Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2304484
lundi 8 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2304484 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre (JU) |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 27 mars 2023, la Caisse des dépôts et consignations, représentée par Me Assous, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 55 992,61 euros en réparation du préjudice subi à la suite du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de l'occupante du logement sis 98 rue Longchamps à Neuilly-sur-Seine ;
2°) d'assortir cette somme des intérêts au taux légal à compter du 11 juin 2021, date de réception par l'administration de sa demande indemnitaire préalable et de leur capitalisation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de l'occupante du logement sis 98 rue Longchamps à Neuilly-sur-Seine ;
- le préjudice subi s'élève à 55 992,61 euros correspondant aux indemnités d'occupation non perçues pendant la période de responsabilité allant du 1er avril 2021 au 18 mai 2022.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut d'une part, à la limitation de l'indemnisation demandée par la requérante à hauteur de 11 408,17 euros, d'autre part, à la subrogation de l'Etat dans les droits de la requérante, enfin, au rejet du surplus de la requête.
Il fait valoir que :
- les lieux ont été libérés le 17 mai 2022 et que deux protocoles transactionnels ont été signés entre les parties le 30 septembre 2021 et le 7 mars 2022 pour le paiement des indemnités d'occupation dues pendant la période de responsabilité de l'Etat s'étendant du 1er avril 2021 au 31 décembre 2021, et qu'une somme de 22 236,02 euros a déjà été allouée à la requérante à ce titre ;
- les frais non compris dans les dépens dont le remboursement est demandé sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne sont pas justifiés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code civil ;
- le code de la construction et de l'habitation ;
- le code des procédures civiles d'exécution ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Zaccaron Guérin, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Le rapporteur public a été dispensé, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Zaccaron Guérin, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étant ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. La Caisse des dépôts et consignations demande au tribunal la condamnation de l'Etat à lui réparer le préjudice financier résultant du refus de concours de la force publique pour l'exécution d'une ordonnance du tribunal de proximité de Courbevoie du 7 septembre 2020, autorisant l'expulsion de l'occupante d'un logement sis 98 rue de Longchamps à Neuilly-sur-Seine.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :
2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'État de prêter son concours ouvre droit à réparation. ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".
3. En vertu de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. En l'espèce, l'autorité judiciaire n'a pas, dans son ordonnance du juge des référés du 6 juin 2016 du tribunal d'instance d'Asnières, privé les occupants du bénéfice de l'application des dispositions de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles.
4. Si ces dispositions exigent des autorités de police qu'elles sursoient, au cours de la période dite de "trêve hivernale", à prêter le concours de la force publique en vue de l'expulsion d'un occupant sans titre ordonnée par l'autorité judiciaire, elles ne font pas obstacle à ce que l'administration soit valablement saisie pendant cette même période d'une demande de concours de la force publique dont le rejet est susceptible d'engager la responsabilité de l'État. Une demande de concours de la force publique formulée pendant cette période fait ainsi courir le délai à l'issue duquel, en l'absence de réponse, naît une décision implicite de refus de nature à engager la responsabilité de l'État. Cependant, un refus de concours intervenant pendant la trêve hivernale n'engage la responsabilité de l'État, au plus tôt, qu'à compter de la fin de celle-ci.
5. Il résulte de l'instruction que le commandement de quitter les lieux a été signifié aux occupants des lieux le 24 septembre 2020 et reçu en préfecture le 21 octobre 2020. Par ailleurs, la Caisse de dépôt et de consignations a requis du préfet des Hauts-de-Seine le concours de la force publique le 4 janvier 2021 et ce dernier disposait donc d'un délai de deux mois pour se prononcer, soit jusqu'au 4 mars 2021. Toutefois, le refus implicite du préfet des Hauts-de-Seine intervenant pendant la période de trêve hivernale, ne peut, en application des dispositions précitées, engager la responsabilité de l'Etat qu'à la fin de celle-ci, soit à partir du 1er juin 2021.
6. Toutefois, il résulte des articles 2044 et 2052 du code civil que l'administration peut, ainsi que le rappelle désormais l'article L. 423-1 du code des relations entre le public et l'administration, afin de prévenir ou d'éteindre un litige, légalement conclure avec un particulier un protocole transactionnel, sous réserve de la licéité de l'objet de ce dernier, de l'existence de concessions réciproques et équilibrées entre les parties et du respect de l'ordre public. A cet égard, il résulte de l'instruction, qu'en vertu de deux protocoles transactionnels, la requérante a accepté une indemnisation totale de 22 236,02 euros pour la période antérieure au 1er janvier 2022 et a renoncé à toutes actions et prétentions concernant les préjudices subis sur cette période en raison du refus du préfet des Hauts-de-Seine de lui octroyer le concours de la force publique.
7. Il y a ainsi lieu de tenir l'Etat responsable de l'inexécution de l'ordonnance du tribunal de proximité de Courbevoie citée au point 1 du présent jugement, entre le 1er janvier 2022 et le 18 mai 2022, date à laquelle la libération des lieux est intervenue.
En ce qui concerne les préjudices allégués :
8. Le montant dont l'État est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, tel qu'il résulte du bail, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque ni l'occupant ni le bailleur n'ont clairement manifesté de volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période et qu'ils ne correspondent pas à l'échéance courante du loyer ou des charges.
9. Il résulte des décomptes et pièces produits par la requérante que, sur la période de responsabilité de l'Etat énoncée au point 7 du présent jugement, le montant total de la dette locative dont était redevable l'occupant s'élevait à la somme de 11 489,08 euros, calculée sur la base d'une indemnité d'occupation mensuelle de 2 508,18 euros sur une période de quatre mois et dix-huit jours. Il y a donc lieu de fixer à la somme de 11 489,08 euros, l'indemnité due par l'Etat à la Caisse de dépôt et consignations en réparation de son préjudice locatif.
10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de fixer à la somme de 11 489,08 euros l'indemnité due par l'Etat à la requérante en réparation de son préjudice locatif résultant du refus du préfet de lui accorder le concours de la force publique, sur la période du 1er janvier 2022 au 18 mai 2022.
Sur la subrogation :
11. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité allouée à la subrogation de l'Etat dans les droits que détiendrait la Caisse de dépôt et de consignations à l'encontre des occupants du logement en cause, à raison de l'occupation indue pour la période de responsabilité de l'Etat, dans la limite du montant de l'indemnité mise à sa charge à ce titre par le présent jugement.
Sur les intérêts :
12. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter de la réception par la partie débitrice de la réclamation de la somme principale. Il résulte de l'instruction que la demande de la requérante a été reçue par l'administration le 11 juin 2021. La requérante a donc droit aux intérêts des loyers échus avant la date du 11 juin 2021.
Sur la capitalisation des intérêts :
13. L'article 1343-2 du code civil, dispose que " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise. ". La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.
14. En l'espèce, la capitalisation des intérêts ayant été demandée pour la première fois le 27 mars 2023, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 11 juin 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros au titre des frais non compris dans les dépens que la requérante a exposés.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la Caisse de dépôt et de consignations la somme de 11 489,08 euros avec intérêt au taux légal à compter du 11 juin 2021, date à laquelle la demande indemnitaire préalable a été réceptionnée par l'administration. Les intérêts échus à la date du 11 juin 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes des intérêts.
Article 2 :Le paiement de cette indemnité est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de la Caisse de dépôt et de consignations à l'encontre des occupants du logement en cause, durant la période de responsabilité de l'Etat, à concurrence du montant de cette indemnité.
Article 3 : L'Etat versera à la Caisse de dépôt et de consignations une somme de 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 :Le présent jugement sera notifié à la Caisse des dépôts et consignations et au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer.
Copie en sera délivrée au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 avril 2024.
La magistrate désignée,
signé
C. Zaccaron Guérin Le greffier,
signé
F. Lux
La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 23044842
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