Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2005588

mardi 5 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2005588
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation8ème Chambre
Avocat requérantCABINET PDGB AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 juin et 10 décembre 2020, M. et Mme A, représentés par Me Hugon, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de prononcer la décharge des cotisations d'impôt sur le revenu et de contribution exceptionnelle sur les hauts revenus auxquelles ils ont été assujettis au titre de l'année 2017, à hauteur respectivement de 80 517 euros et de 2 795 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que la rupture des relations de travail dont Mme A a fait l'objet est assimilable à un licenciement sans cause réelle et sérieuse et que l'indemnité transactionnelle qu'elle a perçue doit être regardée comme une indemnité non imposable en application du 1 de l'article 80 duodecies du code général des impôts.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 septembre 2020, la directrice départementale des finances publiques du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. et Mme A ne sont pas fondés.

Un mémoire a été présenté pour M. et Mme A, qui a été enregistré le 30 octobre 2023, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Saïh,

- les conclusions de M. Boriès, rapporteur public ;

- les observations M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A exerçait les fonctions de responsable du département émission de dettes, rattaché à l'emploi-type cadre stratégique juridique, au sein de la direction juridique de la société Natixis. A la suite de la rupture de son contrat de travail, un accord transactionnel a été conclu le 27 décembre 2017 entre cette société et Mme A qui prévoit, notamment, le versement d'une indemnité transactionnelle forfaitaire d'un montant brut de 311 877 euros. M. et Mme A ont souscrit la déclaration de leurs revenus de l'année 2017 en indiquant que Mme A avait perçu la somme de 308 039 euros. M. et Mme A ont été assujettis à l'impôt sur le revenu au titre de l'année 2017 pour un montant de 225 368 euros. Mme A a contesté cette imposition par réclamation préalable du 3 octobre 2019 au motif que l'intégralité de son indemnité transactionnelle aurait dû être exonérée d'impôt en application des dispositions de l'article 80 duodecies du code général des impôts telles qu'interprétées par le Conseil Constitutionnel dans sa décision n°2013-340 QPC du 20 décembre 2013 et par la jurisprudence du Conseil d'Etat, en raison de l'absence de cause réelle et sérieuse du licenciement dont elle avait fait l'objet. A la suite du rejet de sa réclamation, intervenu le 5 mars 2020, M. et Mme A demandent au Tribunal de prononcer la décharge des cotisations d'impôt sur le revenu et de contribution exceptionnelle sur les revenus auxquelles ils ont été ainsi assujettis au titre de l'année 2017, à hauteur respectivement de 80 517 euros et de 2 795 euros.

Sur les conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne la charge de la preuve :

2. Aux termes de l'article R. 194-1 du livre des procédures fiscales : " Lorsque, ayant donné son accord à la rectification ou s'étant abstenu de répondre dans le délai légal à la proposition de rectification, le contribuable présente cependant une réclamation faisant suite à une procédure contradictoire de rectification, il peut obtenir la décharge ou la réduction de l'imposition, en démontrant son caractère exagéré. /Il en est de même lorsqu'une imposition a été établie d'après les bases indiquées dans la déclaration souscrite par un contribuable ou d'après le contenu d'un acte présenté par lui à la formalité de l'enregistrement. ".

3. En l'espèce, la somme correspondant à l'indemnité transactionnelle a été imposée conformément à la déclaration d'impôt sur le revenu, souscrite par M. et Mme A. Par suite, il leur incombe, en application de l'article R. 194-1 du livre des procédures fiscales, d'apporter la preuve du caractère exagéré des impositions en litige.

En ce qui concerne le bien-fondé de l'imposition :

4. D'une part, aux termes de l'article 79 du code général des impôts : " Les traitements, indemnités, émoluments, salaires, pensions et rentes viagères concourent à la formation du revenu global servant de base à l'impôt sur le revenu. /Il en est de même des prestations de retraite servies sous forme de capital. ". Aux termes de l'article 80 duodecies du code général des impôts, dans sa rédaction applicable au litige : " 1. Toute indemnité versée à l'occasion de la rupture du contrat de travail constitue une rémunération imposable, sous réserve des dispositions suivantes. /Ne constituent pas une rémunération imposable : 1° Les indemnités mentionnées aux articles L. 1235-1, L. 1235-2, L. 1235-3, L. 1235-3-1 et L. 1235-11 à L. 1235-13 du code du travail ; 2° Les indemnités de licenciement ou de départ volontaire versées dans le cadre d'un plan de sauvegarde de l'emploi au sens des articles L. 1233-32 et L. 1233-61 à L. 1233-64 du code du travail ; (). ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 1235-3 du code du travail applicable au 31 décembre 2017 : " Si le licenciement d'un salarié survient pour une cause qui n'est pas réelle et sérieuse, le juge peut proposer la réintégration du salarié dans l'entreprise, avec maintien de ses avantages acquis. /Si l'une ou l'autre des parties refuse cette réintégration, le juge octroie au salarié une indemnité à la charge de l'employeur, dont le montant est compris entre les montants minimaux et maximaux fixés dans le tableau ci-dessous. () ".

6. Enfin, l'article 2044 du code civil dispose que : " La transaction est un contrat par lequel les parties, par des concessions réciproques, terminent une contestation née, ou préviennent une contestation à naître. /Ce contrat doit être rédigé par écrit. ".

7. Pour l'application et l'interprétation d'une disposition législative, aussi bien les autorités administratives que le juge sont liés par les réserves d'interprétation dont une décision du Conseil constitutionnel, statuant sur le fondement de l'article 61-1 de la Constitution, assortit la déclaration de conformité à la Constitution de cette disposition.

8. Il résulte de la réserve d'interprétation énoncée par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2013-340 QPC du 20 septembre 2013 statuant sur la conformité à la Constitution du 1 de l'article 80 duodecies du code général des impôts que les dispositions de cet article, qui définissent les indemnités versées à l'occasion de la rupture du contrat de travail bénéficiant, en raison de leur nature, d'une exonération totale ou partielle d'impôt sur le revenu, ne sauraient, sans instituer une différence de traitement sans rapport avec l'objet de la loi, conduire à ce que le bénéfice de l'exonération varie selon que l'indemnité a été allouée en vertu d'un jugement, d'une sentence arbitrale ou d'une transaction et qu'en particulier, en cas de transaction, il appartient à l'administration et, lorsqu'il est saisi, au juge de l'impôt, de rechercher la qualification à donner aux sommes objet de la transaction.

9. A cet égard, les sommes perçues par un salarié en exécution d'une transaction conclue avec son employeur ne sont susceptibles d'être regardées comme des indemnités pour licenciement sans cause réelle et sérieuse mentionnées à l'article L. 1235-3 du code du travail que s'il résulte de l'instruction que la rupture des relations de travail est assimilable à un tel licenciement. Dans ce cas, les indemnités accordées au titre d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse sont exonérées. La détermination par le juge de la nature des indemnités se fait au vu de l'instruction et conformément à la jurisprudence établie du juge du travail. Il appartient à l'administration et, lorsqu'il est saisi, au juge de l'impôt, au vu de l'instruction, de rechercher la qualification à donner aux sommes objet de la transaction, en recherchant notamment si elles ont entendu couvrir, au-delà des indemnités accordées au titre du licenciement, la réparation de préjudices distincts, afin de déterminer dans quelle proportion ces sommes sont susceptibles d'être exonérées.

10. Il résulte de l'instruction que Mme A a été recrutée par la société CDC Marchés le 1er juillet 1998 en qualité de juriste ingénierie financière. Dans le dernier état de la relation contractuelle, Mme A occupait les fonctions de responsable du département émission de dettes, rattaché à l'emploi-type cadre stratégique juridique, au sein de la direction juridique de la SA Natixis, statut cadre hors classification, niveau Z et percevait une rémunération fixe annuelle brute de base de 118 185 euros. Au cours de l'année 2017, la SA Natixis a engagé un projet d'adaptation et de simplification de l'organisation de la direction juridique. Dans le cadre de cette organisation, les fonctions de Mme A avaient vocation à s'orienter vers celles de " leader expert ". Contestant cette nouvelle organisation, Mme A s'est vue notifier son licenciement pour cause réelle et sérieuse par un courrier du 6 décembre 2017, qu'elle a contesté par un courrier du 12 décembre 2017. Pour mettre fin au différend opposant Mme A à son employeur, un accord transactionnel a été signé le 27 décembre 2017. Ce protocole précise que les parties acceptent un rapprochement transactionnel " sans pour autant reconnaître le bien-fondé de leurs positions respectives ". Ainsi, Mme A prend acte de la notification de son licenciement pour cause réelle et sérieuse par courrier recommandé du 6 décembre 2017 et renonce à contester la validité de ce licenciement ainsi que la régularité de la procédure. L'article 4 du protocole transactionnel prévoit alors qu'" en raison du préjudice moral et professionnel consécutif à la perte par Madame A de son emploi, tel que par elle allégué et distinct du préjudice résultant de la seule perte de salaire, et sans que cela constitue une reconnaissance par la société du caractère infondé et/ou illicite du licenciement de Mme A, la société consent à verser () à Mme A qui l'accepte, en réparation de la totalité du préjudice qu'elle prétend avoir subi du fait de la rupture de son contrat, une indemnité transactionnelle forfaitaire définitive et irrévocable d'un montant brut de 311 877 euros () ".

11. Mme A soutient que son licenciement est dépourvu de cause réelle et sérieuse, et que l'indemnité transactionnelle qui lui a été versée, qui a pour seul objet de réparer le préjudice né de ce licenciement doit être exonérée d'impôts en application de l'article 80 duodecies du code général des impôts.

12. En l'espèce, il résulte de l'instruction que la SA Natixis a engagé, au cours de l'année 2016, un projet de réorganisation dans une démarche " Transformation excellence opérationnelle " afin de clarifier les rôles et les objectifs de chacun, de fluidifier les processus de décisions et d'obtenir une meilleure capacité d'exécution. Dans cette perspective, une nouvelle organisation de la direction juridique a notamment été mise en place, dans le cadre de laquelle Mme A se voyait confier des missions de " leader expert " et retirer ses fonctions de responsable du département émission de dettes. Ainsi, l'affectation de Mme A à ce nouveau poste, lequel s'accompagnait d'un appauvrissement conséquent de ses responsabilités en matière de gestion du personnel, son équipe de quinze personnes lui ayant été retirée, et d'un changement de fonctions résultant de la perte de ses attributions de responsable du département émission de dettes, caractérisait une modification de son contrat de travail. En conséquence, le refus de Mme A d'accepter la modification de son contrat de travail ne constitue pas une faute. Dans ces conditions, M. et Mme A sont fondés à soutenir que le licenciement de Mme A est intervenu sans cause réelle et sérieuse et, par suite, que l'indemnité transactionnelle susmentionnée doit être regardée comme une indemnité exonérée au sens de l'article 80 duodecies du code général des impôts.

13. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme A sont fondés à prétendre à la décharge des cotisations d'impôt sur le revenu et de contribution exceptionnelle sur les hauts revenus auxquelles ils ont été assujettis au titre de l'année 2017, à hauteur respectivement de 80 517 euros et de 2 795 euros.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, partie perdante, une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. et Mme A sont déchargés des cotisations d'impôt sur le revenu et de contribution exceptionnelle sur les hauts revenus auxquelles ils ont été assujettis au titre de l'année 2017, à hauteur respectivement de 80 517 euros et de 2 795 euros.

Article 2 : L'État versera à M. et Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme A et au directeur de la direction départementale des finances publiques du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 7 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

M. Amazouz, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2024.

La rapporteure,

signé

Z. Saïh

Le président,

signé

T. Bertoncini La greffière,

signé

M. B

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.