Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 10 septembre 2026.#YS contre Conseil de l'Union européenne et Commission européenne.#Pourvoi – Droit institutionnel – Coopération renforcée concernant la création du Parquet européen – Règlement (UE) 2017/1939 – Article 16 – Nomination des procureurs européens – Nomination de l’un des candidats désignés par la République hellénique – Règles applicables à la nomination des procureurs européens – Recours en annulation – Motif tiré de l’illégalité de la proposition de nomination émanant de l’État membre concerné – Incompétence du Tribunal.#Affaire C-507/24 P.
| CELEX | 62024CJ0507_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 10 septembre 2026 |
Texte intégral
Affaire C‑507/24 P
YS
contre
Commission européenne
et
Conseil de l’Union européenne
Arrêt de la Cour(quatrième chambre) du 10 septembre 2026
« Pourvoi – Droit institutionnel – Coopération renforcée concernant la création du Parquet européen – Règlement (UE) 2017/1939 – Article 16 – Nomination des procureurs européens – Nomination de l’un des candidats désignés par la République hellénique – Règles applicables à la nomination des procureurs européens – Recours en annulation – Motif tiré de l’illégalité de la proposition de nomination émanant de l’État membre concerné – Incompétence du Tribunal »
1. Recours en annulation – Compétence du juge de l’Union – Examen de la légalité d’un acte national s’insérant dans une procédure administrative composite – Prise en compte de la marge d’appréciation de l’institution de l’Union lors de l’adoption de l’acte de l’Union résultant du processus
(Art. 263 TFUE)
(voir points 41-43)
2. Recours en annulation – Compétence du juge de l’Union – Nomination des procureurs européens du Parquet européen – Recours dirigé contre la décision du Conseil de l’Union européenne de nommer l’un des candidats désignés par un État membre – Proposition de nomination de l’État membre liant le Conseil – Motif tiré de l’illégalité de cette proposition – Incompétence du Tribunal
(Art. 263 TFUE ; règlement du Conseil 2017/1939, art. 14 et 16, § 1 et 2 ; décision du Conseil 2018/1696, annexe, points VI, 2, et VII, 2)
(voir points 52-55, 57, 59, 61)
Résumé
Saisie d’un pourvoi qu’elle rejette, la Cour se prononce pour la première fois sur la répartition des compétences entre les autorités nationales et les institutions de l’Union lors de la nomination des procureurs européens au titre de l’article 16 du règlement 2017/1939 (1).
Dans le cadre de la procédure nationale de nomination des candidats au poste de procureur européen du Parquet européen, l’Anotato Dikastiko Symvoulio Politikis kai Poinikis Dikaiosynis (Conseil supérieur de la magistrature pour la justice civile et pénale, Grèce, ci-après le « CSM ») a rejeté la candidature du requérant, alors juge d’une cour d’appel, comme étant irrecevable. En effet, n’ayant pas la qualité de procureur, celui-ci ne remplissait pas la condition prévue par la loi grecque dans le cadre de cette procédure. Par la même décision, le CSM a désigné trois autres candidats à ce poste.
Après avoir reçu l’avis motivé du comité de sélection (2), le Conseil de l’Union européenne a nommé cinq procureurs européens du Parquet européen parmi les candidats présentés par les États membres, dont le procureur désigné par la République hellénique (3).
Le requérant a alors introduit devant le Tribunal un recours en annulation contre la décision du Conseil et un recours en carence contre la Commission. Le Tribunal a toutefois jugé ces recours irrecevables au motif, notamment, qu’il incombait aux juridictions nationales de contrôler la prétendue illégalité de la décision du CSM. Le requérant a formé un pourvoi contre cette décision du Tribunal devant la Cour.
Appréciation de la Cour
D’emblée, la Cour rappelle qu’un acte d’une autorité nationale qui s’insère dans un processus décisionnel de l’Union ne relève pas de la compétence exclusive du juge de l’Union au sens de l’article 263 TFUE lorsque cet acte national est une étape nécessaire d’une procédure d’adoption d’un acte de l’Union dans laquelle les institutions de l’Union ne disposent que d’une marge d’appréciation limitée ou inexistante, de sorte que celles-ci sont liées par ledit acte national.
Dans de tels cas de figure, il incombe aux juridictions nationales de connaître des irrégularités dont serait éventuellement entaché l’acte national et, le cas échéant, de saisir la Cour à titre préjudiciel, dans les mêmes conditions que celles réservées à tout acte national définitif susceptible de faire grief à des tiers. Au nom du principe de protection juridictionnelle effective, ces juridictions doivent également considérer comme recevable le recours introduit à cette fin, même si les règles de procédure nationales ne le prévoient pas.
Dans le cas d’espèce, la Cour constate que l’adoption de la décision du Conseil portant nomination des procureurs européens intervient au terme d’une procédure administrative complexe, fondée sur un partage de compétences entre l’Union et les États membres.
La première étape de cette procédure consiste en la désignation, par les États membres concernés, de trois candidats à la fonction de procureur européen. Ces États membres disposent d’un pouvoir exclusif de proposition qui lie le Conseil, en ce sens que ni cette institution ni d’ailleurs le comité de sélection ne peuvent sélectionner et nommer d’autres candidats ni prendre position sur les motifs ayant conduit l’État membre à rejeter certaines candidatures. Ni le comité de sélection ni le Conseil ne sont donc habilités à substituer leur appréciation à celle des autorités nationales.
Partant, le pouvoir d’appréciation dont le Conseil dispose dans le cadre de la seconde étape de ladite procédure se trouve limité à la seule vérification des candidatures proposées par l’État membre concerné au regard des conditions requises pour exercer les fonctions de procureur européen. L’acte portant désignation des candidats à la nomination au Parquet européen, pris par l’autorité nationale compétente, lie donc le Conseil et détermine les termes de sa décision, en ce sens que celle-ci ne saurait porter sur des candidatures autres que celles qui lui sont présentées dans cet acte.
À cet égard, la Cour souligne que, d’une part, les appréciations effectuées par le comité de sélection ne peuvent concerner que les candidats proposés par les États membres et ne peuvent en aucun cas porter sur les motifs pour lesquels d’autres candidats n’ont pas été proposés par ces États membres. D’autre part, même si le comité de sélection estime qu’un ou plusieurs de ces candidats doivent être écartés au motif qu’ils ne remplissent pas les critères prévus à l’article 16, paragraphe 1, du règlement 2017/1939, il appartient exclusivement à l’État membre concerné de proposer de nouveaux candidats.
Dès lors, si le Conseil et le comité de sélection disposent d’une certaine marge d’appréciation pour évaluer et comparer les mérites des candidats au poste de procureur européen d’un État membre, ils n’ont aucune marge d’appréciation pour intervenir dans le cadre de la première étape de la procédure de nomination des procureurs européens.
Au vu de ce qui précède, la Cour conclut que le Tribunal a correctement jugé qu’il ne lui appartenait pas d’examiner la prétendue illégalité de la décision du CSM d’écarter la candidature du requérant, contrôle qui relève des juridictions nationales.
1 Règlement (UE) 2017/1939 du Conseil, du 12 octobre 2017, mettant en œuvre une coopération renforcée concernant la création du Parquet européen (JO 2017, L 283, p. 1).
2 Le comité de sélection est composé de douze personnalités choisies parmi d’anciens membres de la Cour de justice et de la Cour des comptes européenne, d’anciens membres nationaux d’Eurojust, des membres des juridictions nationales suprêmes, des procureurs de haut niveau et des juristes possédant des compétences notoires. L’une des personnalités choisies est proposée par le Parlement européen conformément à l’article 14, paragraphe 3, du règlement 2017/1939. Décision (UE) 2023/1335 du Conseil, du 27 juin 2023, portant nomination des procureurs européens du Parquet européen (JO 2023, L 166, p. 116) (ci-après la « décision litigieuse »).
3 Décision (UE) 2023/1335 du Conseil, du 27 juin 2023, portant nomination des procureurs européens du Parquet européen (JO 2023, L 166, p. 116) (ci-après la « décision litigieuse »).