Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2401512
jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2401512 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 janvier 2024, M. A B, représenté par
Me Habmann et Me Ciaudo, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice résultant de la fouille corporelle intégrale pratiquée sur sa personne le 15 juin 2023 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- en le soumettant à cette fouille à nu, l'administration pénitentiaire a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, dès lors que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions des articles L. 6 et L. 225-1 du code pénitentiaire ainsi que les articles R. 225-1 et R. 225-2 du code pénitentiaire prohibent les fouilles à nu aléatoires, discrétionnaires ou systématiques des détenus ;
- compte tenu de la fouille à corps à laquelle il a été illégalement soumis, son préjudice peut être évalué à 100 euros.
Par un mémoire enregistré le 10 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Par une décision du 29 janvier 2024 M. A B a été admis à l'aide juridictionnelle totale.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
-le rapport de Mme Goudenèche, rapporteure,
-et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B était incarcéré au centre pénitentiaire du Val-d'Oise du 25 mai 2021 au 25 juillet 2023. Il a fait l'objet d'une fouille corporelle intégrale le 15 juin 2023 en vue de son extraction au tribunal judiciaire de Nanterre. Par un courrier du 25 septembre 2023 il a demandé au directeur du centre pénitentiaire de l'indemniser du préjudice consécutif à cette fouille. Le silence gardé sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 100 euros en réparation du préjudice résultant de la fouille intégrale dont il a fait l'objet.
2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
3. Aux termes de l'article L. 225-1 du code pénitentiaire : " () les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. ". Aux termes de l'article L. 225-2 du code pénitentiaire : " Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement pénitentiaire peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire ". Aux termes de l'article L. 225-3 du même code : " Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire. ". Aux termes de l'article R. 225-1 de ce code : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pénitentiaire pour prévenir les risques mentionnés par les dispositions de l'article L. 225-1. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. ".
4. Il résulte des dispositions précitées que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
5. Pour décider de la fouille corporelle intégrale de M. B, l'administration pénitentiaire s'est fondée sur la circonstance que le requérant présente des antécédents de détention ou d'introduction d'objets interdits et/ou dangereux en détention ou à l'occasion d'une précédente extraction judiciaire, laissant craindre la réitération des faits, sur les motifs de son incarcération et sur ses antécédents de comportements auto ou hétéro-agressifs. Il résulte de l'instruction que la fouille litigieuse a été réalisée dans le cadre d'une extraction judiciaire, que le requérant a notamment été condamné pour des faits de violence et de menace de crimes ou délits contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un magistrat, et qu'il présentait des antécédents disciplinaires notamment pour détention d'élastiques à la sortie du parloir. Dans ces conditions, compte tenu du risque particulier et de la circonstance qu'une autre mesure moins intrusive qu'une fouille intégrale, par exemple une fouille par palpation qui ne permet pas de détecter tous les objets, n'aurait pas permis d'atteindre le même but, la fouille à nu litigieuse apparaissait nécessaire et proportionnée et ne méconnaît pas ainsi les dispositions citées au point 3. Par suite, en pratiquant la mesure de fouille en cause, dont M. B n'établit pas qu'elle aurait été réalisée dans des conditions inhumaines et dégradantes en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. B doivent être rejetées. Il y a lieu de rejeter, par voie de conséquence, les conclusions de la requête relatives au frais d'instance.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, et Me Ciaudo et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Copie sera adressée au directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris.
Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bories, présidente,
M. Bourragué, premier conseiller,
Mme Goudenèche, conseillère,
Assistés de Mme Nimax, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.
La rapporteure,
signé
C. Goudenèche
La présidente,
signé
C. Bories
La greffière,
signé
S. Nimax
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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