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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402722

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402722

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402722
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a annulé l'arrêté du préfet de la Charente du 28 septembre 2024 obligeant M. A C, ressortissant tunisien, à quitter le territoire français sans délai. Le tribunal a jugé que le requérant était titulaire d'un visa long séjour italien valide, lui permettant de circuler dans l'espace Schengen pour une durée n'excédant pas 90 jours, conformément à l'article 6 du règlement (UE) n°2016/399 (code frontières Schengen). Par conséquent, la décision d'éloignement a été annulée, entraînant par voie de conséquence l'annulation des décisions relatives au pays de renvoi, à l'interdiction de retour et à l'assignation à résidence.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 octobre 2024 et le 17 octobre 2024, M. D A C, représenté par Me Cazanave, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 septembre 2024 par lequel le préfet de la Charente l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Charente l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Charente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Charente de prendre sans délai toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 400 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire français, pris dans son ensemble :

- il est entaché d'un vice de procédure dès lors que M. A C n'a pas bénéficié du droit d'être entendu avant l'édiction de la mesure d'éloignement ;

- le préfet de la Charente n'a pas procédé à un examen sérieux et particulier de sa situation personnelle ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions du 1° de l'article 6 du règlement (UE) n°2016/399 en date du 9 mars 2016, dès lors qu'il bénéficie d'un visa long séjour de type D, pour motif familial délivré par la représentation consulaire italienne en Tunisie valable du 30 juin 2024 au 14 juillet 2025, l'autorisant à circuler dans l'espace Schengen à condition ne pas dépasser 90 jours durant sa période de validité ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La procédure a été communiquée au préfet de la Charente qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. A C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné Mme Thévenet-Bréchot, première conseillère, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thèvenet-Bréchot,

- les observations de M. A C et Mme B, son épouse.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A C, ressortissant tunisien né le 15 juin 1994, est entré en France le 30 juillet 2024 en provenance d'Italie. Par deux arrêtés du 28 septembre 2024, dont M. A C demande l'annulation, le préfet de la Charente l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article 6 du règlement (UE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016, concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) : " 1. Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes: / a) être en possession d'un document de voyage en cours de validité autorisant son titulaire à franchir la frontière () / b) être en possession d'un visa en cours de validité si celui-ci est requis en vertu du règlement (CE) no 539/2001 du Conseil () / () / 2. Pour l'application du paragraphe 1, la date d'entrée est considérée comme le premier jour de séjour sur le territoire des États membres () ". Aux termes du 1°) de l'article 20 de la convention d'application de l'accord de Schengen du 14 juin 1985 signée le 19 juin 1990 : " Les étrangers non soumis à l'obligation de visa peuvent circuler librement sur les territoires des Parties Contractantes pendant une durée maximale de trois mois au cours d'une période de six mois à compter de la date de première entrée () ". Enfin, aux termes de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : / 1° Sauf s'il est exempté de cette obligation, des visas exigés par les conventions internationales et par l'article 6, paragraphe 1, points a et b, du règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ; / 2° Sous réserve des conventions internationales, et de l'article 6, paragraphe 1, point c, du code frontières Schengen, du justificatif d'hébergement prévu à l'article L. 313-1, s'il est requis, et des autres documents prévus par décret en Conseil d'Etat relatifs à l'objet et aux conditions de son séjour et à ses moyens d'existence, à la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager en France, ainsi qu'aux garanties de son rapatriement ; () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

4. Pour prendre l'arrêté litigieux obligeant M. A C à quitter le territoire français, le préfet de la Charente a estimé que l'intéressé ne détenait aucun document d'identité ou de voyage exigé par les dispositions précitées de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que lors du contrôle d'identité de l'intéressé, ce dernier était muni d'un visa long séjour " Schengen " valable du 30 juin 2024 au 14 juillet 2025, délivré par la représentation consulaire italienne en Tunisie, alors qu'il n'est pas contesté, faute de mémoire en défense, que l'intéressé n'a pas séjourné dans l'espace Schengen lors des 180 jours précédant l'arrêté litigieux. En outre, il ressort des titres de transport aérien produits par l'intéressé que celui-ci est entré sur le territoire français le 30 juillet 2024, en provenance d'Italie, pays dont son épouse détient la nationalité. Dans ces conditions, en obligeant M. A C à quitter le territoire français, le préfet de la Charente a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 28 septembre 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par voie de conséquence, l'arrêté du même jour l'assignant à résidence pour une durée de 45 jours doit également être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. Il ne ressort des pièces du dossier, ni que le requérant aurait introduit une demande de titre de séjour auprès des autorités françaises, ni qu'il y aurait lieu à procéder à un nouvel examen de sa situation personnelle pour l'exécution du présent jugement.

7. En revanche, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Charente de prendre, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, toute mesure propre à mettre fin au signalement dont M. A C fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. M. A C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cazanave, conseil du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cazanave de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E

Article 1er : Les arrêtés du 28 septembre 2024 par lesquels le préfet de la Charente a obligé M. A C à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Charente de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement dont fait l'objet M. A C dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Cazanave une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A C et au préfet de la Charente.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

A. THEVENET-BRECHOTLa greffière,

Signé

C. BERLAND

La République mande et ordonne au préfet de la Charente, en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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