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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402681

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402681

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402681
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantDESROCHES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire enregistrés les 27 septembre 2024 et 11 octobre 2024, Mme A B, représentée par Me Desroches, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 septembre 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde, à titre principal, d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de 48 heures à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 48 heures à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle et, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, au requérant en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- il n'a pas été précédé d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- les informations prévues par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui ont pas été données dans une langue qu'il comprend ;

- elle n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme aux dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- la procédure de reprise en charge est irrégulière et a méconnu l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors que les délais de saisine n'ont pas été respectés ; le délai de saisine court non lors du passage au GUDA, mais à partir de la présentation de la demande d'asile en PADA ;

- la décision de transfert a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) nº 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, ainsi que des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride (refonte) ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des Etats membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Desroches, représentant Mme B, qui reprend ses écritures et insiste sur les points suivants : la situation familiale de Mme B présente des spécificités rares dans ce type de dossiers en ce qu'elle a toutes ses attaches familiales en France, qu'elle entretient de vraies relations avec sa fratrie composées de 4 autres membres qui tous vivent en France, ses 3 frères disposant de titres de séjour et sa sœur ayant obtenu la nationalité française, qu'elle justifie de la réalité de ses liens avec sa famille en France par la production de titres de transports, que ses frères et sœurs habitent en région parisienne, et dès son arrivée sur le territoire français, elle les a rejoints à Paris, qu'elle souhaitait rester en région parisienne mais a été réorientée dans un logement spécifique pour les demandeurs d'asile, qu'elle a subi des violences de la part de son époux qui est polygame et vit en Espagne et qu'elle craint de se retrouver face à son époux en cas de retour en Espagne, que ces violences sont étayées par son placement dans le centre d'orientation spécialisé pour les violences qui est situé sur le territoire de la commune de La Tremblade, que son fils avec lequel elle vit est scolarisé en CE1 à l'école primaire de la Tremblade, qu'il parle, écrit et comprend le français et non l'espagnol, qu'il est suivi par un psychologue en raison des violences qu'il a subies de son père, que la scolarisation de l'enfant et son suivi psychologique vont être interrompus, que Mme B souffre de problèmes thyroïdiens ; que la combinaison de ces éléments justifie qu'il soit en application de la clause discrétionnaire de l'article 17 du règlement UE, alors même que son visa espagnol est périmé depuis moins de 6 mois ; qu'il existe un défaut d'examen puisque l'arrêté ne dit mot sur sa situation personnelle et familiale mais utilise une motivation type bien qu'au cours de son entretien elle ait précisé qu'elle avait de la famille en France ; que le préfet de la Gironde ne rapporte pas la preuve qu'il a formulé une demande de transfert aux autorités espagnoles, le document fourni par le préfet de la Gironde réputé être la saisine des autorités espagnoles étant une pièce illisible qui semble être rédigée en langue hongroise.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B, ressortissante marocaine qui fait l'objet d'une procédure prévue à l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de la décision de transfert :

2. Aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend " et aux termes de l'article L. 571-1 du même code : " () Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat. ".

3. Mme B, ressortissante marocaine née en 1981, déclare être entrée en France le 11 mars 2024 accompagnée de son fils âgé de 7 ans. Elle a déposé le 2 mai 2024 une demande d'asile auprès de la préfecture de police de Paris. Sa demande d'asile a été enregistrée le 3 mai 2024. La consultation du fichier VISABIO a mis en évidence qu'elle était en possession d'un visa espagnol valable du 10 mars 2024 au 3 avril 2024. Le préfet de la Gironde a saisi le 24 juin 2024 les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge en application de l'article 12-4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Les autorités espagnoles ayant accepté implicitement la prise en charge de Mme B le 25 août 2024 en application de l'article 22 du même règlement, le préfet de la Gironde a pris à son encontre le 20 septembre 2024 la décision de transfert qui est attaquée dans la présente instance.

4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, dit règlement Dublin III : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des attestations produites, que les trois frères de Mme B ainsi que sa sœur vivent sur le territoire national en situation régulière, disposant de titres de séjour pour les frères et ayant obtenu la nationalité française pour la sœur. Les pièces du dossier font ressortir que Mme B entretient des relations très fortes avec les membres de sa fratrie. En outre, la requérante et son fils bénéficient chacun d'un suivi médical sur le territoire français. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce, le préfet de la Gironde, a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en décidant de transférer la requérante vers l'Espagne sans faire application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 20 septembre 2024 par lequel le préfet de la Gironde a ordonné son transfert auprès des autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, pour son exécution, que la demande d'asile de Mme B soit instruite en France. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Gironde de délivrer à Mme B une attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Sous réserve de l'admission définitive de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Desroches avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Desroches d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 20 septembre 2024 du préfet de la Gironde est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à Mme B, le temps de l'examen de sa demande d'asile en France, l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à Me Desroches, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive payée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

P. CLa greffière,

Signé

T.H.L. GILBERT

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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