide juridictionnelle et, à défaut, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'arrêté dans son ensemble :

- il a été signé par une autorité incompétente ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu, à défaut d'une procédure contradictoire préalable et méconnait ainsi l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnait les articles L. 251-2 et L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a acquis un droit au séjour permanent en France ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision refusant l'octroi d'un délai de départ :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et méconnaît les dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en raison de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de circulation sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 251-1 et L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er octobre 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné Mme Bréjeon, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bréjeon, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Bouillault, représentant M. A C, qui reprend les moyens soulevés dans ses écritures et indique que M. A C a acquis un droit au séjour permanent sur le territoire français en application de l'article L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au titre, d'une part, de sa scolarisation en France depuis au moins l'année 2012 jusqu'à l'obtention de son baccalauréat et, d'autre part, en tant que descendant direct âgé de moins de 21 ans d'un ressortissant de l'Union européenne qui exerce une activité professionnelle. Elle rajoute que l'intéressé, qui n'a pas quitté le territoire français pendant plus de deux années consécutives, n'a pas perdu son droit au séjour permanent.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, né en janvier 1998 et de nationalité espagnole, déclare être entré en France en 2010. Depuis le 25 juin 2024, M. A C est placé en détention provisoire au centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne pour des faits d'homicide involontaire par conducteur d'un véhicule terrestre à moteur commis avec au moins deux circonstances aggravantes, blessures involontaires avec incapacité supérieure à trois mois et conduite d'un véhicule à une vitesse excessive. Par un arrêté du 16 septembre 2024, le préfet de la Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par sa requête, M. A C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder provisoirement l'aide juridictionnelle à M. A C.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; 3° Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ; 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; 5° Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3°. " Aux termes de l'article L. 251-1 du même code : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-1 les citoyens de l'Union européenne ainsi que les membres de leur famille qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l'article L. 234-1 ". Aux termes de l'article L. 234-1 de ce code : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés à l'article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l'ensemble du territoire français. () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que le requérant est entré en France à l'âge de douze ans, accompagné de ses parents et de ses frères, qu'il justifie avoir été scolarisé au collège Pierre Mendès France pour l'année 2012/2013, avoir obtenu son brevet en 2015, son certificat d'aptitude professionnelle en juillet 2017 en " maintenance des véhicules option voitures particulières " ainsi que son baccalauréat en juillet 2018. Il a ensuite créé, le 17 juin 2019, une société d'achat et vente d'accessoires de téléphone, immatriculée au registre du commerce et des sociétés puis justifie avoir effectué plusieurs missions pour le compte de la société d'intérim Adéquat au cours du mois de décembre 2020 et à plusieurs reprises au cours de l'année 2021. Par la suite, à compter du 7 décembre 2021, il a été recruté par la SAS SODAC DES NATIONS dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée pour exercer les fonctions d'opérateur service rapide. Il ressort en outre des pièces du dossier que son père, M. B A, exerce une activité professionnelle depuis le 1er octobre 2013. Dès lors, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, qui satisfait à au moins l'une des conditions prévues par l'article L. 233-1 précité, n'aurait pas résidé de manière légale et ininterrompue sur le territoire français pendant une durée de cinq ans. Par conséquent, en l'état de l'instruction, M. A C doit être regardé comme ayant acquis un droit au séjour permanent en France. Il résulte des dispositions de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il ne pouvait, dès lors, faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français.

6. Il résulte de ce qui a été indiqué au point précédent, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A C est fondé à demander l'annulation de la décision du 16 septembre 2024 portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, celle des décisions fixant le délai de départ, déterminant le pays de renvoi et prononçant à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. D'une part, l'annulation prononcée par le présent jugement, compte tenu du motif qui la fonde, exposé au point 5, n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet de la Vienne de délivrer à M. A C un titre de séjour ni de procéder au réexamen de sa situation.

8. D'autre part, l'annulation de la décision par laquelle le préfet de la Vienne a interdit à M. A C de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans implique que le préfet de la Vienne prenne, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, toute mesure propre à mettre fin au signalement dont il fait, le cas échéant, l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

9. Le conseil du requérant, admis provisoirement à l'aide juridictionnelle, peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission à l'aide juridictionnelle à titre définitif de M. A C et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bouillault de la somme de 900 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros lui sera versée.

D E C I D E :

Article 1er : M. A C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 16 septembre 2024 par lequel le préfet de la Vienne a obligé M. A C à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement dont fait l'objet, le cas échéant, M. A C, dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Bouillault renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Bouillault, avocat de M. A C, une somme de 900 euros en application des dispositions l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros lui sera versée.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D A C, à Me Bouillault et au préfet de la Vienne.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 4 octobre 2024

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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