Le Tribunal administratif de Montreuil a examiné la requête de M. B..., ressortissant moldave, contestant l’arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 12 octobre 2024 l’obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec interdiction de retour de vingt-quatre mois. Le requérant invoquait notamment la méconnaissance de son droit d’être entendu, l’insuffisance de motivation, et la violation des articles L. 251-1 et L. 233-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), ainsi que de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme. Le tribunal a rejeté l’ensemble des moyens, considérant que la décision était légalement fondée sur les dispositions du CESEDA relatives aux citoyens de l’Union européenne et aux membres de leur famille, et que les conditions de proportionnalité et de motivation étaient remplies. En conséquence, la requête a été rejetée, y compris les conclusions à fin d’injonction et celles présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance n° 2427343 du 21 novembre 2024, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au greffe du tribunal administratif de Montreuil le dossier de la requête de M. A... B... enregistrée le 14 octobre 2024 au greffe du tribunal administratif de Paris.
Par cette requête et un mémoire, enregistré le 22 octobre 2024, M. B..., représenté par Me Forero Villamil, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 12 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l’a obligé à quitter le territoire français sans délai en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de vingt-quatre mois ;
2°) d’enjoindre au préfet de lui restituer, sans délai, sa carte nationale d’identité roumaine n° 098665 confisqué par les services de police, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) d’enjoindre au préfet de lui délivrer une carte de séjour de citoyen permanent d’une durée de validité de dix ans ou, à tout le moins, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « salarié » dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat le versement d’une somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est signée par une autorité incompétente, car ne disposant pas d’une délégation de signature régulière du préfet ;
- elle a été prise en méconnaissance de son droit d’être entendu préalablement à la décision contestée et du principe du contradictoire ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur de fait ;
- elle est entachée d’un défaut de base légale dès lors que l’obligation de quitter le territoire français ne pouvait pas régulièrement être fondée sur le livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les articles L. 251-1 et L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l’article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l’article 27 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 et des dispositions du 2° de l’article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
En ce qui concerne la décision refusant l’octroi d’un délai de départ volontaire :
- elle est illégale du fait de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d’un défaut de base légale ;
- elle méconnaît l’article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale du fait de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de vingt-quatre mois :
- elle est entachée d’un défaut de motivation et procède d’un défaut d’examen ;
- elle est illégale du fait de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d’un défaut de base légale ;
- elle méconnaît l’article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle porte atteinte à son droit à la libre circulation ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 avril 2025, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête de M. B... au motif qu’aucun des moyens de la requête n’est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Boucetta, rapporteure,
- et les observations de Me Forero Villamil, représentant M. B....
Considérant ce qui suit :
M. B..., né le 26 février 1984 à Miulin (Moldavie), déclare être entré en France en 2014. À la suite de son interpellation, le préfet de la Seine-Saint-Denis, par un arrêté du 12 octobre 2024, l’a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de la mesure d’éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois. M. B... demande l’annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
D’une part, aux termes de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu’il se trouve dans les cas suivants : / 1° L’étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s’y est maintenu sans être titulaire d’un titre de séjour en cours de validité ; (…) ». D’autre part, aux termes de l’article L. 251-1 du même code : « L’autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu’elle constate les situations suivantes (…) ». Aux termes de l’article L. 200-1 du même code : « Le présent livre détermine les règles applicables à l’entrée, au séjour et à l’éloignement : / 1° Des citoyens de l'Union européenne, tels que définis à l'article L. 200-2 ; (…) ». Aux termes de l’article L. 200-2 du même code : « Est citoyen de l'Union européenne toute personne ayant la nationalité d'un Etat membre. Les citoyens de l'Union européenne exercent le droit de circuler et de séjourner librement en France qui leur est reconnu par les articles 20 et 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, dans les conditions et limites définies par ce traité et les dispositions prises pour son application. ».
Il résulte de la décision attaquée qu’elle a pour fondement légal les dispositions de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le préfet s’étant fondé sur la circonstance que M. B... est un ressortissant moldave, soit un ressortissant d’un pays tiers à l’Union européenne.
Toutefois, il ressort des pièces du dossier, notamment des copies de la pièce d’identité et du passeport produites par le requérant, dont la valeur probante n’est pas contestée en défense, que M. B... a la double nationalité moldave et roumaine, de sorte qu’il revêt la qualité de citoyen de l’Union européenne. Dans ces conditions, sa situation relève, en application des dispositions précitées, du livre II du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et non de son livre VI auquel appartient l’article L. 611-1. M. B... ne pouvait donc pas faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire français sur le fondement de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, mais uniquement sur le fondement de l’article L. 251-1 du même code.
Aucune substitution de base légale n’étant possible, il s’ensuit que le préfet a ainsi méconnu le champ d’application de la loi. M. B... est dès lors fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d’illégalité.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les moyens de la requête, que M. B... est fondé à demander l’annulation de la décision du 12 octobre 2024 portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, la décision refusant l’octroi d’un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office et la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
D’une part, aux termes de l’article L. 614-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. »
L’annulation de l’obligation de quitter le territoire français implique seulement que le préfet de la Seine-Saint-Denis ou le préfet territorialement compétent délivre à l’intéressé une autorisation provisoire de séjour valable jusqu’à ce que l’autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu d’enjoindre au préfet d’agir en ce sens dans le délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il y ait lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
D’autre part, le présent jugement implique qu’il soit enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de restituer, sans délai, la carte nationale d’identité roumaine de M. B..., dont il ne résulte pas de l’instruction qu’elle aurait été retenue pour une autre cause que la garantie de son départ ordonné par l’arrêté annulé. Par suite, et sous réserve de changement dans les circonstances de droit et de fait, il y a lieu d’ordonner au préfet de la Seine-Saint-Denis de restituer la carte nationale d’identité roumaine de M. B....
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 100 euros à verser à M. B... au titre des frais qu’il a exposés dans le cadre de la présente instance et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 12 octobre 2024 du préfet de la Seine-Saint-Denis est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis ou au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la situation de M. B... dans le délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de restituer la carte nationale d’identité roumaine de M. B....
Article 4 : L’Etat versera à M. B... la somme de 1 100 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au Préfet de la Seine-Saint-Denis.
Délibéré après l'audience du 18 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
- M. Buisson, président,
- M. L’hôte, premier conseiller,
- Mme Boucetta, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2025.
La rapporteure,
H. Boucetta
Le président,
L. Buisson
La greffière,
B. Diarra
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.