Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2308458

lundi 27 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2308458
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 juin 2023 et 18 avril 2024, ainsi que des pièces complémentaires, enregistrées les 2 janvier 2024 et 18 avril 2024, M. B A demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine a maintenu, sur recours administratif préalable obligatoire reçu le 6 mai 2022, la décision du 22 mars 2022 le sanctionnant d'une suspension du versement du revenu de solidarité activé (RSA) de mars à juin 2022 ;

2°) d'enjoindre au département des Hauts-de-Seine de le restaurer dans ses droits au RSA à compter du mois de mars 2022, sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui verser la somme de 250 euros qui ne lui a pas été versée en mai 2021 ;

3°) de condamner le département des Hauts-de-Seine à lui verser une somme équivalente à 50 % de la régularisation due en vue de réparer les préjudices subis.

Il soutient que :

s'agissant de sa suspension:

- la décision est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il n'a jamais été inscrit à Pôle emploi et donc n'a pas pu en être radié ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 262-37 et R. 262-68 du code de l'action sociale et des familles dès lors que le département des Hauts-de-Seine ne lui a jamais demandé de s'inscrire à Pôle emploi par quelque moyen que ce soit, qu'il n'a jamais signé de contrat avec ce département où il aurait pris un tel engagement, le dernier contrat d'engagement qu'il a signé étant celui signé avec le département de Paris le 19 septembre 2018 et que, de manière générale, le département des Hauts-de-Seine n'a jamais pris contact avec lui depuis le transfert de son dossier dans ce département ;

- elle méconnaît des lois et divers traités internationaux signés par la France, notamment l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 34 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les articles 9, 151 et 153 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, les articles 1er et 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, les articles 5, 10 et 11 du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, l'article 55 de la Constitution du 4 octobre 1958, les articles 1101 à 1231-7 du code civil relatifs au contrat, les articles 121-2, 121-3, 221-1, 221-6, 223-1 à 223-7, 432-1 et 432-2 du code pénal et les articles L. 111-2 et L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration

s'agissant des conclusions indemnitaires :

- la privation du RSA a généré chez lui un état d'anxiété et de dépression, la nécessité d'emprunter de l'argent à des proches pour survivre, un découvert bancaire ayant conduit à la clôture de son compte bancaire, des pénalités de retard dans certains paiements de ses abonnements ;

- ces préjudices justifient de condamner le département à lui verser en réparation une somme équivalente à 50 % du RSA pour les mois pour lesquels il en a été privé.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 29 novembre 2023 et 3 avril 2024, le département des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions d'annulations sont tardives donc irrecevables, dès lors que, si le département n'a pris initialement aucune décision explicite à réception du recours administratif préalable obligatoire (RAPO) de M. A, il a informé ce dernier du rejet de sa demande par un courriel du 9 août 2022, que M. A avait donc nécessairement connaissance de la décision à cette date, alors qu'il n'a formé le présent recours que le 13 juin 2023, soit presqu'un an après ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés, dès lors que M. A a été orienté par le département vers une inscription à Pôle emploi, que cet organisme a été désigné comme son référent unique et qu'il est constant qu'il ne s'est jamais inscrit à Pôle emploi, en méconnaissance de ses devoirs de bénéficiaire du RSA.

Par un courrier en date du 8 avril 2024, M. A a été invité à régulariser sa requête, en application du 2ème alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Monteagle, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa demande, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Monteagle, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né en 1978, est bénéficiaire du revenu de solidarité active (RSA) depuis 2013. Par une décision du 22 mars 2022, le département des Hauts-de-Seine l'a sanctionné d'une suspension de son allocation pour quatre mois au motif qu'il ne s'était pas inscrit à Pôle emploi. Par un courrier du 30 avril 2022, reçu le 6 mai 2022 par le département, M. A a contesté cette décision. En gardant le silence sur cette réclamation préalable obligatoire, le département a fait naître une décision implicite de rejet dont le requérant demande l'annulation. Il demande également à être indemnisé des préjudices qu'il a subis en raison de cette décision illégale.

Sur l'objet du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, les conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Par une décision du 30 juin 2022, que le département a produit dans la présente instance, le département des Hauts-de-Seine a rejeté le recours préalable obligatoire présenté par M. A à l'encontre de la décision suspendant le versement de son RSA pendant quatre mois. Dès lors, les conclusions de la requête, dirigées contre la décision implicite par laquelle le département des Hauts-de-Seine a rejeté le recours préalable obligatoire de M. A, doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 30 juin 2022 par laquelle cette commission a explicitement rejeté sa demande.

Sur la fin de non-recevoir :

4. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " Sauf en matière de travaux publics, la juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". Aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".

5. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

6. Le département se prévaut du courriel qu'il a transmis au requérant le 9 août 2022, dans lequel il accusait réception de son recours préalable obligatoire et confirmait son rejet, pour estimer qu'à cette date, le requérant avait connaissance acquise de la décision attaquée du 30 juin 2022. Toutefois et à supposer même cette connaissance acquise établie, il est constant que la présente requête a été enregistré le 13 juin 2023, soit dans le délai raisonnable d'un an après le 9 août 2022 dont disposait M. A pour exercer un recours juridictionnel à son encontre.

7. Il résulte de ce qui précède que la fin de non-recevoir pour tardiveté opposée par le département des Hauts-de-Seine doit être rejeté.

Sur les conclusions d'annulation :

8. D'une part, aux termes de l'article L. 262-28 du code de l'action sociale et des familles : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active est tenu, lorsqu'il est sans emploi ou ne tire de l'exercice d'une activité professionnelle que des revenus inférieurs à une limite fixée par décret, de rechercher un emploi, d'entreprendre les démarches nécessaires à la création de sa propre activité ou d'entreprendre les actions nécessaires à une meilleure insertion sociale ou professionnelle () ". Aux termes de l'article L. 262-29 du même code : " Le président du conseil départemental oriente le bénéficiaire du revenu de solidarité active tenu aux obligations définies à l'article L. 262-28 : 1° De façon prioritaire, lorsqu'il est disponible pour occuper un emploi au sens des articles L. 5411-6 et L. 5411-7 du code du travail ou pour créer sa propre activité, soit vers l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 du même code, () ". Aux termes de l'article L. 262-34 du code de l'action sociale et des familles : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active orienté vers l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 du code du travail élabore conjointement avec le référent désigné au sein de cette institution ou d'un autre organisme participant au service public de l'emploi le projet personnalisé d'accès à l'emploi mentionné à l'article L. 5411-6-1 du même code ". Aux termes de l'article L. 5312-1 du code du travail dans sa rédaction alors applicable : " Pôle emploi est une institution nationale publique dotée de la personnalité morale et de l'autonomie financière () ".

9. D'autre part, aux termes de l'article L. 262-37 du même code : " Sauf décision prise au regard de la situation particulière du bénéficiaire, le versement du revenu de solidarité active est suspendu, en tout ou partie, par le président du conseil départemental : 1° Lorsque, du fait du bénéficiaire et sans motif légitime, le projet personnalisé d'accès à l'emploi ou l'un des contrats mentionnés aux articles L. 262-35 et L. 262-36 ne sont pas établis dans les délais prévus ou ne sont pas renouvelés () ".

10. Il appartient au juge administratif, saisi de conclusions dirigées contre une décision de suspension du versement du revenu de solidarité active ou de radiation de la liste des bénéficiaires du revenu de solidarité active prononcée sur le fondement des dispositions citées au point 7, lesquelles ne présentent pas le caractère de sanctions, eu égard tant à la finalité de son intervention dans la reconnaissance du droit à cette allocation qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée mais d'examiner les droits de l'intéressé sur lesquels l'administration s'est prononcée, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction et notamment des pièces le cas échéant produites en cours d'instance par le requérant. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler ou de réformer, s'il y a lieu, cette décision, en fixant alors lui-même tout ou partie des droits de l'intéressé pour la période courant à compter de la date de suspension des droits et en le renvoyant, au besoin, devant l'administration afin qu'elle procède à cette fixation pour le surplus, sur la base des motifs de son jugement.

11. Il ressort des pièces du dossier et en particulier du courriel que le département a adressé le 9 août 2022 à M. A explicitant les motifs de la décision attaquée et de la décision du 30 juin 2022, que cette dernière a été prise au motif que M. A n'avait pas respecté l'orientation décidée par le président du département des Hauts-de-Seine en omettant de s'inscrire à Pôle emploi. Toutefois et comme le soutient M. A, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. A ait été informé, à l'occasion d'un courrier, d'un entretien ou d'une prise de contact de la part du référent Pôle emploi qui aurait dû lui être désigné, de cette orientation et de l'obligation qui en découlait pour lui. Si la décision du 30 juin 2022 mentionne une orientation vers l'agence Pôle emploi d'Asnières décidée le 21 décembre 2020, dont au demeurant le département ne se prévaut pas dans ses écritures, aucune pièce n'établissant l'existence d'une décision prise à cette date n'est produite et il n'est pas davantage établi que le requérant en ait été informé ou simplement qu'il en ait eu connaissance. A cet égard, la circonstance que M. A ait fait l'objet l'année précédente d'une diminution de 50 % de son RSA pour le même motif, diminution que M. A avait contestée, ne saurait être regardée comme une information faite à M. A quant à l'obligation qui serait la sienne de s'inscrire à Pôle emploi. Dans ces conditions, le département, qui n'avait pas informé M. A de ses obligations, ne pouvait, sans erreur d'appréciation, suspendre le versement du RSA au bénéfice de M. A pendant quatre mois au motif qu'il n'avait pas respecté cette obligation.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que la décision par laquelle le département a confirmé la suspension du RSA versé à M. A pour les mois de mars à juin 2022 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Au regard du motif d'annulation, il y a seulement lieu d'ordonner au département des Hauts-de-Seine de verser à M. A la somme correspondant aux allocations de RSA dont il a été illégalement privé du fait de la décision que le présent jugement annule, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions indemnitaires :

14. Aux termes de l'article R. 412-1 de ce code : " La requête doit, à peine d'irrecevabilité, être accompagnée, sauf impossibilité justifiée, de l'acte attaqué ou, dans le cas mentionné à l'article R. 421-2, de la pièce justifiant de la date de dépôt de la réclamation. ". Aux termes du 2ème alinéa de l'article R. 421-1 de ce code : " Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle (). ". Aux termes de l'article R. 612-1 du même code : " Lorsque des conclusions sont entachées d'une irrecevabilité susceptible d'être couverte après l'expiration du délai de recours, la juridiction ne peut les rejeter en relevant d'office cette irrecevabilité qu'après avoir invité leur auteur à les régulariser. () ". Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable.

15. Il résulte de l'instruction que M. A, qui demande réparation pour les préjudices qu'il estime avoir subis du fait de l'illégalité de la décision de suspension de son RSA pour quatre mois, n'a pas saisi le département des Hauts-de-Seine d'une demande indemnitaire préalablement à l'introduction de sa requête, en dépit de la demande de régularisation qui lui a été adressée. Par suite, ses conclusions indemnitaires, qui sont irrecevables, ne peuvent qu'être rejetées.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La décision du 30 juin 2022 du département des Hauts-de-Seine suspendant le RSA versé à M. A pour les mois de mars à juin 2022 est annulée.

Article 2 : Le département des Hauts-de-Seine versera à M. A les allocations de RSA dont le paiement a été illégalement suspendu pour les mois de mars à juin 2022 inclus dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au département des Hauts-de-Seine.

Copie en sera adressée à la caisse d'allocations familiales des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mai 2024.

La magistrate désignée,

Signé

M. MonteagleLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.