vendredi 25 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2402664 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | AGO SIMMALA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er octobre 2024, M. C A, représenté par Me Ago Simmala demande au juge des référés :
1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 9 août 2024 par laquelle le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Vienne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision dans un délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Me Ago Simmala son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que son conseil renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle et, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, à lui verser directement cette somme en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
Sur l'urgence :
- elle est caractérisée dès lors que le refus de titre de séjour le place dans une situation difficile en l'empêchant de pouvoir justifier d'une situation administrative régulière en France ; la décision rend possible son interpellation à tout moment ainsi qu'une retenue dans un local de police pour une durée de seize heures en vue de la vérification de sa situation administrative et, le cas échéant, la prise d'une mesure d'éloignement accompagnée d'un placement en centre de rétention ; la décision en litige l'empêche de travailler alors qu'il avait un travail stable et bénéficiait d'une couverture sociale ; il est père d'un enfant et a besoin de travailler pour venir en aide à sa famille ; il est intégré en France où il réside depuis plus de six ans et a construit sa vie privée et familiale ; sans titre de séjour, toute sa famille est frappée de précarité ;
Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
- la décision a été signée par une autorité incompétente ;
- la décision de refus de titre de séjour méconnait les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle enfreint les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est contraire aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 octobre 2024 , le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite ;
- la décision contestée n'est pas entachée des illégalités invoquées.
Par une décision du 8 octobre 2024, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionelle totale.
Vu
- la requête au fond n° 2402663, enregistrée le 1er octobre 2024 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné M. Cristille pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 octobre 2024 qui s'est tenue en présence de Mme D :
- le rapport de M. Cristille,
- les observations de Me Ago Simmala représentant M. A, qui reprend ses écritures et précise que le tribunal a censuré l'obligation de quitter le territoire français prise le 23 mai 2024 pour une violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; à la suite de l'injonction de réexamen, le préfet de la Vienne a cependant repris une nouvelle décision de refus de titre de séjour ; le mémoire en défense produit par le préfet de la Vienne est le même que celui qui a été déposé au moment de l'instance du 31 mai 2024 concernant l'obligation de quitter le territoire français édictée le 23 mai 2024, le préfet de la Vienne n'ayant pas actualisé ses écritures ni tenu compte des pièces produites, en particulier les relevés bancaires et les bulletins ou attestations de paye ; Mme B la compagne de M. A et mère de leur enfant ne travaille pas en ce moment ; M. A est arrivé mineur en France, et y a suivi une formation ; si le préfet de la Vienne indique qu'il a procédé au retrait d'un titre de séjour de M. A, ce dernier maintient qu'il n'a été destinataire d'aucune notification de cette décision de retrait qu'il a découverte dans le cadre du contentieux sur le refus de renouvellement de son titre de séjour qu'il a engagé ; s'agissant du doute sérieux, il justifie vivre avec sa compagne désormais ; M. A produit des factures qui démontrent qu'il a fait des achats et contribue à l'entretien du foyer ; il a dû vendre son véhicule pour assumer les charges du foyer ; il ne peut pas travailler en l'absence d'autorisation de travail alors qu'il a une formation de mécanicien automobile ; il avait commencé à travailler dans un garage mais son employeur n'a pas pu le conserver dans l'entreprise faute pour lui de pouvoir présenter un titre de séjour ; les faits de violences conjugales que le préfet de la Vienne évoquent sont largement amplifiés et se résument à une bousculade ; il a accepté une composition pénale sous forme d'une formation et aucun fait similaire ne lui a été reproché depuis.
- les observations de M. A accompagné de Mme B.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant camerounais né le 24 mai 2002, est entré en France le 30 août 2018. Il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance le 4 octobre 2018 puis placé sous tutelle de l'aide sociale à l'enfance le 7 mars 2019. Mis en possession d'un titre de séjour en tant qu'étudiant valable du 27 novembre 2020 au 26 novembre 2021, il a ensuite bénéficié d'un titre de séjour en tant que travailleur temporaire valable du 27 novembre 2021 au 26 novembre 2022 puis d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale " valable du 27 novembre 2022 au 26 novembre 2023 qui lui a été retiré par une décision du préfet de la Vienne datée du 15 septembre 2023 en raison de violences intrafamiliales. Le 14 décembre 2023, il a sollicité un titre de séjour en tant que parent d'enfant français. Par arrêté du 23 mai 2024, le préfet de la Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire en fixant le pays de destination. Par un second arrêté daté du 23 mai 2024, le préfet de la Vienne l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. L'intéressé a contesté ces deux arrêtés devant le tribunal administratif. Par un jugement du 31 mai 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Poitiers a renvoyé l'examen des conclusions dirigées contre le refus de titre de séjour à une formation collégiale du tribunal et a annulé les décisions portant obligation de quitter de le territoire français, fixation du pays de destination et assignation à résidence pour une durée de 45 jours pour violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en enjoignant au préfet de la Vienne de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois. Par une décision du 9 août 2024, le préfet de la Vienne a pris à l'encontre de M. A un nouveau refus de titre de séjour. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 9 août 2024.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressée. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision
4. Il résulte de l'instruction que le requérant qui est entré mineur en France en 2018 et a bénéficié de cartes de séjour temporaires jusqu'au 15 septembre 2023, est père d'un enfant français, dont il s'occupe et à l'entretien duquel il contribue. Le requérant démontre par les documents produits avoir exercé une activité professionnelle en qualité de mécanicien depuis le 1er septembre 2022 et disposer d'un contrat à durée indéterminée à temps plein depuis le 12 juin 2023 lui procurant un revenu net mensuel de 1700 euros. L'instruction fait ressortir que l'employeur de M. A a informé ce dernier, par courrier daté du 12 juin 2024, de la suspension de son contrat de travail en l'absence d'autorisation de travail, cette suspension du contrat de travail faisant obstacle à ce qu'il puisse retrouver un emploi pérenne. Par suite, la décision en litige qui maintient M. A en situation de précarité, préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle et familiale pour que la condition d'urgence soit regardée comme remplie.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux :
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
7. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions posées par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 9 août 2024 portant refus de titre de séjour jusqu'à l'intervention du jugement au fond.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
8. La présente ordonnance implique nécessairement que le préfet de la Vienne munisse le requérant, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance d'une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail renouvelable jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision en litige. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. M. A ayant été admis à l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Ago Simmala, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Ago Simmala de la somme 900 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : La décision en date du 9 août 2024 portant refus de titre de séjour est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Vienne de munir M. A d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans le délai quinze jours à compter de la date de notification de la présente ordonnance jusqu'à ce qu'il soit statué sur la légalité de la décision en litige.
Article 3 : Sous réserve que Me Ago Simmala renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Ago Simmala une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera délivrée au préfet de la Vienne.
Fait à Poitiers, le 25 octobre 2024.
Le juge des référés,
Signé
P. CRISTILLE
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
D. GERVIER
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