Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2116145

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2116145
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation8ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 23 décembre 2021 et 8 juin 2022, M. B A demande au tribunal :

1°) la décharge des cotisations supplémentaires à l'impôt sur le revenu auxquelles il a été assujetti au titre des années 2015 et 2016, ainsi que des pénalités correspondantes ;

2°) la décharge des droits supplémentaires de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés pour la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016, ainsi que des pénalités correspondantes ;

3°) le bénéfice du sursis de paiement.

Il soutient que :

- la procédure de vérification est irrégulière dès lors qu'il n'a pas pu bénéficier d'un dialogue oral et contradictoire avec le vérificateur ;

- il s'est écoulé un délai de trois ans entre la date de l'envoi de sa réclamation préalable et la réponse de l'administration ;

- certains encaissements soumis à la taxe sur la valeur ajoutée l'ont été à tort dès lors qu'il s'agit de virements internes, de gains de jeu, de déblocage de crédit à la consommation ou de réalisation d'un placement financier ;

- les sommes correspondantes ne sauraient davantage constituer des revenus professionnels imposables dans la catégorie des bénéfices non commerciaux ;

- les pénalités pour manquement délibéré ne sont pas justifiées dès lors qu'il n'est pas démontré qu'il avait l'intention délibérée d'éluder l'impôt ;

- ses éventuels redressements doivent être compensés par le versement de l'aide aux entreprises en difficulté liées au Covid au titre des mois de février à juillet 2021.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 13 avril et 20 juin 2022, la directrice départementale des finances publiques des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bertoncini, président-rapporteur,

- et les conclusions de M. Bories, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a exercé entre mai 2015 et septembre 2018, l'activité individuelle de professeur de bridge, dont le siège était fixé à son adresse personnelle, au titre de laquelle il a fait l'objet d'une vérification de comptabilité. L'administration fiscale l'a informé, par une proposition de rectification du 18 juillet 2018, après avoir dressé un procès-verbal pour défaut de présentation de comptabilité et reconstitué extra-comptablement son chiffre d'affaires à partir des encaissements bancaires figurant sur ses comptes bancaires, des rehaussements à l'impôt sur le revenu dans la catégorie des bénéfices non commerciaux et à la taxe sur la valeur ajoutée au titre des années 2015 et 2016. Après le rejet de ses réclamations préalables, M. A demande la décharge de ces impositions supplémentaires.

Sur la régularité de la procédure d'imposition :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 13 du livre des procédures fiscales : " Les agents de l'administration des impôts vérifient sur place, en suivant les règles prévues par le présent Livre, la comptabilité des contribuables astreints à tenir et à présenter des documents comptables ". Si ces dispositions ont pour conséquence que toute vérification de comptabilité doit en principe se dérouler dans les locaux de l'entreprise vérifiée, la vérification n'est toutefois pas nécessairement entachée d'irrégularité du seul fait qu'elle ne s'est pas déroulée dans ces locaux. Il en va ainsi lorsque, notamment, la comptabilité ne se trouve pas dans l'entreprise et que, d'un commun accord entre le vérificateur et les représentants de celle-ci, les opérations de vérification se, déroulent au lieu où se trouve la comptabilité, dès lors que cette circonstance ne fait, par elle-même, pas obstacle à ce que la possibilité d'engager avec le vérificateur un débat oral et contradictoire demeure offerte aux représentants de l'entreprise vérifiée.

3. Dans le cas où la vérification de la comptabilité d'une entreprise a été effectuée, soit, comme il est de règle, dans ses propres locaux, soit, si son dirigeant ou représentant l'a expressément demandé, dans les locaux du comptable auprès duquel sont déposés les documents comptables, c'est au contribuable qui allègue que les opérations de vérification ont été conduites sans qu'il ait eu la possibilité d'avoir un débat oral et contradictoire avec le vérificateur de justifier que ce dernier se serait refusé à un tel débat soit avec les mandataires sociaux, soit avec leurs conseils, préposés ou mandataires de droit et de fait.

4. Il résulte de l'instruction que la vérificatrice a adressé son avis de vérification de comptabilité au requérant, qui en a accusé réception le 13 avril 2018, et que celle-ci s'est rendue sur place, dans les locaux de l'entreprise fixés au lieu de l'adresse personnelle de M. A, à trois reprises les 2 mai, 25 mai et 8 juin 2018. Au cours de ces visites, l'administration fiscale fait valoir que la vérificatrice a échangé avec le requérant sur l'absence de pièces comptables, entrainant la rédaction d'un procès-verbal de défaut de présentation de comptabilité, sur les conditions particulières d'exploitation de son activité et sur les différents justificatifs produits. Elle ajoute que, le 8 juin 2018, la vérificatrice a présenté au requérant l'intégralité des conséquences de cette vérification et les motifs de ces derniers. Ainsi M. A, qui se borne à indiquer que les rencontres avec la vérificatrice furent très brèves, qu'il n'aurait pas eu l'occasion de faire valoir oralement ses observations et que la dernière réunion ne constituait pas une réunion de synthèse, n'établit pas que la vérificatrice se serait refusée à mener avec lui ou son mandataire un débat oral et contradictoire, l'administration n'étant pas tenue de donner au contribuable, avant la proposition de rectification, une information sur les redressements qu'il pourrait envisager.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales : " L'administration adresse au contribuable une proposition de rectification qui doit être motivée de manière à lui permettre de formuler ses observations ou de faire connaître son acceptation () ".

6. En cas de contestation sur ce point, il incombe à l'administration fiscale d'établir qu'une telle notification a été régulièrement adressée au contribuable et, lorsque le pli contenant cette notification a été renvoyé par le service postal au service expéditeur, de justifier de la régularité des opérations de présentation à l'adresse du destinataire. La preuve qui lui incombe ainsi peut résulter soit des mentions précises, claires et concordantes figurant sur les documents, le cas échéant électroniques, remis à l'expéditeur conformément à la règlementation postale soit, à défaut, d'une attestation de l'administration postale ou d'autres éléments de preuve établissant la délivrance par le préposé du service postal d'un avis de passage prévenant le destinataire de ce que le pli est à sa disposition au bureau de poste. Compte tenu des modalités de présentation des plis recommandés prévues par la réglementation postale, doit être regardé comme portant des mentions précises, claires et concordantes suffisant à constituer la preuve d'une notification régulière le pli recommandé retourné à l'administration auquel est rattaché un volet " avis de réception " sur lequel a été apposée la date de vaine présentation du courrier et qui porte, sur l'enveloppe ou l'avis de réception, l'indication du motif pour lequel il n'a pu être remis.

7. Il résulte de l'instruction, et en particulier de la copie de l'enveloppe d'expédition de la proposition de rectification du 18 juillet 2018, que celle-ci a été expédiée à la dernière adresse connue du requérant, adresse qu'il a également déclaré au tribunal, où elle a été présentée le 20 juillet suivant, avant d'être retournée à l'administration fiscale avec la mention " Pli avisé et non réclamé ". Les mentions figurant sur cette pièce sont, dans les circonstances de l'espèce, suffisamment claires, précises et concordantes pour établir la régularité de la notification intervenue le 20 juillet 2018. Par suite, quels que soient les motifs pour lesquels le requérant n'a pas retiré ce pli dans le délai de garde par les services postaux, l'administration fiscale l'a bien adressé à M. A avant de mettre en recouvrement les impositions. Partant, le moyen tiré de ce que la procédure d'imposition aurait été irrégulière en méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales ne peut qu'être écarté.

8. En dernier lieu, la circonstance que le requérant ait adressé ses réclamations préalables à l'administration fiscale le 5 décembre 2018 pour ne recevoir une réponse que le 21 octobre 2021 est sans incidence sur la régularité de la procédure d'imposition.

Sur le bienfondé des impositions litigieuses :

9. Aux termes de l'article R. 194-1 du livre des procédures fiscales : " Lorsque, ayant donné son accord à la rectification ou s'étant abstenu de répondre dans le délai légal à la proposition de rectification, le contribuable présente cependant une réclamation faisant suite à une procédure contradictoire de rectification, il peut obtenir la décharge ou la réduction de l'imposition, en démontrant son caractère exagéré. ".

10. Le requérant n'ayant pas contesté les redressements notifiés selon la procédure contradictoire, la proposition de rectification du 18 juillet 2018 devant être regardée comme lui ayant été régulièrement notifiée ainsi qu'il a été dit au point 7 ci-dessus, il lui appartient de démontrer le caractère exagéré de l'imposition pour pouvoir obtenir sa décharge.

En ce qui concerne les bénéfices non commerciaux :

11. Aux termes de l'article 92 du code général des impôts : " 1. Sont considérés comme provenant de l'exercice d'une profession non commerciale ou comme revenus assimilés aux bénéfices non commerciaux, les bénéfices des professions libérales, des charges et offices dont les titulaires n'ont pas la qualité de commerçants et de toutes occupations, exploitations lucratives et sources de profits ne se rattachant pas à une autre catégorie de bénéfices ou de revenus () ". Aux termes de l'article 93 du même code : " 1. Le bénéfice à retenir dans les bases de l'impôt sur le revenu est constitué par l'excédent des recettes totales sur les dépenses nécessitées par l'exercice de la profession () ".

12. En premier lieu, le contribuable à qui incombe la charge de prouver l'exagération d'une reconstitution de son résultat peut, s'il n'est pas en mesure d'établir le montant exact de ses résultats en s'appuyant sur une comptabilité régulière et probante, soit critiquer la méthode d'évaluation que l'administration a suivie et qu'elle doit faire connaître au contribuable, en vue de démontrer soit que cette méthode est radicalement viciée ou excessivement sommaire, soit qu'elle aboutit, au moins sur certains points et pour un certain montant, à une exagération des bases d'imposition, soit encore, aux mêmes fins, soumettre à l'appréciation du juge une nouvelle méthode d'évaluation permettant de déterminer les bases d'imposition avec une précision meilleure que celle qui pouvait être atteinte par la méthode primitivement utilisée par l'administration. A l'appui de sa démonstration, il peut, en cours d'instance, apporter tous les éléments de preuve comptables ou extra-comptables.

13. Pour reconstituer les recettes hors taxes réalisées par le requérant dans le cadre de son activité de professeur de bridge, l'administration fiscale s'est fondée sur les encaissements effectués sur ses comptes bancaires mixtes et a usé de son droit de communication auprès du club de bridge de Garches. M. A soutient que différents crédits portés sur ses comptes bancaires ne sont pas de nature professionnelle, trois versements espèces de 3 810 euros, 3 840 euros et 1 900 euros correspondant à des gains de jeu, un virement de 8 000 euros correspondant à du chiffre d'affaires 2014, un virement de 650 euros correspondant au déblocage d'un crédit à la consommation, un virement de 4 964 euros correspondant à la réalisation d'un placement financier et 8 000 euros correspondant à un virement de compte à compte. Toutefois, alors qu'il en supporte la charge, il n'apporte au soutien de son argumentation aucun élément de nature à justifier que ces sommes, présentes sur des comptes mixtes et alors qu'il n'a pas présenté de comptabilité, n'auraient pas le caractère professionnel. Ainsi, c'est à bon droit que l'administration en a tenu compte pour déterminer les bénéfices non commerciaux imposables au titre des années 2015 et 2016.

14. En second lieu, lorsqu'un contribuable est assujetti à la taxe sur la valeur ajoutée, les recettes, achats et frais généraux doivent être retenus pour leur montant taxes comprise, hormis si le contribuable a opté pour une comptabilisation hors taxes de ses résultats. Dès lors que le requérant n'a pas présenté de comptabilité et, ainsi, d'option pour l'enregistrement de ses opérations et la déclaration de leur bénéfice hors taxe sur la valeur ajoutée, c'est à bon droit que l'administration fiscale a déterminé ses recettes touTEs taxes comprises sur la base de ses encaissements bancaires.

En ce qui concerne la taxe sur la valeur ajoutée :

15. Eu égard à ce qui a été dit au point 12 ci-dessus, les différentes recettes en litige devant être regardées comme ayant un caractère professionnel, c'est à bon droit que l'administration fiscale les a assujetties à la taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016.

Sur les pénalités :

16. Il résulte des dispositions combinées des articles 1728 et 1729 du code général des impôts que la majoration prévue à l'article 1729 est applicable si l'administration fiscale établit l'intention délibérée du contribuable d'éluder l'impôt.

17. Pour justifier l'application de la pénalité de 40 % prévue par les dispositions de l'article 1729 dudit code, l'administration fiscale se prévaut, d'une part, de l'absence de comptabilité de l'activité individuelle de M. A, lequel ne pouvait ignorer être tenu d'en établir une, d'autre part de l'importance des minorations de recettes et de chiffre d'affaires déclarées de respectivement 84% et 69% des bénéfices non commerciaux 2015 et 2016 et de 71% et 63% de la taxe sur la valeur ajoutée, et enfin du caractère répété de ces manquements. Par suite, l'administration doit être regardée comme apportant la preuve de la volonté délibérée de M. A d'éluder l'impôt. C'est donc à bon droit qu'elle a assorti les impositions litigieuses de la majoration de 40 % prévue par les dispositions de l'article 1729 du code général des impôts.

Sur la compensation :

18. Aux termes de l'article 205 du livre des procédures fiscales : " Les compensations de droits prévues aux articles L. 203 et L. 204 sont opérées dans les mêmes conditions au profit du contribuable à l'encontre duquel l'administration effectue un redressement lorsque ce contribuable invoque une surtaxe commise à son préjudice ou lorsque le redressement fait apparaître une double imposition ". Aux termes de l'article L. 203 du même livre : " Lorsqu'un contribuable demande la décharge ou la réduction d'une imposition quelconque, l'administration peut, à tout moment de la procédure et malgré l'expiration des délais de prescription, effectuer ou demander la compensation dans la limite de l'imposition contestée, entre les dégrèvements reconnus justifiés et les insuffisances ou omissions de toute nature constatées dans l'assiette ou le calcul de l'imposition au cours de l'instruction de la demande. ".

19. Dès lors qu'il ne s'agit pas d'une imposition, M. A ne peut utilement solliciter la compensation entre les impositions en litige et le bénéfice d'aides consenties au titre du fonds de solidarité à destination des entreprises particulièrement touchées par les conséquences économiques, financières et sociales de la propagation de l'épidémie de Covid-19 mises en place par l'ordonnance n°2020-317 du 25 mars 2020.

Sur les conclusions aux fins de sursis de paiement :

20. Le présent jugement se prononçant sur le fond de l'affaire, les conclusions de la requête tendant au sursis de paiement de l'imposition contestée se trouvent ainsi privées d'objet et ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au directeur départemental des finances publiques du département du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 13 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

Le président-rapporteur,

T. BertonciniL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

Z. Saïh

La greffière,

N. Magen

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2116145