Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2306515

lundi 8 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2306515
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)
Avocat requérantKWEMO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 avril 2023, M. B A, représenté par Me Kwemo, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) de condamner l'État à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de son absence de relogement ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée dès lors qu'il n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'il a été reconnu prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable du département du Val-d'Oise le 11 mars 2022 ;

- il subit en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence, dès lors qu'il vit dans un logement temporaire inadapté à sa situation, ce qui porte une atteinte grave à son droit à la vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il subit un préjudice moral dès lors qu'il se sent abandonné par l'État.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 18 août 2023 et le 20 mars 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la réalité du préjudice subi par M. A n'est pas démontrée, dès lors que celui-ci, d'une part, se borne à mentionner des faits non-circonstanciés et, d'autre part, à produire des pièces qui ne font pas état de démarches entreprises par le requérant auprès des services d'aide sociale ou des centres d'hébergement d'urgence, afin de remédier à sa situation ;

- la famille a été relogée par le parc social le 30 janvier 2024 ;

- l'intéressé ayant été relogé un peu plus d'un an seulement après l'expiration du délai imparti au préfet ; or, un tel délai raisonnable n'est pas de nature à engager la responsabilité de l'État ;

Vu :

- la décision en date du 18 septembre 2023 par laquelle le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé l'aide juridictionnelle totale à M. A ;

- l'ordonnance n° 2213052 du 26 janvier 2023 par laquelle le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a enjoint au préfet du Val-d'Oise de reloger M. A sous astreinte de 150 euros par mois de retard ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Lepetit-Collin, vice-présidente, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lepetit-Collin, vice-présidente, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction est intervenue, en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative, après appel de l'affaire à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a, par une décision du 11 mars 2022, désigné M. A comme prioritaire et devant être logé en urgence. Par une ordonnance n° 2213052 du 26 janvier 2023, le tribunal, saisi par l'intéressé sur le fondement de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, a enjoint au préfet du Val-d'Oise d'assurer son relogement avant le 1er avril 2023 sous astreinte de 150 euros par mois de retard. N'ayant pas reçu de proposition de logement, M. A a saisi le préfet d'une demande indemnitaire préalable par un courrier en date du 22 décembre 2022, dont l'administration a accusé réception le 28 décembre 2022. Cette demande a été implicitement rejetée. M. A demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale en cours d'instance. Par suite, sa demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire doit être rejetée.

Sur la responsabilité :

3. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

4. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement.

5. La commission de médiation du département du Val-d'Oise a reconnu, le 11 mars 2022, le caractère urgent et prioritaire de la demande de logement de M. A au motif qu'il était dépourvu de logement ou hébergé chez un particulier. Il n'est pas contesté que M. A est hébergé dans un logement associatif, avec son épouse et leurs deux enfants mineurs, nés en 2018 et 2020. La persistance de cette situation à compter du 11 septembre 2022, date à laquelle la carence de l'État a revêtu un caractère fautif, a causé à M. A des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence. Les circonstances tirées de ce que M. A n'aurait pas fait de démarches auprès des services d'aide sociale ou des centres hébergement d'urgence ou qu'il se borne à mentionner des faits non-circonstanciés à l'appui de sa demande ne peuvent être utilement invoquées par le préfet pour exonérer l'État de sa responsabilité. En revanche, il résulte de l'instruction que le requérant a été relogé dans un logement de type T4 situé à Pontoise au terme d'un bail ayant pris effet le 30 janvier 2024. Cette circonstance a mis fin à la période de responsabilité de l'État qui demeure néanmoins engagée alors même que ce relogement serait intervenu dans un délai " raisonnable " après l'expiration du délai de six mois imparti au préfet du Val-d'Oise pour y procéder, contrairement à ce que fait valoir le préfet du Val-d'Oise en défense.

6. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement de M. A qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due au jour du présent jugement à la somme totale de 1 400 (mille quatre cents) euros.

Sur les frais liés au litige :

7. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susmentionnée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Kwemo, conseil de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Kwemo de la somme de 1 080 (mille quatre-vingts) euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'État versera à M. A la somme de 1 400 (mille quatre cents) euros.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 080 (mille quatre-vingts) euros à Me Kwemo, conseil de M. A, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Kwemo et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe de la juridiction le 8 avril 2024.

La magistrate désignée,

signé

H. Lepetit-Collin

La greffière,

signé

C. Mas

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

N°2306515