vendredi 18 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2402701 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | étrangers JU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 octobre 2024 et le 4 octobre 2024, Mme C D, représentée par Me Mohamed, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 29 septembre 2024 par laquelle la préfète des Deux-Sèvres l'a obligée à quitter le territoire sans délai et lui a fait interdiction de retour pour une durée d'un an ;
2°) d'annuler la décision du même jour par laquelle la préfète des Deux-Sèvres l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours ;
3°) d'enjoindre à la préfète des Deux-Sèvres de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et dans l'attente de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du CJA et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen approfondi de sa situation ;
- elle méconnait l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle méconnait les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur d'appréciation ;
Sur la décision portant assignation à résidence :
-la décision et ses modalités portent atteinte à sa liberté d'aller et venir, et sont disproportionnées au regard de sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 octobre 2024, la préfète des Deux-Sèvres conclut au rejet de la requête.
Elle soutient qu'aucun des moyens n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Thévenet-Bréchot, première conseillère, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour statuer sur les litiges visés audit article.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Thévenet-Bréchot a été entendu au cours de l'audience publique, en présence de Mme Berland greffière d'audience, les parties n'étant ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D, ressortissante tunisienne née le 18 avril 1989, est entrée en France en juin 2022 selon ses déclarations. Par deux arrêtés du 29 septembre 2024, dont Mme D demande l'annulation, la préfète des Deux-Sèvres l'a obligée à quitter le territoire sans délai, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, par un arrêté du 18 juillet 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, M. B A, directeur de cabinet, a reçu délégation de la préfète des Deux-Sèvres à l'effet de signer les décisions prises en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit être écarté comme manquant en fait.
3. En deuxième lieu, la décision attaquée a été prise au visa des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de Mme D, ainsi que des stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle rappelle notamment que l'intéressée est entrée en France sans visa, n'est en possession d'aucun titre de séjour, et que ses liens personnels en France ne sont pas caractérisés par leur ancienneté, leur stabilité et leur intensité. Ainsi, la décision est suffisamment motivée et ne révèle pas un défaut d'examen approfondi de la situation personnelle de la requérante, alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que celle-ci aurait fait état de sa grossesse et de la nationalité française de son époux lors de son audition du 28 septembre 2024.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure () nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre () ".
5. Mme D fait valoir qu'elle est mariée avec un ressortissant français depuis septembre 2023 et qu'elle est enceinte de 3 mois. Toutefois, la requérante qui est entrée récemment en France, ne démontre pas y avoir tissé des liens personnels et familiaux intenses, anciens et stables, ni ne justifie d'une insertion sociale et professionnelle. En outre, la communauté de vie maritale n'est pas établie dès lors que son époux a informé les services de gendarmerie, le 30 septembre 2024, du départ volontaire et définitif de son épouse depuis la veille au soir. Il a également informé la préfecture, par courrier du 14 octobre 2024, de ce qu'une procédure de divorce est envisagée. Par ailleurs, Mme D ne démontre pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine où elle a vécu 33 ans avant son arrivée en France. Par suite, en l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire :
6. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".
7. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
8. En premier lieu, la requérante n'établit l'existence d'aucune circonstance humanitaire de nature à justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. En outre, compte tenu de ce qui a été dit au point 5, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ne méconnait pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et n'est entachée d'aucune erreur d'appréciation.
9. En second lieu, Mme D ne peut utilement soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, qui n'a pas pour objet de fixer le pays de destination, a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'assignation à résidence :
10. Aux termes de l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie () ". L'article R. 733-1 du code dispose que : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ;/ 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ". Les obligations de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie ainsi susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative doivent être adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent et ne sauraient porter une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir.
11. Par la décision en litige, la préfète des Deux-Sèvres a assigné Mme D à résidence dans la ville de Coulonges (Deux-Sèvres) et lui a fait obligation de se présenter à la brigade de gendarmerie six fois par semaine, entre 8h00 et 9h00, les lundis, mardis, mercredis, jeudis, vendredis et samedis. La requérante fait valoir que l'obligation porte atteinte à sa liberté d'aller et venir et est disproportionnée, particulièrement eu égard à son état de santé fragilisé. Toutefois, par ces seuls éléments, elle n'établit pas que la mesure d'assignation à résidence, de même que ses modalités, ne seraient pas nécessaires et proportionnées au regard des finalités poursuivies, alors au demeurant qu'elle n'a pas respecté son assignation à résidence et s'est rendue, dès le 29 septembre au soir, en région parisienne.
12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme D doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
DECIDE :
Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et à la préfète des Deux-Sèvres.
Rendu public par mise à disposition du greffe, le 18 octobre 2024.
La magistrate désignée,
Signé
A. THEVENET-BRECHOTLa greffière d'audience,
Signé
C. BERLAND
La République mande et ordonne à la préfète des Deux-Sèvres, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
N. COLLET
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