Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400955

mercredi 21 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400955
TypeDécision
RecoursPlein contentieux

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 janvier 2024, M. A B, représenté par

Me Roufiat, demande au juge des référés, statuant par application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner la suspension de l'arrêté du 8 décembre 2023 du préfet des Hauts-de-Seine portant refus de titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français et d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " salarié " ou, à défaut, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de manière définitive dans un délai de quinze jours et de lui délivrer à ce titre une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxe, soit 1 800 euros TTC à verser à son conseil au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à défaut, à lui verser directement s'il n'est pas admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Il soutient que :

- l'urgence est présumée remplie, dès lors que le refus de renouvellement de son titre de séjour le place en situation irrégulière et qu'il ne peut ni travailler ni rechercher un emploi ;

- il existe plusieurs moyens de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision portant refus de renouvellement de titre de séjour :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle a été prise par une autorité incompétente, dès lors que le signataire ne justifie pas d'une délégation de signature régulière ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux, dès lors que la préfecture a commis une erreur sur la date de dépôt de sa demande de renouvellement de titre, sur la nature de sa demande et sur l'appréciation de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, dès lors que la décision repose sur des faits matériellement inexacts ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'il remplit les conditions de l'article L. 422-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il a soutenu sa thèse le 12 décembre 2022 et obtenu son diplôme au titre de l'année universitaire 2022-2023 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que le préfet des Hauts-de-Seine a mal apprécié sa situation ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle porte atteinte de manière disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle porte atteinte de manière disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle n'est pas motivée, qu'elle est fondée sur des faits matériellement inexacts et qu'elle est totalement disproportionnée.

Par un mémoire, enregistré le 1er février 2024, le préfet des Hauts-de-Seine communique l'ensemble des pièces utiles du dossier en sa possession et conclut au rejet de la requête.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 février 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2400956, enregistrée le 22 janvier 2024, par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Poyet, premier conseiller, en application des dispositions de l'article L. 511-2 du code de justice administrative pour statuer sur les demandes en référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 2 février 2024 à 10 heures.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de

M. Grospierre, greffier d'audience,

- le rapport de M. Poyet, juge des référés, qui a informé les parties, en application des dispositions des articles R. 522-9 et R. 611-7 du code de justice administrative, que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être fondée sur le moyen d'ordre public tiré de ce que les conclusions aux fins de suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an sont irrecevables dès lors que le recours en annulation formé à leur encontre a déjà entraîné cet effet suspensif en application des dispositions de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les observations de Me Roufiat, représentant M. B, requérant, qui retire ses conclusions aux fins de suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant togolais né le 31 décembre 1983 à Tsagba Kponou au Togo, est entré sur le territoire français le 15 septembre 2022 muni d'un visa " D ", long séjour, portant la mention " étudiant " valable jusqu'au 7 septembre 2023. Faisant une thèse de doctorat en sciences des matériaux en cotutelle avec l'université de Paris-Saclay et l'Université du Québec de Montréal, il était présent sur le territoire français de manière discontinue depuis 2019. Il a sollicité une demande de titre de séjour portant la mention " recherche d'emploi - création d'entreprise ", le 12 juin 2023, annulée en cours de procédure, qu'il a dû redéposer le 7 septembre 2023. Par un arrêté du 8 décembre 2023, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de titre de séjour et a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français ainsi qu'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du préfet des Hauts-de-Seine du 8 décembre 2023 portant refus de délivrance de titre de séjour.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Par une décision du 12 février 2024, le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Pontoise a accordé au requérant l'aide juridictionnelle totale. Par suite, la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle est devenue sans objet.

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence est en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour ou d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

5. D'une part, M. B peut se prévaloir de la présomption d'urgence dès lors que la décision attaquée a pour objet de lui refuser le renouvellement de son titre de séjour qu'il a demandé, en premier lieu, le 12 juin 2023. Le préfet des Hauts-de-Seine ne fait état d'aucune circonstance de nature à remettre en cause cette présomption. D'autre part, il résulte de l'instruction que l'intéressé est entré régulièrement sur le territoire français en 2022, qu'il a obtenu un doctorat en sciences des matériaux, délivré par l'université de Paris-Saclay au titre de l'année 2021-2022, le 11 mai 2023, et qu'il produit une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée par la société CACG, le 13 décembre 2023, proposition d'une durée de validité de deux semaines, en qualité d'ingénieur expert hydrologue. Eu égard aux conséquences de la décision en litige sur la situation professionnelle du requérant, celui-ci justifie se trouver dans une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :

6. Le moyen tiré de ce que le préfet des Hauts-de-Seine a commis une erreur manifeste d'appréciation apparaît, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Il y a donc lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du préfet des Hauts-de-Seine du 8 décembre 2023 portant refus de délivrance de titre de séjour jusqu'à l'intervention du jugement au fond.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.

9. En application des dispositions précitées de l'article L. 511-1 du code de justice administrative, l'exécution de la présente ordonnance implique seulement qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la situation administrative de M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Roufiat, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son profit de la somme de 1 100 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire de M. B.

Article 2 : L'exécution de la décision du 8 décembre 2023 par laquelle le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté la demande de délivrance de titre de séjour de M. B est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de la situation administrative de M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve que Me Roufiat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Roufiat, avocate de M. B, une somme de 1 100 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Roufiat et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera faite au préfet des Hauts-de-Seine

Fait à Cergy, le 21 février 2024.

Le juge des référés,

Signé

M. Poyet

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.