Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2308725

lundi 27 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2308725
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationPole Social (JU)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 juin 2023, Mme B C née A, représentée par Me Brochard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui payer la somme de 72 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de son absence de relogement, assortie des intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'État est engagée dès lors qu'elle n'a reçu aucune proposition de logement, alors qu'elle a été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable le 20 novembre 2019 ;

- elle subit en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence dès lors qu'elle est en situation de handicap et a résidé avec son mari et sa fille, dans un appartement suroccupé de 24 m², indécent et dont le propriétaire leur avait donné congé, jusqu'à son relogement le 9 mai 2023 et qu'ils sont restés en attente d'un logement social pendant huit années.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut à ce que les éléments qu'il fait valoir soit pris en compte de la détermination du montant de l'indemnisation.

Il fait valoir que :

- la requérante a été relogée le 9 mai 2023 sur Paris dans un T3 pour un loyer de 990 euros ;

- elle a été radiée entre le 11 juillet 2020 et le 5 septembre 2020 pour non-renouvellement de sa demande de logement social.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Monteagle, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Monteagle, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été prononcée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. La commission de médiation des Hauts-de-Seine a, par une décision du 20 novembre 2019, désigné Mme C comme prioritaire et devant être logée en urgence. N'ayant pas reçu de proposition de logement, Mme C a saisi le préfet d'une demande indemnitaire préalable par un courrier du 5 avril 2023. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme C demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 72 000 euros en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ". Aux termes du II de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation : " La commission de médiation peut être saisie par toute personne qui, satisfaisant aux conditions réglementaires d'accès à un logement locatif social, n'a reçu aucune proposition adaptée en réponse à sa demande de logement dans le délai fixé en application de l'article L. 441-1-4. / Elle peut être saisie sans condition de délai lorsque le demandeur, de bonne foi, est () logé dans des locaux manifestement suroccupés () s'il a au moins un enfant mineur, s'il présente un handicap au sens de l'article L. 114 du code de l'action sociale et des familles ou s'il a au moins une personne à charge présentant un tel handicap ". Aux termes de l'article L. 114 du code de l'action sociale et des familles : " Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d'activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d'une altération substantielle, durable ou définitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d'un polyhandicap ou d'un trouble de santé invalidant ".

3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement. Dans le cas où le demandeur a été reconnu prioritaire au seul motif que sa demande de logement social n'a pas reçu de réponse dans le délai réglementaire, son maintien dans le logement où il réside ne peut être regardé comme entraînant des troubles dans ses conditions d'existence lui ouvrant droit à réparation que si ce logement est inadapté au regard, notamment, de ses capacités financières et de ses besoins.

En ce qui concerne la responsabilité :

4. La commission de médiation a reconnu, le 20 novembre 2019, le caractère urgent et prioritaire de la demande de Mme C aux motifs qu'elle occupait un logement sur-occupé avec une personne mineure ou handicapée à charge et qu'elle n'avait pas reçu de proposition de logement dans le délai fixé en application des dispositions de l'article L. 441-1-4 du code de la construction et de l'habitation. Toutefois, le préfet n'a fait aucune offre de logement à Mme C dans le délai de six mois qui a suivi cette décision, soit avant le 20 mai 2020.

5. Le préfet peut être regardé comme faisant néanmoins valoir que Mme C a fait obstacle, par son comportement, à la mise en œuvre de son relogement en laissant sa demande de logement social être radiée le 11 juillet 2020, faute de renouvellement de cette demande, jusqu'à sa réinscription le 5 septembre 2020. Toutefois, compte tenu de la brièveté de la période en cause, cette circonstance ne témoigne pas d'une obstruction de l'intéressée dans la mise en œuvre de l'obligation de relogement de nature à exonérer l'État de sa responsabilité.

6. Il résulte de ce qui précède que la requérante est fondée à solliciter l'engagement de la responsabilité de l'État en raison des carences fautives, mentionnées au point 4, dont il a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement.

En ce qui concerne la période de responsabilité :

7. Il résulte de l'instruction qu'entre la date de la décision de la commission de médiation et son relogement le 9 mai 2023, Mme C a occupé avec son mari et sa fille, née le 14 juin 2004, un logement d'une superficie de 24 mètres carrés, inférieure à la surface minimale de 25 m² requise pour trois personnes.

8. Toutefois, si Mme C soutient que son logement était indécent au regard de son humidité, elle n'établit pas par les pièces produites. En outre, il est constant que la fille de Mme C est devenue majeure le 14 juin 2022, de sorte qu'à compter de cette date, la requérante ne peut plus se prévaloir d'être logée avec un enfant mineur dans un appartement suroccupé. Si Mme C soutient qu'elle peut se prévaloir de la suroccupation en présence d'une personne handicapée, dès lors que sa fille, désormais majeure, est en situation de handicap, le seul certificat médical qu'elle produit, qui fait état sans précision d'une maladie neurologique chronique, ne permet pas d'établir qu'elle soit atteinte d'un handicap au sens des dispositions de l'article L.114 du code de l'action sociale et des familles citées au point 2.

9. Enfin, la circonstance que Mme C soit demeurée en attente d'un logement social jusqu'à son relogement le 9 mai 2023 ne constitue pas un préjudice par lui-même. Si la requérante soutient que le logement dans lequel elle a été contrainte de demeurer n'était pas adapté à ses besoins et à ses capacités, elle ne peut utilement se prévaloir ni de la situation de handicap de sa fille, qui n'est au demeurant pas établie, ni de la suroccupation de ce logement, circonstance qui ne peur pas être retenue en l'absence d'enfant mineur ou de personnes en situation de handicap dans ce logement après le 14 juin 2022.

10. Il résulte de ce qui précède que la requérante est fondée à soutenir que la carence de l'État à assurer son relogement a entraîné des troubles dans ses conditions d'existence devant être réparés pour la période allant du 20 mai 2020, date à laquelle la carence a revêtu un caractère fautif, au 14 juin 2022, date à compter de laquelle la situation de suroccupation retenue par la commission de médiation n'a plus persisté.

11. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement de Mme C qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la somme totale de 1 500 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'État à verser à Mme C la somme de 1 500 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'État le versement à Mme C de la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide:

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme C la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 000 (mille) euros à Mme C sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C née A et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mai 2024.

La magistrate désignée,

Signé

M. MonteagleLa greffière,

Signé

C. Mas

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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