Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2312365
lundi 17 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2312365 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | Pole Social (JU) |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires enregistrés les 6 septembre 2023, 18 janvier et 7 mai 2024, Mme B C, représentée par Me Brochard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'État à lui payer la somme de 62 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de son absence de relogement, somme assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire préalable par le préfet ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- la responsabilité pour faute de l'État est engagée dès lors qu'elle n'a reçu aucune proposition de logement avant le 21 novembre 2023, date de son relogement, alors qu'elle a été reconnue prioritaire par la commission de médiation du droit au logement opposable le 14 octobre 2020 et que l'ordonnance du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 16 septembre 2021 ordonnant son relogement n'a longtemps pas été exécutée ;
- elle a subi en conséquence des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence dès lors qu'elle occupait, avec ses quatre enfants mineurs, un logement trop étroit et indécent avant d'être relogée le 21 novembre 2023 ;
- elle a été en attente d'un logement social pendant un délai anormalement long.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine demande au juge de tenir compte du relogement de la requérante, intervenu le 21 novembre 2023, dans la détermination du préjudice indemnisable.
Vu :
- la décision du 12 juin 2023 par laquelle le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé à Mme C le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
- l'ordonnance n° 2108367 du 16 septembre 2021 par laquelle le tribunal administratif de Cergy - Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de reloger Mme C sous astreinte de 200 euros par mois de retard ;
- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Lepetit-Collin, vice-présidente, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;
- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Lepetit-Collin, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction est intervenue après appel de l'affaire à l'audience en application des dispositions de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. La commission de médiation du département des Hauts-de-Seine a, par une décision du 14 octobre 2020, désigné Mme C comme prioritaire et devant être logée en urgence. Par une ordonnance du 16 septembre 2021, le tribunal, saisi par l'intéressée sur le fondement de l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation, a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine d'assurer son relogement sous astreinte de 200 euros par mois de retard. N'ayant pas reçu de proposition de logement, Mme C a saisi le préfet d'une demande indemnitaire préalable par un courrier reçu le 5 juillet 2022. Cette demande a été implicitement rejetée. Mme C demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 62 000 euros en réparation des préjudices subis.
Sur les conclusions indemnitaires :
2. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation : " Le droit à un logement décent et indépendant () est garanti par l'État à toute personne qui () n'est pas en mesure d'y accéder par ses propres moyens ou de s'y maintenir. Ce droit s'exerce par un recours amiable puis, le cas échéant, par un recours contentieux dans les conditions et selon les modalités fixées par le présent article et les articles L. 441-2-3 et L. 441-2-3-1 ".
3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, en application des dispositions de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, la carence fautive de l'État à exécuter cette décision dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'État, qui court à l'expiration du délai de trois ou six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour provoquer une offre de logement. Dans le cas où le demandeur a été reconnu prioritaire au seul motif que sa demande de logement social n'a pas reçu de réponse dans le délai réglementaire, son maintien dans le logement où il réside ne peut être regardé comme entraînant des troubles dans ses conditions d'existence lui ouvrant droit à réparation que si ce logement est inadapté au regard, notamment, de ses capacités financières et de ses besoins.
En ce qui concerne les fautes :
4. D'une part, la commission de médiation a reconnu, le 14 octobre 2020, le caractère urgent et prioritaire de la demande de Mme C au motif que l'intéressée était en attente d'un logement social depuis un délai supérieur au délai fixé par arrêté préfectoral. Toutefois, le préfet n'a fait aucune offre de logement à Mme C avant le 14 avril 2021, date à laquelle cette absence de relogement a revêtu un caractère fautif. D'autre part, l'ordonnance n° 2108367 du 16 septembre 2021 par laquelle le tribunal administratif de Cergy - Pontoise a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de reloger Mme C sous astreinte de 200 euros par mois de retard n'a reçu aucune exécution.
5. Il résulte de ce qui précède que les carences fautives dont l'État a fait preuve dans la mise en œuvre de son obligation de relogement à l'égard de Mme C sont établies.
En ce qui concerne l'évaluation du préjudice :
6. Il résulte de l'instruction que jusqu'à son relogement intervenu le 21 novembre 2023 dans un logement de type T4 qu'elle reconnait être adapté à ses besoins et ses capacités, et situé à Boulogne-Billancourt, Mme C occupait depuis 2013, avec ses quatre enfants mineurs, un logement de type T2 et d'une surface habitable de 44 mètres carrés. Si ce logement ne pouvait, au regard de la composition familiale de la requérante, être regardé comme ayant été suroccupé, il résulte de l'instruction que celui-ci présentait un caractère dégradé, ainsi qu'il ressort du rapport d'enquête du service d'hygiène et de salubrité de la ville de Boulogne-Billancourt en date du 30 septembre 2020 et des photographies produites par la requérante, établissant notamment d'importantes traces d'humidité dans le logement et plusieurs non conformités au règlement sanitaire départemental. Plusieurs certificats médicaux attestaient en outre de la nécessité pour deux des enfants de Mme C, A, âgée de 14 ans, et Eugène, âgé de 8 ans et présentant un handicap, de disposer d'un logement plus adapté à leur développement. La persistance de cette situation à compter du 14 avril 2021, date à laquelle la carence de l'État a revêtu un caractère fautif, et ce jusqu'au 21 novembre 2023, date de son relogement, a causé à Mme C des troubles de toutes natures dans ses conditions d'existence lui ouvrant droit à réparation.
7. Compte tenu des conditions de logement de Mme C qui ont perduré du fait de la carence de l'État, de la durée de cette carence et de la composition de son foyer, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en évaluant l'indemnisation due à la requérante à la somme totale de 4 400 euros.
8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'État à verser à Mme C la somme de 4 400 euros, tous intérêts confondus au jour du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
9. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 susmentionnée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Brochard, conseil de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Brochard de la somme de 1 080 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L'État versera à Mme C la somme de 4 400 (quatre mille quatre cents euros) tous intérêts confondus au jour du présent jugement.
Article 2 : L'État versera la somme de 1 080 (mille quatre-vingts) euros à Me Brochard, conseil de Mme C, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à Me Brochard et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juin 2024.
La magistrate désignée
Signé
H. Lepetit-CollinLa greffière
Signé
C. Mas
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
1
Décisions similaires
Tribunal Administratif de Rouen — N° TA76-2604840
01/10/2026
Tribunal Administratif de Rouen — N° TA76-2604704
01/10/2026
Tribunal Administratif de Nantes — N° TA44-2509963
01/10/2026
Tribunal Administratif d'Orléans — N° TA45-2604401
01/10/2026