Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2307492

lundi 17 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2307492
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationPole Social (JU)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 23 mai 2023, 20 février 2024 et 4 mars 2024, M. A B, représenté par Me Hervé, demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 10 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de son absence de relogement, assortie des intérêts au taux légal capitalisés ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75-1 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée dès lors qu'il n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'il a été reconnu prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable le 8 janvier 2020 et qu'une seule proposition de logement lui a été faite en juillet 2021 à laquelle le bailleur social n'a pas donné suite ;

- il subit en conséquence des troubles de toute nature dans ses conditions d'existence dès lors qu'il est logé, depuis 2011, avec sa femme et leur enfant de treize ans, dans un studio de vingt mètres carrés ; ce logement est humide et le propriétaire leur a notifié son intention de le vendre ; il ne dispose pas des ressources nécessaires pour se loger dans le parc privé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête et fait valoir que :

- la demande de logement social de l'intéressé n'était pas dûment renseignée ;

- trois propositions de logement ont été faites à l'intéressé dont l'une qu'il a refusée en avril 2015 et une autre qui n'a pas abouti faute de revenus suffisants.

Vu :

- la décision du 2 janvier 2023 par laquelle le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à M. B ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Lepetit-Collin, vice-présidente, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lepetit-Collin, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction est intervenue après appel de l'affaire à l'audience en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation du département des Hauts-de-Seine a, par une décision du 8 janvier 2020, désigné M. B comme prioritaire et devant être logé en urgence. N'ayant reçu qu'une unique proposition de logement à laquelle le bailleur social n'a pas donné suite, M. B a saisi le préfet d'une demande indemnitaire préalable par un courrier du 30 mars 2023 reçu le 4 avril suivant. Cette demande a été implicitement rejetée. M. B demande au tribunal de condamner l'État à l'indemniser des préjudices subis à raison de cette absence de relogement.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".

3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement. Dans le cas où le demandeur a été reconnu prioritaire au seul motif que sa demande de logement social n'a pas reçu de réponse dans le délai réglementaire, son maintien dans le logement où il réside ne peut être regardé comme entraînant des troubles dans ses conditions d'existence lui ouvrant droit à réparation que si ce logement est inadapté au regard, notamment, de ses capacités financières et de ses besoins.

4. La commission de médiation a reconnu, le 8 janvier 2020, le caractère urgent et prioritaire de la demande de logement de M. B au motif qu'il n'avait pas reçu de proposition de logement dans le délai fixé en application des dispositions de l'article L. 441-1-4 du code de la construction et de l'habitation. Il résulte en effet de l'instruction que depuis 2001, M. B occupe avec son épouse leur fils né en 2010, un logement de type T1 d'une superficie de vingt mètres carrés, lequel est donc sur-occupé. Si le préfet des Hauts-de-Seine fait valoir en défense que M. B n'aurait pas mis à jour sa demande de logement social et que ce comportement, qui aurait fait obstacle à la poursuite de la procédure, a été de nature à délier l'État de son obligation de relogement, cette circonstance ne peut être regardée comme caractérisant, en tant que telle, une entrave à l'exécution de l'obligation pesant sur l'État, alors qu'il n'est pas contesté que l'intéressé a constamment renouvelé sa demande de logement social et qu'il n'est notamment pas établi, ni même allégué que l'État, afin de pouvoir lui proposer un logement social, aurait adressé à M. B une demande de pièces complémentaires à laquelle il se serait abstenu de répondre. S'il résulte également de l'instruction que deux propositions de logement ont été faites à M. B, en 2015 et 2021, il n'est ni établi ni allégué par le préfet que le premier refus n'aurait pas reposé sur un motif légitime. Si l'extraction " SYPLO " produite par le préfet indique qu'en 2021, le logement n'a pas été attribué à l'intéressé pour cause de revenus insuffisants, cette circonstance n'est pas de nature à caractériser un comportement faisant obstacle au relogement. Le préfet n'est donc pas fondé à soutenir que ces deux propositions auraient interrompu la période de responsabilité de l'État.

5. Dès lors la persistance de la situation de logement sus décrite, à compter du 9 juillet 2020, date à laquelle la carence de l'État a revêtu un caractère fautif, au jour du présent jugement cause à M. B des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence dont il est fondé à demander l'indemnisation. Compte tenu des conditions de logement de M. B qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme totale de 4 400 euros tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

6. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susmentionnée. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Hervé, conseil de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Hervé de la somme de 1 080 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à M. B la somme de 4 400 (quatre mille quatre cents) euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : Il est mis à la charge de l'État la somme de 1 080 euros à verser à Me Hervé, conseil de M. B, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Hervé et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juin 2024.

La magistrate désignée

Signé

H. Lepetit-CollinLa greffière

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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