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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402549

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402549

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402549
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision de la rectrice de l'académie de Poitiers refusant l'autorisation d'instruire en famille l'enfant C A D pour l'année 2024-2025. Les requérants invoquaient l'urgence et un doute sérieux sur la légalité de la décision, se fondant notamment sur l'article L. 131-5 du code de l'éducation et la Convention internationale des droits de l'enfant. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas satisfaite, les arguments relatifs aux troubles de l'enfant et à la continuité pédagogique n'établissant pas une atteinte suffisamment grave et immédiate à leur situation. Par conséquent, la requête a été rejetée sans examen des moyens de fond.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 septembre 2024, M. B A et Mme F D E A, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 22 août 2024, notifiée par la rectrice de l'académie de Poitiers le 26 août suivant, par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de la décision en date du 19 juillet 2024 par laquelle le directeur académique des services de l'éducation nationale (DASEN) de la Vienne leur a refusé l'autorisation d'instruire en famille leur enfant C A D au titre de l'année scolaire 2024-2025.

3°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers de leur délivrer l'autorisation d'instruire leur enfant en famille sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ou, à titre subsidiaire, de procéder à un réexamen de leur demande.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence posée par les dispositions du premier alinéa de l'article L. 521-1

du code de justice administrative est satisfaite dès lors qu'il est de la volonté de leur fille C de poursuivre son instruction en famille et de la volonté de ses parents d'exercer la liberté d'enseignement reconnue par la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, le Pacte international sur les droits civils et politiques, la Convention européenne des droits de l'homme et ses protocoles additionnels et la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ; de plus, une scolarisation contrainte constituerait une violence éducative ordinaire, interdite en vertu de la loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 dès lors qu'en refusant de prendre en compte leur demande d'instruction en famille, la rectrice, d'une part, nie les besoins physiques et psychologiques de leur fille qui manifeste des troubles spécifiques du langage écrit ainsi que de l'angoisse à l'idée d'être scolarisée car elle ne supporte pas les contraintes liées à la collectivité en établissement scolaire et, d'autre part, méconnaît la nécessité de respecter une continuité pédagogique dans les apprentissages de leur fille alors même qu'elle jouit d'une grande autonomie et a pris de l'avance sur certaines matières et attendus du programme du cycle 3 ; le caractère urgent de cette décision est également justifié par l'entrée dans l'adolescence de leur fille qui connaît des transformations significatives tant sur le plan physique que mental et doit gérer cette évolution interne de manière délicate ;

- il existe des moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision dont ils demandent la suspension ; la procédure dont ils ont fait l'objet est irrégulière dès lors que la rectrice ne justifie pas de la désignation des membres titulaires et suppléants de la commission, ni de ce que ceux de ses membres, qui étaient effectivement présents durant la séance au cours de laquelle a été adoptée la décision litigieuse, auraient tous signé le procès-verbal de cette séance ; la décision dont la suspension est demandée méconnaît les dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation en ce que les parents n'ont pas à faire la démonstration d'une situation propre à l'enfant et que l'administration n'a pas à contrôler l'existence de cette situation, qui n'entre pas en ligne de compte pour obtenir l'autorisation puisque les seules convictions pédagogiques des parents suffisent ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant dès lors que le fait d'être instruit en famille est, en soi, une situation propre motivant le projet éducatif et qu'en outre, la scolarisation imposera à leur fille un rythme commun, inadapté à cette dernière sans introduire le moindre avantage relativement au projet d'instruction projeté.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 5 septembre 2024 sous le n° 2402410 par laquelle M. A et Mme D E A demandent l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Campoy, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". Aux termes de l'article L. 522-1 de ce code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". L'article L. 522-3 du même code dispose : " () Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence (), le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1. ".

2. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si ses effets sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes qui sont tributaires de lui, caractérisent une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence, en outre, doit être évaluée de manière objective et globale, en fonction de l'ensemble des circonstances de l'affaire, y compris la préservation des intérêts publics attachés à la mesure litigieuse.

3. Pour justifier de l'urgence attachée à la suspension de l'exécution de la décision attaquée du 22 août 2024, M. B A et Mme F D E A soutiennent que, leur fille C, âgée de 11 ans, qui a bénéficié de l'instruction dans la famille depuis quatre ans, n'est pas préparée aux contraintes liées à la vie en établissement scolaire alors qu'elle éprouve des difficultés à se concentrer dans des environnements bruyants et à s'intégrer dans de grands groupes où elle se sent restreinte dans sa liberté de mouvement et ne sait pas comment réagir face à certains comportements tels que les moqueries ou les rivalités. Toutefois, ces éléments, outre qu'ils ne sont pas justifiés, ne sauraient caractériser une situation d'urgence dès lors que les établissements d'enseignement public ou privé sont en mesure de prendre en compte de tels problèmes, extrêmement fréquents chez la plupart des enfants scolarisés et d'ailleurs inhérents à toute forme de vie en collectivité.

4. Si M. A et Mme D E A justifient que leur fille manifeste des troubles spécifiques du langage écrit avec un déficit en lecture (dyslexie) et en expression écrite (dysorthographie), il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que ces troubles, là encore assez fréquents parmi les enfants, comme d'ailleurs parmi les adultes, feraient obstacle à sa scolarisation, ni qu'ils exposeraient cette dernière à des risques particuliers caractérisant une atteinte grave et immédiate à ses intérêts en cas d'accueil dans un établissement d'enseignement public ou privé.

5. Enfin, la seule circonstance que la décision refusant aux requérants l'autorisation d'instruire leur fille en famille serait contraire à la liberté d'enseignement reconnue notamment par la Déclaration universelle des droits de l'homme, le pacte international sur les droits civils et politiques, la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne n'est, en toute hypothèse, pas non plus de nature à caractériser une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

6. Dans ces conditions, la condition d'urgence qui, en la matière, n'est pas présumée et ne saurait se déduire de la nature même de la décision en litige, ne peut être regardée comme remplie. Dès lors, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, il y a lieu de rejeter les conclusions à fin de suspension présentées par M. A et Mme D E A ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d'injonction, selon la procédure prévue à l'article L. 522-3 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. A et de Mme D E A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et à Mme F D E A.

Copie en sera transmise pour information à la rectrice de l'académie de Poitiers.

Fait à Poitiers, le 20 septembre 2024.

Le juge des référés,

Signé

L. CAMPOY

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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