Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2310869
mardi 31 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Montreuil |
| Section | Tribunal Administratif de Montreuil |
| N° Dossier | TA93-2310869 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 8ème chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 14 septembre 2023, Mme B F et M. A E, représentés par Me Caillet, demandent au tribunal :
1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 23 février 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a accordé le concours de la force publique en vue de procéder, à compter du 17 avril 2023, à leur expulsion du logement situé au 258 route de Stalingrad sur le territoire de la commune de Drancy (Seine-Saint-Denis) ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ou, dans le cas où leur demande d'aide juridictionnelle serait rejetée, à leur verser directement la même somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de leur situation ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives n'a pas été saisie par le préfet en violation de l'article 7-2 de la loi du 31 mai 1990 ;
- elle est entachée d'irrégularité, faute de justifier de la réalisation du diagnostic social et financier prévu par l'article 24 de la loi du 6 juillet 1989 ;
- il appartient au préfet de la Seine-Saint-Denis de justifier que les dispositions des articles L. 153-1, L. 153-2 et R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution ont été observées dans le cadre de la procédure d'expulsion ;
- la décision litigieuse est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 2 décembre 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
La procédure a été communiquée à l'association Aurore qui n'a pas produit d'observations.
Mme F et M. E ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 septembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des procédures civiles d'exécution ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 89-462 du 6 juillet 1986 ;
- la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2015-1384 du 30 octobre 2015 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Guiral,
- les conclusions de Mme Parent, rapporteure publique.
Les parties n'étaient pas présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme F et M. E occupaient un logement situé au 258 route de Stalingrad sur le territoire de la commune de Drancy (Seine-Saint-Denis), mis à leur disposition par l'association Aurore en vertu d'une convention d'occupation conclue le 27 novembre 2018, dans le cadre du dispositif " Solibail ", pour une durée de six mois, renouvelable douze fois pour une durée d'un mois sur une période maximale de dix-huit mois. Par un jugement en date du 14 juin 2021, le juge des contentieux de la protection du tribunal judiciaire de Bobigny a, notamment, constaté l'expiration de la convention d'occupation à compter du 23 mai 2020 et ordonné l'expulsion de tous les occupants du logement à l'expiration du délai de deux mois suivant la délivrance du commandement d'avoir à quitter les locaux, au besoin avec l'assistance de la force publique. Un commandement de quitter les lieux a été signifié aux intéressés le 3 septembre 2021 par un commissaire de justice. Par une décision du 23 février 2023, dont Mme F et M. E demandent l'annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis a accordé le concours de la force publique en vue de procéder à leur expulsion à compter du 17 avril 2023.
2. Mme F et M. E ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 12 septembre 2023. Par suite, les conclusions de la requête tendant à ce qu'ils soient admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.
3. La décision litigieuse a été signée par M. D C, sous-préfet du Raincy, qui disposait, en vertu de l'arrêté n° 2022-0219 du 7 février 2022 du préfet de la Seine-Saint-Denis, régulièrement publié le même jour au bulletin d'information administratives de la préfecture, d'une délégation à l'effet de signer, dans les limites de l'arrondissement du Raincy, les " décisions d'octroi du concours de la force publique pour l'application des décisions de justice en matière d'expulsions locatives et commerciales ". Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision litigieuse doit être écarté.
4. Les décisions accordant le concours de la force publique aux personnes nanties d'une décision de justice exécutoire ne sont pas des décisions individuelles défavorables devant être motivées en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision contestée doit être écarté comme inopérant.
5. Aux termes de l'article 7-2 de la loi du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, dans sa version issue de la loi n° 2014-366 du 24 mars 2014 : " Une commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives est créée dans chaque département. Cette commission a pour missions de : / () 2° Délivrer des avis et des recommandations à tout organisme ou personne susceptible de participer à la prévention de l'expulsion, ainsi qu'aux bailleurs et aux locataires concernés par une situation d'impayé ou de menace d'expulsion. / Pour l'exercice de cette seconde mission, elle est informée par le représentant de l'Etat dans le département des situations faisant l'objet d'un commandement d'avoir à libérer les locaux lui ayant été signalés conformément à l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution. () Le représentant de l'Etat dans le département informe la commission de toute demande de concours de la force publique mentionné au chapitre III du titre V du livre Ier du code des procédures civiles d'exécution en vue de procéder à l'expulsion. () La commission est informée des décisions prises à la suite de ses avis. () ". Aux termes de l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département afin que celui-ci en informe la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives prévue à l'article 7-2 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, et qu'il informe le ménage locataire de la possibilité de saisir la commission de médiation en vue d'une demande de relogement au titre du droit au logement opposable. () ". L'article 2 du décret du 30 octobre 2015 relatif à la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives prévoit que : " I. - Dans le cadre de la mission d'examen et de traitement des situations individuelles des ménages menacés d'expulsion prévue par le 2° de l'article 7-2 de la loi du 31 mai 1990 susvisé, la commission ou, le cas échéant, ses sous-commissions mentionnées à l'article 5 du présent décret, peut, pour tout motif, formuler et adresser des avis et recommandations au bailleur et à l'occupant concernés, ainsi le cas échéant qu'à tout organisme ou toute personne susceptible de contribuer à la prévention des expulsions locatives, et notamment : - à la commission de médiation prévue à l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation ; II. - Lorsqu'elle est saisie ou alertée dans les conditions prévues à l'article 7-2 de la loi du 31 mai 1990 susvisée, elle émet son avis ou sa recommandation dans des délais adaptés aux situations d'urgence, fixés dans son règlement intérieur. En tout état de cause, pour les alertes mentionnées aux septième à neuvième alinéas de cet article, le délai fixé par le règlement intérieur est inférieur à trois mois. () ".
6. Si, en vertu des dispositions de l'article 7-2 de la loi du 31 mai 1990 et de l'article 2 du décret du 30 octobre 2015, la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives doit être informée par le représentant de l'Etat, l'octroi du concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice ordonnant l'expulsion d'occupants d'un local n'est pas subordonné aux avis ou aux recommandations que cette commission peut, pour tout motif, formuler et adresser au bailleur et à l'occupant concernés.
7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment de l'accusé de réception issu de l'application " Exploc " produit par le préfet et non contesté, que la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives a été saisie le 6 septembre 2021. En tout état de cause, comme il a été dit au point précédent, l'examen du dossier par la commission n'étant pas un préalable obligatoire à la mise en œuvre de la procédure d'expulsion, la circonstance que le préfet de la Seine-Saint-Denis n'ait pas informé la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives n'est pas de nature à entacher d'irrégularité la procédure d'octroi du concours de la force publique. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision en litige est entachée d'un vice de procédure ne peut qu'être écarté.
8. Aux termes de l'article 24 de la loi du 6 juillet 1986 tendant à améliorer les rapports locatifs dispose : " () III.-A peine d'irrecevabilité de la demande, l'assignation aux fins de constat de la résiliation est notifiée à la diligence de l'huissier de justice au représentant de l'Etat dans le département au moins deux mois avant l'audience, afin qu'il saisisse l'organisme compétent désigné par le plan départemental d'action pour le logement et l'hébergement des personnes défavorisées, suivant la répartition de l'offre globale de services d'accompagnement vers et dans le logement prévue à l'article 4 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 précitée. Cette notification s'effectue par voie électronique par l'intermédiaire du système d'information prévu au dernier alinéa de l'article 7-2 de la même loi. La saisine de l'organisme mentionné à la première phrase du présent III peut s'effectuer par voie électronique, selon des modalités fixées par décret. L'organisme saisi réalise un diagnostic social et financier, selon des modalités et avec un contenu précisé par décret, au cours duquel le locataire et le bailleur sont mis en mesure de présenter leurs observations, et le transmet au juge avant l'audience, ainsi qu'à la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives ; le cas échéant, les observations écrites des intéressés sont jointes au diagnostic. () ".
9. Ces dispositions prévoient la réalisation d'un diagnostic social et financier dans le cadre de l'assignation aux fins de constat de résiliation du bail. Si les requérants soutiennent qu'elles auraient été méconnues, cette circonstance, à la supposer établie, ne peut faire regarder la décision du préfet accordant le concours de la force publique pour assurer l'exécution de la décision judiciaire intervenue à la suite de cette assignation comme entachée d'irrégularité. Le moyen tiré du défaut de diagnostic social et financier doit donc être écarté comme inopérant.
10. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Saint-Denis ne se serait pas livré à un examen particulier de la situation des requérants.
11. A supposer qu'en soutenant qu'il appartient au préfet de la Seine-Saint-Denis de justifier que les dispositions des articles L. 153-1, L. 153-2 et R. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution ont été observées dans le cadre de la procédure d'expulsion, les requérants aient entendu soulever un moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions, ce moyen n'est pas assorti des précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier la portée et le bien-fondé. Il doit, dès lors, être écarté.
12. Aux termes des dispositions de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. () ".
13. Toute décision de justice ayant force exécutoire peut donner lieu à une exécution forcée, la force publique devant, si elle est requise, prêter main forte à cette exécution. Toutefois, des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public ou à la survenance de circonstances postérieures à la décision judiciaire d'expulsion telles que l'exécution de celle-ci serait susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique. En cas d'octroi de la force publique il appartient au juge de rechercher si l'appréciation à laquelle s'est livrée l'administration sur la nature et l'ampleur des troubles à l'ordre public susceptibles d'être engendrés par sa décision ou sur les conséquences de l'expulsion des occupants compte tenu de la survenance de circonstances postérieures à la décision de justice l'ayant ordonné, n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
14. Aucune démarche administrative tendant à l'hébergement de la personne expulsée ne saurait être exigée préalablement à l'octroi du concours de la force publique par l'Etat, sauf à ce que soit méconnue la force exécutoire des décisions de justice et, par suite, le principe de la séparation des pouvoirs. Ainsi, la circonstance alléguée par les requérants selon laquelle ils sont dépourvus de solution de relogement et qu'aucun accompagnement social ne leur a été proposé afin de saisir, en temps utile, la commission de médication prévue à l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation est sans incidence sur la légalité de la décision litigieuse. Par ailleurs, en soutenant que l'expulsion exposerait leur quatre enfants, nés les 13 janvier et 22 novembre 2013, le 12 mai 2016 et le 19 mars 2019, à des risques accrus de déscolarisation et à une dégradation de leur état de santé, notamment mentale, et rendrait plus difficile un accès aux soins, les requérants ne justifient, par ces seules allégations, au demeurant non étayées et relatives à des circonstances préexistantes à la décision d'expulsion, de considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public ni de circonstances postérieures à la décision de justice telles que l'exécution de celle-ci serait susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine. Enfin, s'il ressort des pièces du dossier que M. E a, comme il le soutient, été recruté à compter du 3 juillet 2023 en qualité de machiniste par la Régie autonome des transports parisiens (RATP) dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée, cette circonstance est, en tout état de cause, postérieure à la date d'édiction de la décision attaquée et demeure dès lors sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.
15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme F et M. E doivent être rejetées. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande de Mme F et de M. E tendant à leur admission, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B F, à M. A E, à l'association Aurore, à Me Caillet et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée pour information au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Délibéré après l'audience du 11 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Gauchard, président,
- M. Guiral, premier conseiller,
- Mme Lamlih, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2024.
Le rapporteur,
S. Guiral
Le président,
L. Gauchard
La greffière,
S. Jarrin
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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