Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2217308
vendredi 27 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Montreuil |
| Section | Tribunal Administratif de Montreuil |
| N° Dossier | TA93-2217308 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 5ème chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er décembre 2022 et 1er mars 2024, M. B C, représenté par Me Erdogan, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 11 octobre 2022 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a retiré la décision implicite rejetant le recours hiérarchique de la société Bricoman formé contre la décision du 24 mars 2022 de l'inspectrice du travail de l'unité départementale de la Seine-Saint-Denis lui refusant l'autorisation de licencier M. C pour motif disciplinaire, annulé cette décision et autorisé la société Bricoman à le licencier ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les dépens.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation en ce que les faits de vol ne sont pas établis ;
- la faute n'est pas suffisamment grave eu égard à son ancienneté, à l'absence d'antécédents disciplinaires, à l'absence de plainte pénale et à la faible valeur de l'objet.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Lançon a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. C était employé par contrat à durée indéterminée, à compter du 20 avril 2009, en qualité de conseiller technique au sein de la société Bricoman dans son magasin situé à Aulnay-sous-Bois et membre de la délégation du personnel au comité social et économique (CSE). Le 27 janvier 2022, la société Bricoman a demandé l'autorisation de le licencier pour avoir volé, le 17 décembre 2021, une pince ou " mâchoire " et avoir quitté sans autorisation son lieu de travail, qui lui a été refusée par une décision du 24 mars 2022 de l'inspecteur du travail de l'unité départementale de Seine-Saint-Denis. Par une décision du 11 octobre 2022, statuant sur le recours hiérarchique de la société Bricoman, le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite de rejet née le 24 septembre 2022, annulé la décision de l'inspectrice du travail et autorisé le licenciement de M. C. Par la présente requête, ce dernier demande au tribunal d'annuler cette décision.
2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale.
3. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. Pour apprécier si les faits de vol reprochés à un salarié protégé sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, il convient de prendre en compte, notamment, le montant des articles dérobés, l'ancienneté de l'intéressé, l'existence éventuelle de reproches antérieurs de la part de l'employeur, mais aussi les circonstances dans lesquelles la soustraction des objets dérobés a eu lieu.
4. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le 17 décembre 2021, M. C a été vu prenant une pince ou " mâchoire " stockée en hauteur, la sortir de son emballage et la mettre dans sa poche droite, puis, une quinzaine de minutes plus tard, une seconde qu'il a mise dans sa poche gauche. Si ces mâchoires ne se situaient pas en " vitrine " et n'étaient pas emballées dans du plastique comme l'indiquait l'employeur dans sa demande d'autorisation de licenciement mais, selon la décision du 24 mars 2022 de l'inspectrice du travail, sur un platelage au-dessus de la vitrine et contenues dans du carton, il est constant que les deux objets étaient situés en hauteur et que M. C a été vu ôtant leur emballage, dont la nature n'était pas mentionnée par le salarié témoin. En outre, à 15h14, ce dernier est sorti du magasin pour se rendre à son véhicule stationné sur le parking du magasin et en ouvrir la porte côté conducteur. A 18h15, l'agent de sécurité, alerté par le salarié témoin des faits, a constaté la présence d'une mâchoire sous le siège conducteur de la voiture de M. C. A 18h56, M. A, manager du magasin de permanence le jour des faits, ayant été averti par l'agent de sécurité, s'est entretenu avec M. C à propos des faits de vol qui lui avaient été relatés, sur le parking du magasin, souhaitant pouvoir vérifier la présence de la marchandise dans le véhicule du salarié. Ce dernier a refusé cette vérification et a quitté sans autorisation son lieu de travail à bord de son véhicule pour en revenir à 18h58. Ces éléments ressortent des attestations circonstanciées de deux salariés de l'entreprise Bricoman et de l'agent de sécurité de son magasin d'Aulnay-sous-Bois, dont il peut être tenu compte alors même qu'elles ne répondent pas au formalisme requis par l'article 202 du code de procédure civile. Ces témoignages sont corroborés par les extraits de vidéosurveillance tels que consignés par le procès-verbal de constat d'huissier de justice du 23 décembre 2021. L'entreprise a également produit un relevé de ses stocks dont il ressort un écart de deux mâchoires à la date du 18 décembre 2021, entre son stock " disponible " et son stock " capacité ". Si M. C, qui ne s'est pas présenté à la réunion d'information et de consultation du CSE du 25 janvier 2022, soutient être revenu après avoir quitté le parking afin de rendre son téléphone professionnel, il ne conteste pas avoir quitté son lieu de travail, pendant son temps de travail et sans autorisation de son employeur. De même, son affirmation selon laquelle il aurait demandé la présence des services de police pour que l'intérieur de son véhicule soit contrôlé n'apparaît pas sérieuse. En outre, ces deux allégations ne ressortent pas des éléments recueillis par l'inspectrice du travail à l'occasion de son enquête contradictoire et M. C n'a pas présenté d'observations écrites auprès du ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion comme celui-ci l'y invitait par courrier du 27 septembre 2022. Par ailleurs, s'il ressort de la décision en litige que M. C a indiqué être sorti du magasin pour récupérer des effets personnels dans son véhicule, il ne donne aucune explication, dans ses écritures, quant à sa sortie du magasin à 15h14. Enfin, contrairement aux affirmations du requérant, contredites par les constatations de l'huissier de justice, son véhicule n'a pas été fouillé par M. A. Dans ces conditions, en considérant que la matérialité des faits de vol d'une mâchoire et de départ de son lieu de travail sans autorisation était établie, le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, qui ne s'est pas fondé sur la photographie prise par l'agent de sécurité le jour des faits, n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.
5. D'autre part, s'il ressort des pièces du dossier que M. C ne présentait aucun précédent disciplinaire en douze années d'ancienneté et que la valeur de la marchandise volée soit relativement faible (124 euros), eu égard à l'attitude du requérant auprès du responsable de magasin qui lui présentait les faits qui avaient été constatés par deux collègues et à l'absence d'explications plausibles quant à son départ, à deux reprises, de son lieu de travail, les faits fautifs reprochés à M. C, pris dans leur ensemble, sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation quant au caractère suffisamment grave des fautes reprochées doit aussi être écarté.
6. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée, y compris ses conclusions relatives aux frais liés au litige.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles et à la société anonyme Bricoman.
Copie en sera adressée pour information au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.
Délibéré après l'audience du 18 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Baffray, président,
Mme Lançon, première conseillère,
Mme Gaullier-Chatagner, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 décembre 2024.
La rapporteure,
L.-J. Lançon
Le président,
J.-F. Baffray
La greffière,
A. Macaronus
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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