Le Tribunal Administratif de Montreuil a été saisi par M. et Mme B... d’une demande d’indemnisation de 35 000 euros pour le préjudice subi du fait de l’absence de relogement, après avoir été reconnus prioritaires par la commission de médiation. Le tribunal a jugé que la carence fautive de l’État engage sa responsabilité pour les troubles dans les conditions d’existence, mais uniquement au bénéfice du demandeur reconnu prioritaire, excluant ainsi les conclusions de Mme B... et des enfants. La solution retenue s’appuie sur les articles L. 300-1 et L. 441-2-3 du code de la construction et de l’habitation, ainsi que sur la jurisprudence relative à la responsabilité de l’État en cas de non-exécution d’une décision de relogement urgent.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 décembre 2023, M. C... et Mme A... B..., agissant en leur nom propre et au nom de leurs enfants mineurs, représentés par Me Vannier, demandent au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à leur verser la somme de 35 000 euros en réparation des préjudices qu’ils estiment avoir subis du fait de leur absence de relogement ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la responsabilité pour faute de l’Etat est engagée dès lors qu’ils n’ont pas été relogés, alors qu’ils ont été reconnus prioritaires par la commission de médiation ;
- ils vivent dans un logement présentant un caractère insalubre et qui n’est pas adapté à leur situation compte tenu en particulier des troubles d’autisme dont sont atteints deux des enfants ;
- ils subissent des troubles de toute nature dans leurs conditions d’existence.
La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis qui n’a pas produit de mémoire en défense.
M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Bobigny du 22 août 2023.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de la construction et de l’habitation ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative ;
La présidente du tribunal a désigné M. Hégésippe, premier conseiller, pour statuer sur les litiges prévus aux articles R. 222-13 du code de justice administrative.
En application de l’article R. 732-1-1 du code de justice administrative, le magistrat désigné a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Hégésippe, premier conseiller, a été entendu au cours de l’audience publique.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. La commission de médiation de la Seine-Saint-Denis a, par une décision du 16 février 2022, reconnu M. B... comme prioritaire et devant être relogé en urgence. Cette décision vaut pour cinq personnes. N’ayant pas reçu de proposition de logement, M. B... a saisi le préfet de la Seine-Saint-Denis d’une demande indemnitaire préalable par un courrier daté du 25 septembre 2023. Cette demande ayant été implicitement rejetée, M. B... et son épouse, agissant en leur nom propre et au nom de leurs enfants mineurs, demandent au tribunal de condamner l’État à leur verser la somme de 35 000 euros en réparation des préjudices qu’ils estiment avoir subis.
2. Aux termes de l’article L. 300-1 du code de la construction et de l’habitation : « Le droit à un logement décent et indépendant (…) est garanti par l’Etat à toute personne qui, résidant sur le territoire français de façon régulière et dans des conditions de permanence définies par décret en Conseil d’Etat, n’est pas en mesure d’y accéder par ses propres moyens ou de s’y maintenir. / Ce droit s’exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles
L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ».
3. Lorsqu’une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d’urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l’article
L. 441-2-3 du code de la construction et de l’habitation, la carence fautive de l’Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d’existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l’intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l’article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l’habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l’Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l’Etat, qui court à l’expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l’article R. 441-16-1 du code de la construction et de l’habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement. Dans le cas où le demandeur a été reconnu prioritaire au seul motif que sa demande de logement social n’a pas reçu de réponse dans le délai réglementaire, son maintien dans le logement où il réside ne peut être regardé comme entraînant des troubles dans ses conditions d’existence lui ouvrant droit à réparation que si ce logement est inadapté au regard, notamment, de ses capacités financières et de ses besoins.
4. La carence fautive de l’Etat à assurer le logement du bénéficiaire de la décision de la commission de médiation dans le délai imparti engage sa responsabilité à l’égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d’existence qu’elle a entraînés pour ce dernier. Il résulte de ce qui vient d’être dit que les conclusions indemnitaires présentées par Mme B... et celles présentées par le requérant au nom de leurs trois filles doivent, en tout état de cause, être rejetées.
5. La commission de médiation a reconnu le caractère urgent et prioritaire de la demande de M. B..., le 16 février 2022, au motif que le préfet de la Seine-Saint-Denis ne lui a pas proposé un relogement dans le délai prévu par le code de la construction et de l’habitation à compter de la décision de la commission de médiation. Il résulte de l’instruction que M. B... a souscrit un bail de location à compter du 1er août 2015 et, depuis, qu’il demeure dans ce logement de 48m2 avec son épouse et leurs trois filles dans l’attente d’un logement social. La persistance de cette situation, à compter du 16 août 2022, date à laquelle la carence de l’État a revêtu un caractère fautif, a causé à l’intéressé des troubles de toute nature dans ses conditions d’existence.
6. Ainsi que cela a été énoncé, la faute résultant d’un délai d’attente d’un logement social supérieur au délai fixé par arrêté préfectoral ne saurait ouvrir droit à réparation, au titre des troubles dans les conditions d’existence, que si le logement occupé est inadapté. En l’espèce, pour justifier du caractère insalubre du logement occupé, l’intéressé se borne à produire six photographies non datées de sorte que l’insalubrité alléguée est insuffisamment probante. En revanche, alors qu’il ne résulte pas de l’instruction qu’il aurait renoncé à sa demande de logement social et que le tribunal a, par une ordonnance du 31 janvier 2023, enjoint au préfet de procéder à ce relogement, l’intéressé, lui-même en situation de handicap, justifie par la production d’attestations médicales et de décisions de la maison départementale des personnes handicapées de la Seine-Saint-Denis des troubles d’autisme de ses deux premières filles mineures nées les 2 mars 2016 et 20 novembre 2017. De plus, l’intéressé produit une main courante du 13 avril 2023 d’où il résulte que les troubles des enfants ont généré des difficultés avec le voisinage et produit en outre un courrier du propriétaire leur donnant congé des lieux à compter du 1er août 2024. Dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve de la situation de l’épouse du requérant dont le titre de séjour a expiré au 16 novembre 2025, la période d’indemnisation s’étend du 16 août 2022 à la date du présent jugement. Il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en fixant l’indemnisation due au montant de 4 200 euros.
7. Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu de condamner l’État à verser à M. B... une somme de 4 200 euros.
8. M. B... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par son conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et
L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. B... une somme de 4 200 euros.
Article 2 : Le surplus des conclusions est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C... B..., à Me Camille Vannier, et au ministre de la ville et du logement.
Copie en sera adressée au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2025.
Le magistrat désigné
D. HEGESIPPE
La greffière
T. MANE
La République mande et ordonne au ministre de la ville et du logement en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.