Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-1912553

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-1912553
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème Chambre
Avocat requérantHARVING AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 7 octobre 2019, 9 janvier 2023, 16 mars 2023, et un mémoire récapitulatif produit en application de l'article R. 611-8-1, enregistré le 20 décembre 2023, la SARL K.Y.L représentée par Me B, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée auxquels elle a été assujetti au titre des années 2013 et 2014 ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 10 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- l'administration ne l'a pas mise en mesure de présenter utilement ses observations, en méconnaissance de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales, dès lors que la proposition de rectification du 22 février 2016 ne permettait pas de connaître les motifs des redressements ;

- l'administration a méconnu l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales ainsi que l'article 47 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne en ne lui laissant pas suffisamment de temps pour produire des observations sur les documents communiqués par l'administration ; en outre, la première version de la proposition de rectification du 27 mars 2015 adressée à la société Inves et communiquée à la SARL K.Y.L le 28 avril 2016 était illisible, des parties ayant été occultées sans que cela soit justifié par des raisons de confidentialité ;

- l'administration n'a pas répondu à son courrier du 8 janvier 2019 concernant les suites de sa saisine de la direction générale des finances publiques et les actions engagées contre la société Inves ;

- en procédant ainsi, l'administration n'a pas respecté le droit de la requérante à avoir un débat oral et contradictoire et a également méconnu les droits de la défense, le principe de loyauté, le principe de bonne administration et celui d'égalité devant les charges publiques ;

- l'administration n'établit pas que la société Inves omettait frauduleusement de reverser la TVA collectée ;

- l'administration n'établit pas que la requérante n'ignorait pas que la société Inves participait à un système de fraude à la TVA ;

- le jugement du tribunal judiciaire de Paris ne saurait être pris en considération, dès lors qu'il n'est pas devenu définitif et que les procédures pénales et administratives sont distinctes.

Par des mémoires en défense enregistrés les 7 septembre 2022, 13 février 2023, le 17 février 2023, le 22 février 2023, le 4 avril 2023, le 27 décembre 2023 et le 16 mai 2023, l'administrateur de l'État chargé de la direction nationale d'enquêtes fiscales conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par les requérants ne sont pas fondés.

Vu :

- l'arrêt n°23/03471 de la cour d'appel de Paris du 30 avril 2024 ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code pénal ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Viain,

- les conclusions de M. Chabauty, rapporteur public,

- et les observations de M. B, représentant la société K.Y.L.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL K.Y.L, dont l'objet social est le commerce en gros d'appareils électroménagers, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité au titre de la période du 1er janvier 2012 au 31 mai 2015. A l'issue de ce contrôle et aux termes d'une proposition de rectification du 22 février 2016, l'administration fiscale a remis en cause, sur le fondement des dispositions du 3. de l'article 272 du code général des impôts, le droit à déduction de la taxe sur la valeur ajoutée ayant grevé les achats qu'elle a effectués auprès de son fournisseur, la société Inves, sur la période de janvier 2013 à décembre 2014, au motif qu'elle savait ou aurait dû savoir que, par ces opérations, elle participait à une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée. La société K.Y.L a contesté les rappels correspondants par une réclamation du 6 février 2019, rejetée le 6 août 2019. Par la requête susvisée, elle réitère ses prétentions devant le tribunal.

Sur la régularité de la procédure d'imposition :

2. En premier lieu, la requérante ne saurait utilement faire valoir que, faute pour l'administration de n'avoir pas répondu à son courrier du 8 janvier 2019, elle a été privée du débat oral et contradictoire auquel elle avait droit, dès lors que le service n'était pas tenu de poursuivre un tel débat après la clôture des opérations de contrôle sur place.

3. Aux termes de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales : " L'administration adresse au contribuable une proposition de rectification qui doit être motivée de manière à lui permettre de formuler ses observations ou de faire connaître son acceptation ". Aux termes de l'article R. 57-1 du même livre : " La proposition de rectification prévue par l'article L. 57 fait connaître au contribuable la nature et les motifs de la rectification envisagée. L'administration invite, en même temps, le contribuable à faire parvenir son acceptation ou ses observations dans un délai de trente jours à compter de la réception de la proposition, prorogé, le cas échéant, dans les conditions prévues au deuxième alinéa de cet article ". Il résulte de ces dispositions que, pour être régulière, une proposition de rectification doit comporter la désignation de l'impôt concerné, de l'année d'imposition et de la base d'imposition, et énoncer les motifs sur lesquels l'administration entend se fonder pour justifier les rectifications envisagées, de façon à permettre au contribuable de formuler ses observations de façon entièrement utile.

4. La proposition de rectification du 22 février 2016 comporte la désignation de la taxe qui est l'objet du rappel et de la période objet du redressement, ainsi que des bases de cette imposition. Elle précise également l'origine et la nature des renseignements qu'elle a obtenus dans le cadre de la vérification de comptabilité de la société Inves et de la mise en œuvre du droit de communication. Elle indique en outre les motifs des rappels proposés, et notamment les différents éléments qui ont conduit l'administration à considérer que la SARL K.Y.L ne pouvait ignorer qu'elle participait à une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée au travers de ladite société, et les fondements juridiques permettant au service de remettre en cause la déduction de la taxe ayant grevé les achats opérés auprès de ce fournisseur. Par ailleurs, elle détaille les conséquences financières pour la société des rappels envisagés. Enfin, le service n'était pas tenu de joindre à la proposition de rectification du 22 février 2016 la proposition de rectification adressée à la société Inves. Dans ces conditions, la SARL K.Y.L, qui disposait ainsi des éléments d'information nécessaires pour critiquer utilement les impositions mises à sa charge, n'est pas fondée à soutenir que cette proposition de rectification n'est pas suffisamment motivée.

5. Aux termes de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales : " L'administration est tenue d'informer le contribuable de la teneur et de l'origine des renseignements et documents obtenus de tiers sur lesquels elle s'est fondée pour établir l'imposition faisant l'objet de la proposition prévue au premier alinéa de l'article L. 57 ou de la notification prévue à l'article L. 76. Elle communique, avant la mise en recouvrement, une copie des documents susmentionnés au contribuable qui en fait la demande ". Par ailleurs, aux termes de l'article 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne dont les droits et libertés garantis par le droit de l'Union ont été violés a droit à un recours effectif devant un tribunal dans le respect des conditions prévues au présent article. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable par un tribunal indépendant et impartial, établi préalablement par la loi. Toute personne a la possibilité de se faire conseiller, défendre et représenter. Une aide juridictionnelle est accordée à ceux qui ne disposent pas de ressources suffisantes, dans la mesure où cette aide serait nécessaire pour assurer l'effectivité de l'accès à la justice ".

6. D'une part, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt C-199/11 Europese Gemeenschap c/ Otis NV et autres du 6 novembre 2012, que le principe de protection juridictionnelle effective figurant à cet article 47 est constitué de divers éléments, lesquels comprennent, notamment, les droits de la défense, le principe d'égalité des armes, le droit d'accès aux tribunaux ainsi que le droit de se faire conseiller, défendre et représenter. S'agissant du respect des droits de la défense invoqués dans un litige fiscal portant sur une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans son arrêt C-189/18 Glencore Agriculture Hungary du 16 octobre 2019, que ce principe a pour corollaire le droit d'accès au dossier au cours de la procédure administrative et qu'une violation du droit d'accès au dossier commise lors de la procédure administrative n'est pas, en principe, régularisée du simple fait que l'accès au dossier a été rendu possible au cours de la procédure juridictionnelle concernant un éventuel recours visant à l'annulation de la décision contestée. La Cour de justice a également jugé dans ce même arrêt que, dans un tel litige de fraude à la taxe sur la valeur ajoutée, le respect des droits de la défense n'impose pas à l'administration fiscale une obligation générale de fournir un accès intégral au dossier dont elle dispose, mais exige que l'assujetti ait la possibilité de se voir communiquer, à sa demande, les informations et les documents se trouvant dans le dossier administratif et pris en considération par cette administration en vue d'adopter sa décision, lesquels incluent en principe non seulement l'ensemble des éléments du dossier sur lesquels l'administration fiscale entend fonder sa décision mais aussi ceux qui, sans fonder directement sa décision, peuvent être utiles à l'exercice des droits de la défense. Au nombre de ces derniers figurent en particulier les éléments que cette administration a pu rassembler et qui seraient susceptibles de faire douter de la participation du contribuable, en connaissance de cause, à des opérations impliquées dans une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée mais qu'elle a regardés comme non probants.

7. D'autre part, l'obligation ainsi faite à l'administration fiscale de tenir à la disposition du contribuable qui le demande, avant la mise en recouvrement d'impositions établies au terme d'une procédure de rectification contradictoire ou par voie d'imposition d'office, les documents ou copies de documents qui contiennent les renseignements qu'elle a utilisés pour procéder aux redressements correspondants, sauf dans le cas où ces renseignements sont librement accessibles au public, permet au contribuable de vérifier l'authenticité de ces documents et d'en discuter la teneur ou la portée et constitue ainsi une garantie pour l'intéressé. Cette obligation ne peut toutefois porter que sur les documents originaux ou les copies de ces documents effectivement détenus par les services fiscaux. Par suite, dans le cas où l'administration, dans l'exercice de son droit de communication, a pris des copies des documents détenus par un autre service, elle est tenue, en principe, de mettre l'intégralité de ces copies à la disposition du contribuable. Cependant, l'obligation du secret professionnel prévu à l'article L. 103 du livre des procédures fiscales, peut faire obstacle à la communication par l'administration à un contribuable de renseignements concernant un tiers, sans le consentement de celui-ci ou de toute personne habilitée à cet effet. Dès lors, des rectifications fondées sur des documents dont les copies détenues par les services fiscaux n'ont été communiquées au contribuable qu'après occultation des informations couvertes par un tel secret peuvent être régulièrement établies. Dans l'hypothèse où l'administration fiscale estime que certains documents ou certaines copies de documents qui se trouvent en sa possession et qu'elle a utilisés pour fonder les rectifications ne peuvent être communiqués au contribuable qu'après occultation des informations couvertes par un secret protégé par la loi, il lui appartient, dans tous les cas, d'apporter des éléments d'information appropriés sur la nature des passages occultés et les raisons de leur occultation.

8. Il résulte de l'instruction qu'à la suite des demandes formées les 17 mars et 15 avril 2016 par la SARL K.Y.L, le service vérificateur, par lettre du 28 avril 2016, lui a transmis la proposition de rectification du 27 mars 2015 adressée à la société Inves, les renseignements issus de la vérification de la société Nataron, ceux issus du droit d'enquête mené dans la société K.Y.L, ceux issus du droit de communication adressés à une société en charge du transport et les renseignements issus de la demande d'assistance administrative internationale du 15 août 2015. L'administration a également communiqué à la SARL K.Y.L, par lettre du 19 décembre 2018, accompagnée d'un CD ROM, les renseignements issus des droits de communication exercés auprès des établissements bancaires, des fournisseurs et des clients de la société K.Y.L, de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières et de l'institut national de la propriété industrielle. A cette occasion, et dès lors que le document transmis en avril 2016 était totalement inexploitable, le service a communiqué à la requérante une nouvelle version de la proposition de rectification visant la société Inves.

9. Si, d'une part, la SARL K.Y.L se plaint de ce que certaines mentions de ce dernier document ont été occultées par le service, l'administration apporte des éléments d'information appropriés sur la nature des passages occultés et les raisons de leur occultation en faisant valoir que ces passages ne concernaient pas la société K.Y.L mais les relations de la société Inves avec des tiers. C'est donc à bon droit que les passages en cause, couverts par le secret professionnel, ont été occultés sur le fondement des dispositions de l'article L.103 du livre des procédures fiscales. D'autre part, alors que la SARL K.Y.L admet elle-même que " l'administration a respecté la lettre de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales ", elle lui reproche d'avoir communiqué tardivement les documents demandés, la mettant dans l'impossibilité de produire des observations en temps utile avant la mise en recouvrement. Toutefois la requérante reconnaît, dans ses écritures, avoir reçu l'ensemble des documents demandés, et notamment la proposition de rectification de la société Inves, dans sa version exploitable, au plus tard le 26 décembre 2018, soit vingt jours avant la mise en recouvrement des impositions, le 15 janvier 2019, de sorte qu'elle a disposé d'un délai suffisant pour formuler d'éventuelles observations. Est sans incidence à cet égard la circonstance que le service, qui n'y était pas tenu, n'ait pas répondu au courrier du 8 janvier 2019 par lequel la contribuable indiquait notamment n'avoir pas encore exploité les documents transmis. En conséquence, la société requérante n'est pas fondée à soutenir que la procédure d'imposition serait entachée d'irrégularité au regard des dispositions de l'article 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas non plus, en tout état de cause, fondée à soutenir que le service aurait méconnu son droit à la défense ou les principes de bonne administration et d'égalité devant les charges publiques.

10. Par ailleurs, dès lors que la procédure de contrôle et de rectification a été conduite dans le respect des garanties prévues par le législateur, la requérante ne peut pas utilement se prévaloir, à l'appui de sa demande en décharge, de ce que l'administration aurait méconnu à son encontre un principe de loyauté.

Sur le bien-fondé des impositions :

En ce qui concerne le cadre juridique :

11. Aux termes du I de l'article 256 du code général des impôts : " Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel ". Aux termes des I et II de l'article 271 du même code : " I. 1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération. / () II. 1. Dans la mesure où les biens et les services sont utilisés pour les besoins de leurs opérations imposables, et à la condition que ces opérations ouvrent droit à déduction, la taxe dont les redevables peuvent opérer la déduction est, selon le cas : / a) Celle qui figure sur les factures établies conformément aux dispositions de l'article 289 et si la taxe pouvait légalement figurer sur lesdites factures ; () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 272 du code précité : " () 3- La taxe sur la valeur ajoutée afférente à une livraison de biens ne peut faire l'objet d'aucune déduction lorsqu'il est démontré que l'acquéreur savait ou ne pouvait ignorer que, par son acquisition, il participait à une fraude consistant à ne pas reverser la taxe due à raison de cette livraison ".

12. Il résulte des dispositions de l'article 17 de la sixième directive 77/388/CEE du 17 mai 1977, reprises en substance à l'article 168 de la directive 2006/112/CE du 28 novembre 2006 et dont les dispositions du I et du a) du 1 du II de l'article 271 du code général des impôts assurent la transposition, que le bénéfice du droit à déduction de taxe sur la valeur ajoutée doit être refusé à un assujetti lorsqu'il est établi, au vu d'éléments objectifs, que celui-ci savait ou aurait dû savoir que, par l'opération invoquée pour fonder ce droit, il participait à une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée commise dans le cadre d'une chaîne de livraisons ou de prestations, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne, notamment par son arrêt du 18 décembre 2014, Staatssecretaris van Financiën c/ Schoenimport " Italmoda " Mariano Previti vof et Turbu.com BV, Turbu.com Mobile Phone's BV (aff. C-131/13, 163/13 et 164/13).

13. Si les opérateurs qui prennent toute mesure pouvant raisonnablement être exigée d'eux pour s'assurer que leurs opérations ne sont pas impliquées dans une fraude, qu'il s'agisse de la fraude à la taxe sur la valeur ajoutée ou d'autres fraudes, ne doivent pas perdre leur droit à déduire la taxe sur la valeur ajoutée acquittée en amont, en revanche, un assujetti qui savait ou aurait dû savoir que, par son acquisition, il participait à une opération impliquée dans une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée, doit être considéré comme participant à cette fraude, indépendamment de la question de savoir s'il tire ou non un bénéfice de la revente des biens, dès lors que, dans une telle situation, l'assujetti devient complice de la fraude, comme l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 6 juillet 2006, Axel Kittel et Recolta Recycling SRPL (aff. C-439/04 et C-440/04).

14. Si l'administration fiscale ne peut exiger de manière générale de l'assujetti souhaitant exercer son droit à déduction de la taxe sur la valeur ajoutée, d'une part, qu'il vérifie que l'émetteur de la facture correspondant aux biens et aux services au titre desquels l'exercice de ce droit est demandé dispose de la qualité d'assujetti, qu'il disposait des biens en cause et était en mesure de les livrer et qu'il a rempli ses obligations de déclaration et de paiement de la taxe, afin de s'assurer qu'il n'existe pas d'irrégularités ou de fraude au niveau des opérateurs en amont, ou, d'autre part, qu'il dispose de documents à cet égard, un opérateur avisé peut, en revanche, lorsqu'il existe des indices permettant de soupçonner l'existence d'irrégularités ou de fraude, se voir contraint de prendre des renseignements sur un autre opérateur auprès duquel il envisage d'acheter des biens ou des services afin de s'assurer qu'il s'est acquitté de ses obligations fiscales, comme l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 21 juin 2012, Mahagében kft (aff. C-80/11). Lorsque les indices permettent de soupçonner une méconnaissance, par un fournisseur de biens ou un prestataire de services, de ses obligations de déclaration ou de paiement de la taxe sur la valeur ajoutée, il appartient ainsi à l'assujetti qui a acquis certains de ces biens ou services, pour les céder à son tour, de s'assurer qu'en ce qui concerne ces biens et services, son fournisseur ou son prestataire s'est acquitté de ses obligations.

15. Enfin, il incombe à l'administration fiscale d'établir les éléments objectifs permettant de conclure que l'assujetti savait ou aurait dû savoir que l'opération invoquée pour fonder le droit à déduction était impliquée dans une fraude. Lorsque sont en cause des opérations similaires réalisées par des sociétés différentes pendant une courte période, ces éléments doivent porter sur chacune de ces sociétés, qu'il s'agisse de l'existence de la fraude reprochée, des indices permettant à l'assujetti mis en cause de la soupçonner ou encore des mesures qui peuvent raisonnablement être exigées.

En ce qui concerne la fraude :

16. L'autorité de la chose jugée appartenant aux décisions des juges répressifs devenues définitives qui s'impose aux juridictions administratives s'attache à la constatation matérielle des faits mentionnés dans le jugement, qui sont le support nécessaire du dispositif, et à leur qualification sur le plan pénal.

17. D'une part, par un arrêt n°23/03471 du 30 avril 2024, la cour d'appel de Paris a condamné M. A, en sa qualité de gérant de la société K.Y.L pour escroquerie. S'agissant de la société Inves, le juge pénal a constaté qu'elle n'était pas simplement défaillante dans le règlement de la TVA due ou insolvable, mais qu'elle commettait des omissions déclaratives (chiffre d'affaires déclaré de 100 061 euros en 2013 et de 274 844 euros en 2014, pour un chiffre d'affaires HT réalisé de 3 200 466 euros en 2013 et de 1 034 873 euros en 2014), que la différence entre le chiffre d'affaire réalisé et le chiffre d'affaire déclaré (97 % de minoration en 2013) était importante, qu'elle n'avait souscrit qu'une déclaration CA3 en août 2013, qu'elle facturait irrégulièrement de la TVA sur marge, qu'aucune comptabilité n'était tenue jusqu'en avril 2014, qu'elle n'a fonctionné que pendant 18 mois et a arrêté son activité à la date de démarrage du contrôle fiscal en septembre 2014, que les sommes qui n'ont pas été reversées à l'administration fiscale ont été appréhendées par la société et, selon les propres déclarations de l'expert-comptable, par le gérant lui-même.

18. Au vu de ces constations de fait, qui s'imposent au juge fiscal, l'administration apporte la preuve des défaillances déclaratives et contributives de la société Inves et, par suite, de sa participation à une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée.

19. D'autre part, par l'arrêt précité du 30 avril 2024, la cour d'appel de Paris a également constaté que la société K.Y.L s'interposait inutilement entre les sociétés Inves et Yonathsound, qui sont respectivement son fournisseur quasi exclusif et son client unique, que les opérations de la société K.Y.L étaient, de son point vue, économiquement irrationnelles. A cet égard, la cour a mentionné, ainsi que le reconnaissait le gérant, que la contribuable achetait la marchandise à la société Inves pour un prix 10 à 15 % inférieur à celui de la concurrence, que sur 26 opérations, 14 opérations étaient des ventes à perte, la société ne dégageant une marge positive uniquement grâce à un escompte de 3 % pour paiement comptant, de sorte que la Yonathsound était celle qui rendait possible le système en finançant la société K.Y.L. Le juge pénal a également souligné que les frais de transport n'étaient pas payés par la société K.Y.L, laquelle n'intervenait pas dans le circuit de distribution, que la société K.Y.L n'avait aucune capacité de stockage, que M. A ne démontrait pas un minimum de liens commerciaux avec son fournisseur, puisque ne figuraient en procédure ni bon de commande, ni bon de livraison, qu'il indiquait à tort, lors du contrôle fiscal, prendre en charge les frais de livraison et ignorer l'existence de l'escompte, alors que seul ce dernier permet la survie de la société. S'agissant des diligences de la société K.Y.L pour s'assurer de la probité de son fournisseur, la cour d'appel a notamment relevé que l'attestation de régularité fiscale de la société Inves pour l'année 2012 n'a été sollicitée que bien après cet exercice et que l'attestation pour l'année 2013 a été établie le 18 février 2014, date à laquelle la société Inves n'avait déposé aucun compte, ce que la requérante ne pouvait ignorer.

20. Eu égard à l'ensemble de ces motifs de fait, qui sont le support nécessaire de la condamnation prononcée et ne peuvent plus être utilement remis en cause devant le juge de l'impôt, l'administration établit qu'à tout le moins, il existait des indices qui permettaient à la société requérante de soupçonner la fraude à la TVA commise par la société Inves et, alors que l'ensemble de ces indices auraient dû la conduire à prendre toutes les mesures pouvant raisonnablement être requises de sa part dans un secteur dans lequel les fraudes à la taxe sur la valeur ajoutée sont fréquentes, que la société K.Y.L, qui ne s'est livrée à aucune vérification sérieuse, n'avait pas mis en œuvre les diligences qui pouvaient raisonnablement être exigées d'elle afin de s'assurer de l'absence de fraude.

21. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins de décharge de la requête de la SARL K.Y.L doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement d'une quelconque somme au titre des frais exposés par la requérante et non compris dans les dépens. Par ailleurs, il n'y a pas lieu de condamner l'administration aux dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL K.Y.L est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL K.Y.L et à l'administrateur de l'État chargé de la direction nationale d'enquêtes fiscales.

Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Huon, président ;

M. Viain, premier conseiller ;

Mme Froc, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

Le rapporteur,

signé

T. VIAIN

Le président,

signé

C. HUONLa greffière,

signé

A. TAINSA

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°1912553