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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2101208

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2101208

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2101208
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre (JU)
Avocat requérantGALIMIDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 janvier 2021 la société Sogevil, représentée par Me Galimidi Solal, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 211 421,78 euros en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique, avec intérêts de droit ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 10 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de l'occupant sans titre du logement dont elle est propriétaire ;

- le préjudice subi s'élève à 211 421,78 euros correspondant pour 188 185,91 euros aux indemnités d'occupation non perçues et à une somme de 23 235,87 euros correspondant aux frais et honoraires du commissaire de justice.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 avril 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Sogevil ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de commerce ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

-le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Baude en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baude a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société Sogevil demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 211 421,78 euros en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique pour expulser, en exécution d'une ordonnance du juge des référés du tribunal judiciaire de Paris du 10 mars 2020, les occupants sans titre des locaux dont elle est propriétaire 29 rue Marc Sangnier à Villeneuve-la-Garenne.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".

3. L'article L. 412-6 de ce code dispose par ailleurs : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. "

4. Aux termes de l'article L. 622-21 du code de commerce : " I. Le jugement d'ouverture interrompt ou interdit toute action en justice de la part de tous les créanciers dont la créance n'est pas mentionnée au I de l'article L. 622-17 et tendant : / 1° A la condamnation du débiteur au paiement d'une somme d'argent ; /2° A la résolution d'un contrat pour défaut de paiement d'une somme d'argent. II. Sans préjudice des droits des créanciers dont la créance est mentionnée au I de l'article L. 622-17, le jugement d'ouverture arrête ou interdit toute procédure d'exécution tant sur les meubles que sur les immeubles ainsi que toute procédure de distribution n'ayant pas produit un effet attributif avant le jugement d'ouverture. () "

5. Tout justiciable nanti d'une décision de justice exécutoire est en droit d'obtenir, si nécessaire, que l'État lui apporte l'assistance de la force publique pour son exécution. L'État ne peut légalement refuser de prêter le concours de la force publique que si l'exécution forcée de la décision de justice est de nature à porter à l'ordre public des troubles d'une exceptionnelle gravité. L'autorité de police dispose, sous réserve de l'application éventuelle de l'article L. 412-6, d'un délai de deux mois pour assurer l'exécution forcée d'un jugement d'expulsion et que, passé ce délai, le justiciable nanti d'un tel jugement est en droit d'obtenir la réparation intégrale des préjudices dont l'inexécution de la décision de justice est à l'origine.

6. Il résulte de l'instruction que la requérante a requis le concours de la force publique le 26 juin 2020. Le préfet, au terme du délai de deux mois dont il disposait pour répondre à la réquisition, a implicitement refusé de l'accorder le 26 août 2020. Il résulte également de l'instruction que par un jugement exécutoire à titre provisoire de plein droit du 25 novembre 2020, porté à la connaissance du préfet le 14 décembre 2020, le tribunal de commerce de Nanterre a prononcé l'ouverture d'une procédure de redressement judiciaire de la société SAS EMAMI HOLDING. Cette décision a eu pour effet d'interrompre, à compter de son prononcé, toute mesure d'exécution de l'ordonnance du juge des référés du tribunal judiciaire de Paris du 10 mars 2020. Par suite il y a lieu de fixer la période de responsabilité de l'Etat du 26 août 2020 au 13 décembre 2020.

Sur le préjudice :

7. Le montant dont l'État est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, tel qu'il résulte du bail, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque ni l'occupant ni le bailleur n'ont clairement manifesté de volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période et qu'ils ne correspondent pas à l'échéance courante du loyer ou des charges.

8. Il résulte de l'instruction, et notamment des contrats de baux et du décompte de la dette locative que la perte de loyers subie par la requérante pour la période du 26 août 2020 au 13 décembre 2020 s'élève à la somme de 113 476,63 euros. Il n'y a pas lieu d'ajouter à cette somme le montant de la taxe foncière, aucune disposition des baux ne mettant cette taxe, qui incombe normalement au seul propriétaire, à la charge du preneur. Si les indemnités d'assurances souscrites par le propriétaire ont pour leur part vocation, en application de ces baux, à entrer dans l'assiette de l'indemnité due par l'Etat, il ne résulte pas de l'instruction, et notamment des pièces justificatives produites, que la société requérante a effectivement souscrit de telles assurances. De même si les charges contractuellement récupérables ont également vocation à entrer dans le calcul du préjudice indemnisable, celles-ci ne figurent toutefois pas dans le décompte ni dans les autres pièces produites par la requérante, qui ne permettent pas ainsi d'établir la réalité du paiement de ces charges par le propriétaire. Ainsi, il y a lieu de fixer à 113 476,63 euros le montant l'indemnité due par l'Etat à la requérante en réparation de son préjudice locatif.

9. La requérante demande le versement d'une somme de 23 235,87 euros au titre des frais exposés au titre des diligences du commissaire de justice et des frais relatifs à l'interruption de la tentative d'expulsion engagée par la force publique le 17 novembre 2020. Il résulte toutefois de l'instruction que cette interruption a eu pour cause l'existence d'un logement occupé au sein des locaux commerciaux exploités par la société SAS EMAMI HOLDING, partageant un accès commun avec ces locaux, et dont la libération ne pouvait pas intervenir pendant la période de trêve hivernale. En outre le concours du commissaire de justice aux opérations d'expulsion, et les frais de déménagement exposés par la requérante, auraient nécessairement été exposés par la requérante même si le préfet lui avait accordé le concours de la force publique dans un délai de deux mois à compter de sa réquisition. Ils ne sont donc pas directement imputables au refus du préfet de lui octroyer un tel concours. Par suite il y a lieu de n'indemniser la société requérante que des seuls frais directement liés aux suites du refus du concours et de la force publique, à savoir la réquisition itérative de la force publique du 27 août 2020, pour un montant de 85,87 euros.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'évaluer à la somme de 113 562,50 euros le préjudice subi par la requérante à raison du refus de concours de la force publique.

Sur les intérêts :

11. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte. " La société requérante a droit, à compter du 29 septembre 2020, date de sa réclamation à l'administration, aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité en capital prévue au point à compter du 29 septembre 2020, date de sa demande d'indemnisation préalable au préfet des Hauts-de-Seine.

Sur la subrogation :

12. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité allouée à la subrogation de l'État dans les droits que détient la société SOGEVIL à l'encontre des occupants du logement en cause, à raison de l'occupation indue pour la période de responsabilité de l'État, dans la limite du montant de l'indemnité mise à sa charge à ce titre par le présent jugement.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

13. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Elle peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

14. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par la société Sogevil et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Sogevil la somme de 113 562,50 euros avec intérêt au taux légal à compter du 29 septembre 2020, date à laquelle sa demande indemnitaire préalable a été réceptionnée par l'administration.

Article 2 : Le paiement de cette indemnité est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de la société Sogevil à l'encontre des occupants du logement en cause durant la période de responsabilité de l'Etat, à concurrence du montant de cette indemnité.

Article 3 : L'État versera à la société Sogevil une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Article 4 : Les conclusions de la requête de la société Sogevil sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Sogevil et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juin 2024.

Le magistrat désigné,

signé

F. - E. BaudeLa greffière,

signé

S. Le Gueux La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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