Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2311122

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2311122
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre (JU)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 juillet 2023 et un mémoire enregistré le 14 mai 2024 et non communiqué, Mme B A, représentée par Me Pitcher, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 610 euros en réparation des préjudices subis par son fils des suites des heures d'enseignement de français et de technologie non dispensées durant l'année scolaire 2022-2023 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 500 euros en réparation des troubles dans les conditions d'existence qu'elle a subis ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 700 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la carence de l'Etat dans l'organisation du service public de l'enseignement au sein du collège Jules Verne à Rueil-Malmaison, qui a eu pour conséquence de priver son fils de soixante-et-une heures d'enseignements obligatoires au titre de l'année scolaire 2022-2023, est constitutive d'une faute de nature à engager sa responsabilité ;

- cette carence du service public de l'enseignement a causé à son fils un retard dans ses apprentissages qui devra être indemnisé à hauteur de 610 euros, et à elle-même des troubles dans ses conditions d'existence qui devront être indemnisés par une somme de 500 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2024, le recteur de l'académie de Versailles conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnisation du préjudice subi par le fils de Mme A à la somme de 100 euros.

Il soutient que :

- l'administration n'a commis aucune faute dès lors que, en ce qui concerne les heures d'enseignement de français non dispensées, le professeur de français a été placé en congé maladie de façon imprévisible, ce qui rendait difficile pour le collège de planifier ses absences et les remplacements nécessaires et, en ce qui concerne les heures d'enseignement de technologie non dispensées, l'établissement n'a pas réussi à trouver de professeur pour cette matière malgré des demandes de suppléances ;

- en tout état de cause, les diligences accomplies par l'administration pour assurer la continuité de la scolarité des élèves sont de nature à l'exonérer de sa responsabilité.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- l'arrêté n°MENE1511223A du 19 mai 2015 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Chaufaux en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les conclusions de M. Louvel, rapporteur public,

- et les observations de Me Coulon, substituant Me Pitcher, représentant Mme A, et Mme C représentant le recteur de l'académie de Versailles.

Considérant ce qui suit :

1. Martin A, fils de la requérante Mme B A, a été scolarisé en classe de 4ème au sein du collège Jules Verne à Rueil-Malmaison durant l'année scolaire 2022-2023. Par courrier du 23 mai 2023, Mme A a demandé au recteur de l'académie de Versailles de l'indemniser des préjudices subis par elle et son enfant, à raison d'heures d'enseignement de français et de technologie non assurées au titre de l'année scolaire 2022-2023. Cette demande a été rejetée implicitement par le recteur de l'académie de Versailles. Par la présente requête, la requérante demande au tribunal de condamner l'Etat à réparer les préjudices subis par elle-même et son fils résultant de cette carence du service public de l'enseignement.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation : " La scolarité obligatoire doit garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l'acquisition d'un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, auquel contribue l'ensemble des enseignements dispensés au cours de la scolarité. Le socle doit permettre la poursuite d'études, la construction d'un avenir personnel et professionnel et préparer à l'exercice de la citoyenneté. Les éléments de ce socle commun et les modalités de son acquisition progressive sont fixés par décret, après avis du Conseil supérieur des programmes. () ". Aux termes de l'article D. 332-1 du code de l'éducation : " Le collège accueille tous les élèves ayant suivi leur scolarité élémentaire. Il leur assure, dans le cadre de la scolarité obligatoire, la formation qui sert de base à l'enseignement secondaire et les prépare ainsi aux voies de formation ultérieures. ", et aux termes de l'article D. 332-4 du même code : " I.- Les enseignements obligatoires dispensés au collège se répartissent en enseignements communs à tous les élèves et en enseignements complémentaires définis par l'article L. 332-3. / Les programmes des enseignements communs, le volume horaire des enseignements communs et complémentaires, ainsi que les conditions dans lesquelles ce dernier peut être modulé par les établissements, sont fixés par arrêté du ministre chargé de l'éducation. () ". Aux termes de l'article 1 de l'arrêté du 19 mai 2015 relatif à l'organisation des enseignements dans les classes de collège : " Les enseignements obligatoires dispensés au collège sont organisés conformément aux volumes horaires précisés dans les tableaux en annexe. "

3. La mission d'intérêt général d'enseignement qui lui est confiée impose au ministre de l'éducation nationale l'obligation légale d'assurer l'enseignement de toutes les matières obligatoires inscrites aux programmes d'enseignement tels qu'ils sont définis par les dispositions législatives et réglementaires en vigueur selon les horaires réglementairement prescrits. Le manquement à cette obligation légale qui a pour effet de priver un élève, en l'absence de toute justification tirée des nécessités de l'organisation du service, de l'enseignement considéré pendant une période appréciable, est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

4. Il résulte de l'instruction que les absences de ses professeurs de français et de technologie ont fait perdre à l'élève Martin A dix-neuf heures d'enseignement de français et vingt-cinq heures d'enseignement de technologie, soit quarante-quatre heures d'enseignements obligatoires en classe de quatrième. Il a ainsi été privé d'enseignements obligatoires en raison de l'absence de ces professeurs sur une période appréciable. Si le recteur fait valoir que l'établissement n'a pas réussi à trouver de professeur de technologie malgré des demandes de suppléances, il ne l'établit pas. En outre, la circonstance que le professeur de français ait été placé en congé maladie " de façon imprévisible " n'est pas de nature à exonérer l'Etat de sa responsabilité du fait de sa carence à assurer le service public de l'enseignement. Enfin, si le recteur soutient que l'administration a accompli les diligences nécessaires pour assurer la continuité de la scolarité des élèves, il ne produit aucune pièce au soutien de ses allégations. Il s'ensuit que la requérante est fondée à soutenir que la carence de l'Etat à assurer quarante-quatre heures d'enseignement obligatoires constitue en l'espèce une faute de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne les préjudices allégués :

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que la carence fautive de l'Etat dans l'organisation du service public de l'enseignement a entrainé pour l'élève Martin A un retard dans l'acquisition du socle commun de connaissances et de compétences, lui causant ainsi un préjudice en lien direct et certain avec la faute commise par l'Etat. Dans ces conditions, il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 150 euros.

6. En second lieu, il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge la réalité du préjudice subi.

7. Mme A doit être regardée comme soutenant que la carence fautive de l'Etat dans l'organisation du service public de l'enseignement lui a causé des troubles dans ses conditions d'existence. Toutefois, en se bornant à soutenir qu'elle a été contrainte au quotidien de s'assurer de la présence des professeurs, de réorganiser son emploi du temps professionnel et d'assurer à la place de l'Etat l'enseignement de son enfant afin de limiter les lacunes accumulées par ce dernier, sans produire de pièces au soutien de ses allégations, elle n'établit pas la réalité d'un tel préjudice.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a seulement lieu de condamner l'Etat à verser à Mme A une somme de 150 euros en réparation du préjudice cité au point 5 du présent jugement résultant de la carence de l'Etat à assurer la continuité du service public de l'enseignement de l'élève Martin A au titre de l'année scolaire 2022-2023.

Sur les frais du litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 700 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme A une somme de 150 euros en réparation du préjudice scolaire subi par son fils.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A la somme de 700 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus de conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la ministre de l'Éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée au recteur de l'académie de Versailles.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La magistrate désignée,

signé

E. ChaufauxLe greffier,

signé

F. Lux

La République mande et ordonne à la ministre de l'Éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.