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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2401811

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2401811

jeudi 5 février 2026

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2401811
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème chambre
Avocat requérantSOUABI

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Montreuil a rejeté la requête de la société Mister Beef, qui demandait l'annulation d'un arrêté préfectoral ordonnant la fermeture de son établissement pour 75 jours. Le tribunal a jugé que le préfet de la Seine-Saint-Denis était compétent pour prononcer cette sanction administrative, fondée sur la constatation de travail illégal (emploi d'étrangers sans titre et défaut de déclaration préalable à l'embauche) au titre des articles L. 8211-1 et L. 8272-2 du code du travail. Il a estimé que la sanction, motivée par la proportion de salariés concernés et la gravité des faits, n'était pas disproportionnée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 8 février 2024 et 24 décembre 2024, la société à responsabilité limitée Mister Beef, représentée par Me Souabi, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a prononcé la fermeture de l’établissement qu’elle exploite à Aubervilliers, pour une durée de soixante-quinze jours à compter du 11 décembre 2023 ;

2°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- l’arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;
- sa notification est irrégulière dès lors que son gérant n’a pas bénéficié de l’assistance d’un interprète ;
- il est entaché d’erreurs de fait ;
- il est entaché d’une absence de contrôle de la proportionnalité de la sanction par le préfet ;
- la sanction est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 décembre 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Lançon, première conseillère,
- les conclusions de M. Bernabeu, rapporteur public,
- les observations de Me Souabi, avocat de la société Mister Beef.


Considérant ce qui suit :

La société Mister Beef exploite un établissement de restauration rapide, situé à Aubervilliers, ayant fait l’objet, le 3 novembre 2022, d’un contrôle par les services de police et de l’union pour le recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales. A l’occasion de ce contrôle, a été constaté l’emploi de cinq travailleurs de nationalité bangladaise n’ayant pas fait l’objet d’une déclaration préalable à l’embauche ou dépourvus de titre les autorisant à exercer une activité salariée en France, faits qualifiés de travail illégal en application de l’article L. 8211-1 du code du travail. Après réception d’un rapport du chef du département de contrôle des flux migratoires du 25 août 2023 et invitation faite au gérant de présenter des observations écrites sur les faits constatés et la sanction envisagée, le préfet de la Seine-Saint-Denis a prononcé la fermeture de l’établissement pour une durée de soixante-quinze jours par un arrêté du 6 décembre 2023. La société Mister Beef demande au tribunal l’annulation de cet arrêté.

Sur le cadre juridique du litige :

D’une part, aux termes de l’article L. 8272-2 du code du travail : « Lorsque l'autorité administrative a connaissance d'un procès-verbal relevant une infraction prévue aux 1° à 4° de l'article L. 8211-1 ou d'un rapport établi par l'un des agents de contrôle mentionnés à l'article L. 8271-1-2 constatant un manquement prévu aux mêmes 1° à 4°, elle peut, si la proportion de salariés concernés le justifie, eu égard à la répétition ou à la gravité des faits constatés, ordonner par décision motivée la fermeture de l'établissement ayant servi à commettre l'infraction, à titre temporaire et pour une durée ne pouvant excéder trois mois. Elle en avise sans délai le procureur de la République. / La mesure de fermeture temporaire est levée de plein droit en cas de décision de relaxe ou de non-lieu. (…). / (…) / Les modalités d'application du présent article ainsi que les conditions de sa mise en œuvre sont fixées par décret en Conseil d'Etat ». Aux termes de l’article L. 8211-1 de ce code : « Sont constitutives de travail illégal, dans les conditions prévues par le présent livre, les infractions suivantes : / 1° Travail dissimulé ; / (…) / 4° Emploi d'étranger non autorisé à travailler ; / (…) ».

D’autre part, aux termes de l’article L. 8221-1 du même code : « Sont interdits : / 1° Le travail totalement ou partiellement dissimulé, défini et exercé dans les conditions prévues aux articles L. 8221-3 et L. 8221-5 ; / (…) » Aux termes de cet article L. 8221-5 : « Est réputé travail dissimulé par dissimulation d'emploi salarié le fait pour tout employeur : / 1° Soit de se soustraire intentionnellement à l'accomplissement de la formalité prévue à l'article L. 1221-10, relatif à la déclaration préalable à l'embauche ; / (…) ». Aux termes de cet article L. 1221-10 : « L'embauche d'un salarié ne peut intervenir qu'après déclaration nominative accomplie par l'employeur auprès des organismes de protection sociale désignés à cet effet. / L'employeur accomplit cette déclaration dans tous les lieux de travail où sont employés des salariés ». En outre, aux termes de l’article L. 8251-1 du même code : « Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l’autorisant à exercer une activité salariée en France. / (…) ».

Enfin, l’article R. 8272-7 du code du travail dispose que : « Le préfet du département dans lequel est situé l'établissement, (…), peut décider, au vu des informations qui lui sont transmises, de mettre en œuvre à l'égard de l'employeur verbalisé l'une ou les mesures prévues aux articles L. 8272-2 et L. 8272-4, en tenant compte de l'ensemble des éléments de la situation constatée, et notamment des autres sanctions qu'il encourt. /(…) ». Et aux termes de l’article R. 8272-8 : « Le préfet tient compte, pour déterminer la durée de fermeture d'au plus trois mois du ou des établissements ayant servi à commettre l'infraction conformément à l'article L. 8272-2, de la nature, du nombre, de la durée de la ou des infractions relevées, du nombre de salariés concernés ainsi que de la situation économique, sociale et financière de l'entreprise ou de l'établissement. / (…) ».

Il résulte de ces dispositions combinées que le travail dissimulé et l’emploi d’un étranger non autorisé à travailler constituent des infractions de nature à justifier le prononcé de la sanction administrative de fermeture provisoire de l’établissement où l’une de ces infractions a été relevée. En outre, le préfet peut prononcer la fermeture temporaire d’un établissement si la proportion de salariés concernés le justifie, « eu égard à la répétition ou à la gravité des faits constatés », ces deux dernières conditions n’étant pas cumulatives mais alternatives.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En premier lieu, par un arrêté du 28 juin 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du 30 juin 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation de signature à M. B... A..., sous-préfet, directeur de cabinet du préfet, signataire de l’arrêté en ligie à l’effet de signer, notamment, les arrêtés relevant des missions du cabinet du préfet et des services qui lui sont rattachés. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’acte attaqué doit être écarté.

En deuxième lieu, les conditions de notification d'une décision administrative étant sans incidence sur sa légalité, le moyen tiré de l’irrégularité de la notification de l’arrêté en litige ne peut qu’être écarté comme inopérant.

En troisième lieu, d’une part, la mention erronée de la date du 3 novembre 2023 au lieu du 3 novembre 2022, de même que celle relative à l’identité de l’un des salariés, aisément identifié par la société requérante, constituent de simples erreurs matérielles sans incidence sur la légalité de l’arrêté en litige.

D’autre part, il résulte de l’instruction que le préfet de la Seine-Saint-Denis a ordonné la fermeture administrative de l’établissement de restauration rapide exploité par la société Mister Beef sur le fondement de l’article L. 8272-2 du code du travail, sur la base d’un rapport chef du département de contrôle des flux migratoires, constatant l’emploi de cinq travailleurs de nationalité étrangère dans des conditions illégales, dont quatre étaient dépourvus de titre les autorisant à exercer une activité salariée sur le territoire français et quatre n’avaient pas fait l’objet d’une déclaration préalable à l’embauche. Si la société requérante justifie avoir procédé à une telle formalité pour l’ensemble des quatre salariés visés par la décision, elle ne conteste pas avoir employé quatre salariés étrangers démunis de titre les autorisant à travailler. Il résulte de l’instruction, ainsi que le fait valoir le préfet en défense, qu’eu égard au constat de l’infraction d’emploi d’étrangers démunis de titre les autorisant à travailler en France et à la proportion de quatre salariés concernés par de telles conditions d’emploi sur un effectif salarié total de cinq, l’autorité administrative aurait pris la même décision si l’erreur de fait n’avait pas été commise. Une telle erreur est, dès lors, sans incidence sur la légalité de la décision en litige.

En quatrième lieu, la circonstance que le gérant de la société requérante ait été condamné à une peine de cinq ans d’emprisonnement et 2 000 euros d’amende par une ordonnance du 31 mars 2023 du tribunal judiciaire de Bobigny pour les faits constatés lors du contrôle du 3 novembre 2022 ne faisait pas obstacle à ce que le préfet de la Seine-Saint-Denis prononce à son encontre la mesure en litige, en l’absence de décision de relaxe ou de non-lieu telle que prévue à l’article L. 8272-2 du code du travail cité au point 2. En outre, si la société présente un résultat d’exploitation déficitaire d’un montant de 12 698 euros et des dettes à hauteur de 74 068 euros au titre de l’exercice comptable de l’année 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis, qui a procédé à un contrôle de proportionnalité avant d’édicter la sanction en litige, n’a pas pris de sanction disproportionnée aux infractions constatées en prononçant une fermeture administrative de soixante-quinze jours, inférieure à la durée maximale prévue à l’article R. 8272-8 du code du travail, eu égard à la nature et à la pluralité de ces infractions, ainsi qu’à la proportion de salariés employés dans des conditions illégales au regard de l’effectif total de cinq salariés de la société.

Il résulte de ce qui précède que la société Mister Beef n’est pas fondée à demander l’annulation de l’arrêté du 6 décembre 2023 du préfet de la Seine-Saint-Denis.

Sur les frais liés au litige :

Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l’Etat, qui n’est pas partie perdante, une somme au titre des frais exposés par la société requérante dans l’instance.

Il résulte de tout ce qui précède que la requête de la société Mister Beef doit être rejetée.



D É C I D E :



Article 1er : La requête de la société Mister Beef est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Mister Beef et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée pour information au préfet de la Seine-Saint-Denis.


Délibéré après l'audience du 22 janvier 2026, à laquelle siégeaient :

M. C..., premier vice-président,
Mme Lançon, première conseillère,
Mme Gaullier-Chatagner, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2026.


La rapporteure,




L.-J. Lançon
Le président,




P. C...
La greffière,




A. Macaronus


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.



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