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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2500274

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2500274

mercredi 19 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2500274
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formationétrangers JU
Avocat requérantMOUSSA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 février 2025, M. B A, représenté par Me Moussa, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 janvier 2025 par lequel le préfet de la Vienne a renouvelé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé et entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la durée totale de son assignation à résidence a dépassé la durée légale de 135 jours ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'une erreur de fait, le préfet ne justifiant pas que son éloignement s'inscrit dans une perspective raisonnable ;

- il est illégal en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, laquelle méconnaît les stipulations des articles 8 et 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il porte atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale normale garanti par les articles 8 et 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'un détournement de pouvoir ;

Par un mémoire en défense enregistré le 17 février 2025, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 février 2025.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Poitiers a désigné M. Raveneau, conseiller, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Raveneau,

- et les observations Me Moussa, représentant M. A, qui reprend les moyens soulevés dans ses écritures.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né le 26 septembre 1996, est entré sur le territoire français le 11 juin 2021 sous couvert d'un visa court séjour valable du 19 mai 2021 au 2 août 2021. Par deux arrêtés du 8 octobre 2024, le préfet de la Vienne a fait obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de deux ans, et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par un jugement n° 2402808 du 12 novembre 2024, le magistrat désigné du tribunal administratif de Poitiers a annulé la décision portant interdiction de retour pour une durée de deux ans et rejeté le surplus des conclusions de la requête dirigées contre les arrêtés du 8 octobre 2024. Par un arrêté du 22 novembre 2024, le préfet de la Vienne a renouvelé l'assignation à résidence dont faisait l'objet M. B pour une durée de quarante-cinq jours. Par un jugement n° 2403244 du 11 décembre 2024, la magistrate désignée du tribunal administratif de Poitiers a annulé cet arrêté. Par un nouvel arrêté du 16 décembre 2024, le préfet de la Vienne a assigné M. A à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par un jugement n° 2403492 du 3 janvier 2025, la magistrate désignée du tribunal administratif de Poitiers a rejeté la requête dirigée contre cet arrêté. Enfin, par un arrêté du 29 janvier 2025, le préfet de la Vienne a renouvelé, pour une durée du quarante-cinq jours, l'assignation à résidence de M. B. L'intéressé demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, selon l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

3. L'arrêté attaqué vise l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. A détient un document de voyage qui ne permet pas, à lui seul, l'exécution d'office immédiate de son obligation de quitter le territoire français, laquelle nécessite l'organisation matérielle de son départ. Il indique également que M. A déclare être en couple, ne pas avoir d'enfant et être hébergé à Lussac-les-Châteaux. La décision attaquée, qui comporte les motifs de droit et de fait qui en constituent le fondement, est, par suite, suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des termes de la décision attaquée que le préfet de la Vienne n'aurait pas procédé à un examen réel et approfondi de la situation personnelle du requérant.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants ; 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ". Aux termes de l'article L. 732-3 du même code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. / Elle est renouvelable deux fois dans la même limite de durée ". En adoptant ces dispositions, le législateur a entendu proscrire qu'un étranger puisse faire l'objet de périodes consécutives d'assignation à résidence excédant une durée totale de cent trente-cinq jours.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A a fait l'objet, le 8 octobre 2024, d'une assignation à résidence d'une durée de quarante-cinq jours, totalement exécutée, qui a été renouvelée par un arrêté du 22 novembre 2024 pour une même durée. Ce dernier arrêté a été exécuté sur une période de dix-neuf jours en raison de son annulation, le 11 décembre 2024, par un jugement n°2403244 de la magistrate désignée du tribunal administratif. Le 16 décembre 2024, le préfet de la Vienne a pris un nouvel arrêté portant assignation à résidence de M. A pour une durée de quarante-cinq jours, dont l'arrêté attaqué constitue le renouvellement. Cette nouvelle assignation à résidence, décidée le 16 décembre 2024, a été prise seulement quelques jours après l'annulation de l'arrêté du 22 novembre 2024 de sorte qu'elle doit être regardée comme ayant pour objet ou pour effet de créer des périodes consécutives d'assignation à résidence à l'encontre de M. A. La durée d'assignation à résidence sur ces périodes s'élève à cent cinquante-quatre jours alors même que l'article L. 732-3 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit un délai maximum d'assignation à résidence de cent trente-cinq jours, soit dix-neuf jours de moins. Dans ces conditions, en assignant à résidence M. A sur une période supérieure à vingt-six jours, soit au-delà du 24 février 2025, le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 732-3 du code des relations entre le public et l'administration.

7. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier, plus précisément du plan de voyage établi le 12 décembre 2024 par la division nationale de l'éloignement de la direction nationale de la police aux frontières et du procès-verbal d'audition menée du 24 janvier 2025 par la direction de la police aux frontières, que l'autorité administrative avait programmé l'éloignement de M. A vers la Tunisie le 24 janvier 2025 mais que l'intéressé s'est soustrait à cette mesure en refusant d'embarquer à bord de l'aéronef. Il en résulte que le préfet de la Vienne justifie avoir entamé, avant l'intervention de la décision attaquée, les démarches nécessaires à l'organisation du départ de M. A et que, malgré le refus opposé par l'intéressé à son éloignement le 24 janvier 2025, ce départ demeurait une perspective raisonnable à la date de la décision litigieuse, contrairement à ce que soutient le requérant. Ainsi, ce dernier n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnait les dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni qu'il serait entaché d'une quelconque erreur de fait. Ces moyens doivent donc être écartés.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". En outre, aux termes de l'article 12 de cette même convention : " A partir de l'âge nubile, l'homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille selon les lois nationales régissant l'exercice de ce droit. ".

9. M. A soutient tout d'abord entretenir une relation sentimentale avec une ressortissante française qu'il souhaite épouser et produit, outre quelques photographies non datées, des pièces et témoignages attestant d'une adresse commune avec cette dernière depuis septembre 2024, un certificat des urgences gynécologiques daté du 2 novembre 2024 faisant état de la fausse couche de sa compagne, des résultats biologiques en date du 31 décembre 2014 indiquant la présence d'une nouvelle grossesse chez cette dernière, un acte de reconnaissance de l'enfant à naître daté du 2 janvier 2025 et une demande de régularisation de sa situation adressée au préfet de la Vienne. Il résulte de ces éléments, alors qu'il est par ailleurs établi par les pièces du dossier que M. A travaillait et vivait encore en région parisienne au début de l'année 2024, qu'à la date de la décision attaquée, la relation dont il se prévaut était particulièrement récente. Il ressort également des pièces du dossier que par un courrier du 17 septembre 2024, le maire de Lussac-les-Châteaux a informé le couple que son projet de mariage " n'est pas fondé sur une véritable intention matrimoniale " et, faisant application de l'article 175-2 du code civil, avoir saisi à ce titre le procureur de la République du tribunal judiciaire de Poitiers. S'il soutient avoir formé une demande de régularisation de sa situation auprès du préfet de la Vienne le 13 janvier 2025, cette demande, qui n'est ni datée ni signée par l'intéressé, reste en tout état de cause, à elle seule, sans influence sur la légalité de la décision attaquée. Ensuite, si M. A établit qu'il a travaillé entre le mois de janvier 2022 et le mois de janvier 2024, ces éléments, à présent relativement anciens, ne permettent pas de caractériser une insertion professionnelle et sociale telle qu'elle ferait obstacle à son éloignement. Par ailleurs, si M. A indique souffrir d'un hémangiome choroïdien et devoir poursuivre les soins qu'il a commencés en France, il ne l'établit pas. Enfin, le requérant invoque la présence en France de sa tante, de son oncle et de ses cousins. Toutefois, il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'il entretiendrait une relation avec ces derniers, ce alors même qu'il n'avance ni même n'allègue être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de son existence, à savoir jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Dans ces conditions, le préfet de la Vienne n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en l'obligeant à quitter le territoire français.

10. Le préfet n'a pas davantage méconnu les stipulations de l'article 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que la décision d'éloignement prise à son encontre n'a ni pour objet, ni pour effet d'interdire à M. A de se marier avec sa compagne, ce mariage, qui est au demeurant suspendu par décision du procureur de la République pouvant, le cas échéant, être célébré en Tunisie.

11. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de l'assignation à résidence en raison de l'illégalité de la décision qui la fonde obligeant le requérant à quitter le territoire français doit être écarté.

12. En sixième lieu, si M. A soutient que l'arrêté attaqué lui-même porte une atteinte disproportionnée aux stipulations précitées des articles 8 et 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors en particulier qu'il l'oblige à se présenter en gendarmerie trois fois par semaines, il y a lieu d'écarter ces moyens pour les mêmes motifs que ceux mentionnés aux points 9 et 10 du présent jugement.

13. En septième et dernier lieu, M. A soutient que la décision attaquée serait entachée d'un détournement de pouvoir dès lors qu'elle aurait pour objet d'empêcher le couple de se marier. Toutefois, le détournement de pouvoir allégué n'est pas établi par les pièces du dossier.

Sur les frais du litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu, M. A étant la partie perdante pour l'essentiel, de mettre à la charge de l'Etat la somme qu'il sollicite au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'article 1er de l'arrêté du préfet de la Vienne du 29 janvier 2025 est annulé en tant seulement qu'il renouvelle pour une durée supérieure à vingt-six jours l'assignation à résidence de M. A.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Vienne.

Copie en sera adressé au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 février 2025.

Le magistrat désigné,

Signé

F. RAVENEAULe greffier,

Signé

C. BERLAND

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

D. GERVIER

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