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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2215651

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2215651

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2215651
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre (JU)
Avocat requérantADMINIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 novembre 2022 et 13 novembre 2023, la SCI Sky Plouges, représentée par Me Adeline-Delvolvé, demande au tribunal :

1°) De condamner l'Etat à lui verser 190 671,93 euros en réparation des préjudices subis à raison de l'illégalité de l'arrêté du 13 août 2018 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a déclaré irrémédiablement insalubre, et interdit à l'habitation, les locaux dont elle est propriétaire 127 rue du général Leclerc à Nanterre, avec intérêts de droit.

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que le versement de droits de plaidoirie à hauteur de 13 euros par audience.

Il soutient que l'illégalité de l'arrêté engage la responsabilité pour faute de l'Etat et que les préjudices subis doivent être réparés à hauteur de 155 615,51 euros pour la perte de loyers, 15 056,42 euros pour les travaux,10 000 euros au titre du préjudice moral et 10 000 euros au titre des troubles dans les conditions d'existence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

-le code de la construction et de l'habitation ;

-le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. Baude, rapporteur,

- les conclusions de M. Louvel, rapporteur public,

-et les observations de Me Bounione, représentant la SCI Sky Plouges.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Sky Plouges est propriétaire de huit logements sur un terrain situé 127 boulevard du général Leclerc à Nanterre (92000) qu'elle loue, par le biais d'une association, à des personnes en difficulté ou handicapées. Au regard, d'une part, des conclusions d'un rapport de visite établi par l'agence régionale de santé (ARS) d'Île-de-France du 21 juin 2018 et, d'autre part, de l'avis émis par le conseil départemental de l'environnement et des risques sanitaires et technologiques (CoDERST) dans sa séance du 31 juillet 2018, le préfet des Hauts-de-Seine a, par un arrêté du 13 août 2018, déclaré insalubre de façon irrémédiable et a interdit immédiatement à l'habitation ces huit logements. Cet arrêté a été annulé par le tribunal administratif le 26 mai 2021. Par la présente requête la société Sky Plouges demande au tribunal de condamner l'Etat à réparer les préjudices que lui ont causé cette décision illégale entre la date de son édiction et celle de son annulation.

Sur la responsabilité :

2. L'édiction illégale, par le préfet, d'un arrêté déclarant des locaux irrémédiablement insalubres, et interdisant leur habitation, constitue une faute susceptible d'engager la responsabilité de la commune, sous réserve pour le pétitionnaire de justifier de préjudices en lien direct et certain avec l'illégalité ainsi commise.

Sur les préjudices :

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'ARS du 21 juin 2018 et du procès-verbal du CoDERST du 31 juillet 2018, que les locaux dont la SCI est propriétaire étaient insalubres à la date de l'arrêté attaqué. Si la SCI soutient avoir réalisé des travaux de nature à remédier à cette insalubrité, elle indique dans ses écritures que ceux-ci ont été réalisés postérieurement à l'annulation de l'arrêté par le jugement du 26 mai 2021. Par suite les locaux n'étaient pas en état d'être loués entre le 13 août 2018 et le 26 mai 2021 et ne pouvaient ainsi permettre la perception par la SCI de loyers pendant cette période. La perte de loyers sur cette période n'est ainsi pas imputable à la faute commise par le préfet en déclarant à tort les locaux irrémédiablement insalubres, mais à l'état d'insalubrité des locaux, impropres à l'habitation et par conséquent à la location à des tiers, à fortiori à des personnes vulnérables. En l'absence de lien de causalité directe entre l'illégalité de l'arrêté et le préjudice financier tiré de la perte de loyers, la SCI n'est pas fondée à réclamer la réparation de ce chef de préjudice.

4. La SCI fait valoir qu'en application de l'arrêté elle a dû réaliser des travaux à concurrence de 15 056,42 euros. Il ne résulte toutefois pas de l'arrêté qu'il prescrivait à la SCI de réaliser des travaux de remédiation de l'insalubrité. En l'absence de lien de causalité directe entre l'illégalité de l'arrêté et ce préjudice matériel, la SCI n'est pas fondée à réclamer la réparation de ce chef de préjudice.

5. La SCI fait valoir que l'illégalité de l'arrêté l'a privée de la possibilité de fonctionner normalement et de mettre en œuvre une politique pluriannuelle d'investissement, circonstance génératrice de troubles dans ses conditions d'existence. Il résulte toutefois de l'instruction que l'insalubrité, même remédiable, des locaux était de nature à faire obstacle à une exploitation normale d'un immeuble de rapport. En outre il n'est pas établi par la SCI qu'à la date de l'arrêté attaqué elle envisageait de rénover les locaux et que l'arrêté aurait compromis l'exécution d'un plan pluriannuel d'investissement. En revanche la SCI a été placée, entre la date d'édiction de l'arrêté et son annulation, dans l'incertitude quant à l'opportunité de réaliser des travaux de remédiation de l'insalubrité, ceux-ci risquant en effet d'être exposés en pure perte en cas de rejet de son recours contre l'arrêté. Elle atteste, par la production d'un devis de 40 000 euros établi le 29 janvier 2019, avoir sérieusement envisagé ceux-ci. Cette incertitude, directement liée à l'édiction de l'arrêté, a constitué un aléa excédant ceux auxquels sont normalement exposés les personnes faisant profession de louer des biens locatifs, aléa constitutif d'un trouble dans les conditions d'existence de la SCI dont celle-ci est fondée à demander réparation. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant à la SCI une somme de 3 000 euros.

6. Enfin si la SCI fait valoir qu'elle a subi un préjudice moral lié à l'atteinte à sa réputation, elle ne conteste pas l'insalubrité des locaux à la date d'édiction de l'arrêté, insalubrité qu'elle ne pouvait ignorer étant donné la multiplicité des causes de celle-ci. Il est en outre établi qu'elle exploitait ces locaux insalubres à titre onéreux, notamment en les louant à des personnes vulnérables peu susceptibles de faire valoir leurs droits. Par suite la mise en œuvre par le préfet de ses pouvoirs de police spéciale, à laquelle la SCI pouvait au demeurant s'attendre, n'est pas de nature à lui avoir causé un quelconque préjudice moral.

7. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'allouer à la SCI Sky Plouges la somme de 3 000 euros en réparation des préjudices que lui ont causé l'illégalité de l'arrêté attaqué.

Sur les intérêts :

8. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement au principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, la SCI Sky Plouges a droit aux intérêts au taux légal afférents à la somme de 3 000 euros à compter du 20 juillet 2022, date de réception de sa demande indemnitaire préalable.

Sur les frais liés au litige :

9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Elle peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées au titre des dispositions précitées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative par la SCI Sky Plouges.

Sur le droit de plaidoirie :

11. En application de l'article R. 652-26 du code de la sécurité sociale : " Le droit de plaidoirie prévu au premier alinéa de l'article L. 652-6 est exigible devant les juridictions administratives de droit commun et les juridictions de l'ordre judiciaire () Le droit de plaidoirie ne peut faire l'objet d'aucune dispense. " et aux termes de l'article R. 652-27 du même code : " Le droit de plaidoirie est dû à l'avocat pour chaque plaidoirie faite aux audiences dont la liste est fixée par arrêté du garde des sceaux, ministre de la justice. A défaut de plaidoirie, est considéré comme ayant plaidé l'avocat représentant la partie à l'audience () ". Enfin, en application des dispositions de l'article R. 652-28 de ce code : " Le montant du droit de plaidoirie est fixé à 13 euros. ".

12. La SCI, qui a été représentée à l'audience, est fondée à demander le versement de la somme de 13 euros au titre du droit de plaidoirie.

D É C I D E :

Article 1er :L'Etat est condamné à verser la somme de 3 000 euros à la SCI Sky Plouges. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 20 juillet 2022.

Article 2 : Les conclusions de la requête de SCI Sky Plouges sont rejetées pour le surplus.

Article 3: L'Etat versera la somme de 13 euros à la SCI Sky Plouges sur le fondement de l'article L. 723-3 du code de sécurité sociale.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à la SCI Sky Plouges et à la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juin 2024.

Le magistrat désigné,

F. -E. BaudeLa greffière,

S. Le Gueux

La République mande et ordonne à la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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