Jurisprudence CJUE62024CJ0669

Jurisprudence CJUE — 62024CJ0669

CELEX62024CJ0669
TypeJurisprudence CJUE
Datejeudi 10 septembre 2026

Texte intégral

ARRÊT DE LA COUR (septième chambre)

10 septembre 2026 (*)

« Renvoi préjudiciel – Rapprochement des législations – Secteur des télécommunications – Directive (UE) 2018/1972 – Code des communications électroniques européen – Contrat de service de communications électroniques – Pouvoir de modification unilatérale du fournisseur – Article 105, paragraphe 4, premier alinéa – Droit de résiliation des utilisateurs finaux »

Dans l’affaire C‑669/24,

ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par l’Oberlandesgericht Düsseldorf (tribunal régional supérieur de Düsseldorf, Allemagne), par décision du 26 septembre 2024, parvenue à la Cour le 11 octobre 2024, dans la procédure

Bundesverband der Verbraucherzentralen und Verbraucherverbände – Verbraucherzentrale Bundesverband e.V.

contre

Vodafone GmbH,

en présence de :

Bundesnetzagentur für Elektrizität, Gas, Telekommunikation und Eisenbahnen,

LA COUR (septième chambre),

composée de M. F. Schalin, président de chambre, MM. M. Gavalec (rapporteur) et Z. Csehi, juges,

avocat général : M. M. Campos Sánchez-Bordona,

greffier : M. A. Calot Escobar,

vu la procédure écrite,

considérant les observations présentées :

– pour Bundesverband der Verbraucherzentralen und Verbraucherverbände – Verbraucherzentrale Bundesverband e.V., par Me T. Rader, Rechtsanwalt,

– pour Vodafone GmbH, par Me C. Rohnke, Rechtsanwalt,

– pour le gouvernement italien, par M. S. Fiorentino, en qualité d’agent, assisté de M. E. Manzo, avvocato dello Stato,

– pour le gouvernement roumain, par Mmes E. Gane, R. Antonie et L. Ghiță, en qualité d’agents,

– pour la Commission européenne, par MM. G. Conte, O. Gariazzo et G. Meeßen, en qualité d’agents,

vu la décision prise, l’avocat général entendu, de juger l’affaire sans conclusions,

rend le présent

Arrêt

1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation de l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive (UE) 2018/1972 du Parlement européen et du Conseil, du 11 décembre 2018, établissant le code des communications électroniques européen (JO 2018, L 321, p. 36).

2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Bundesverband der Verbraucherzentralen und Verbraucherverbände – Verbraucherzentrale Bundesverband e.V. (Union fédérale des centrales et associations de consommateurs, Allemagne) (ci-après « BV ») à Vodafone GmbH, un fournisseur de services de télécommunications, au sujet de l’utilisation, dans les conditions générales d’affaires de cette dernière, d’une clause qui lui accorde une faculté de modification unilatérale des conditions contractuelles.

Le cadre juridique

Le droit de l’Union

La directive 93/13/CEE

3 L’article 3 de la directive 93/13/CEE du Conseil, du 5 avril 1993, concernant les clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs (JO 1993, L 95, p. 29), dispose :

« 1. Une clause d’un contrat n’ayant pas fait l’objet d’une négociation individuelle est considérée comme abusive lorsque, en dépit de l’exigence de bonne foi, elle crée au détriment du consommateur un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties découlant du contrat.

[...]

3. L’annexe contient une liste indicative et non exhaustive de clauses qui peuvent être déclarées abusives. »

4 Aux termes de l’annexe de cette directive, intitulé « Clauses visées à l’article 3 paragraphe 3 » :

« 1. Clauses ayant pour objet ou pour effet :

[...]

j) d’autoriser le professionnel à modifier unilatéralement les termes du contrat sans raison valable et spécifiée dans le contrat ;

[...]

2. Portée des points g), j) et l)

[...]

b) [...]

Le point j) ne fait pas non plus obstacle à des clauses selon lesquelles le professionnel se réserve le droit de modifier unilatéralement les conditions d’un contrat de durée indéterminée pourvu que soit mis à sa charge le devoir d’en informer le consommateur avec un préavis raisonnable et que celui-ci soit libre de résilier le contrat.

[...] »

La directive 2018/1972

5 Les considérants 257, 258, 275 et 276 de la directive 2018/1972 énoncent :

« (257) Les divergences dans la mise en œuvre des règles de protection des utilisateurs finaux ont créé d’importantes entraves au marché unique touchant aussi bien les fournisseurs de services de communications électroniques que les utilisateurs finaux. L’applicabilité de règles identiques assurant un niveau commun élevé de protection dans l’ensemble de l’Union [européenne] devrait réduire ces entraves. Une harmonisation complète et graduée des droits des utilisateurs finaux prévus par la présente directive devrait renforcer considérablement la sécurité juridique tant pour les utilisateurs finaux [...] que pour les fournisseurs de services de communications électroniques et devrait réduire sensiblement les obstacles à l’entrée et la charge inutile de mise en conformité résultant de la fragmentation des règles. [...] L’harmonisation complète ne devrait porter que sur les sujets relevant des dispositions de la présente directive relatives aux droits des utilisateurs finaux. [...]

(258) Le contrat est un instrument important aux mains des utilisateurs finaux pour garantir la transparence de l’information et la sécurité juridique. La plupart des fournisseurs de services dans un environnement concurrentiel concluent des contrats avec leurs clients pour des raisons d’opportunité commerciale. Outre la présente directive, les exigences du droit de l’Union en vigueur en matière de protection des consommateurs dans le domaine des contrats, en particulier la directive [93/13] et la directive 2011/83/UE du Parlement européen et du Conseil[, du 25 octobre 2011, relative aux droits des consommateurs, modifiant la directive 93/13/CEE du Conseil et la directive 1999/44/CE du Parlement européen et du Conseil et abrogeant la directive 85/577/CEE du Conseil et la directive 97/7/CE du Parlement européen et du Conseil (JO 2011, L 304, p. 64)], s’appliquent aux transactions relatives à des réseaux et services de communications électroniques effectuées par les consommateurs. [...]

[...]

(275) Toute modification des conditions contractuelles proposée par les fournisseurs de services de communications électroniques accessibles au public autres que les services de communications interpersonnelles non fondés sur la numérotation, qui n’est pas au bénéfice de l’utilisateur final, par exemple en matière de frais, de tarifs, de limitation du volume de données, de débit de données, de couverture ou de traitement des données à caractère personnel, devrait permettre à l’utilisateur final de faire valoir son droit de résilier le contrat sans frais supplémentaires, même si elle s’accompagne de changements qui lui sont favorables. Toute modification des conditions contractuelles par le fournisseur devrait donc permettre à l’utilisateur final de résilier le contrat à moins que chaque modification ne soit en soi au bénéfice de l’utilisateur final ou que les modifications aient un caractère purement administratif, comme un changement d’adresse du fournisseur, et qu’elles n’aient pas d’incidence négative sur l’utilisateur final ou qu’elles soient strictement imposées par des modifications législatives ou réglementaires, comme de nouvelles exigences en matière d’information contractuelle imposées par le droit de l’Union ou le droit national. On devrait évaluer sur la base de critères objectifs si une modification est exclusivement au bénéfice de l’utilisateur final. Le droit de l’utilisateur final de résilier le contrat ne devrait être exclu que si le fournisseur est en mesure de démontrer que toutes les modifications contractuelles sont exclusivement au bénéfice de l’utilisateur final ou ont un caractère purement administratif sans aucune incidence négative pour l’utilisateur final.

(276) Les utilisateurs finaux devraient être informés de toute modification des conditions contractuelles au moyen d’un support durable. Les utilisateurs finaux autres que les consommateurs, les microentreprises ou les petites entreprises ou les organisations à but non lucratif ne devraient pas bénéficier des droits de résiliation en cas de modification du contrat lorsque des services de transmission utilisés pour la fourniture de services de machine à machine sont concernés. Les États membres devraient pouvoir prévoir une protection spécifique des utilisateurs finaux en matière de résiliation de contrat lorsque les utilisateurs finaux changent de lieu de résidence. Les dispositions relatives à la résiliation de contrat devraient être sans préjudice d’autres dispositions du droit de l’Union ou du droit national concernant les raisons pour lesquelles les contrats peuvent être résiliés ou les conditions contractuelles peuvent être modifiées par le fournisseur de services ou l’utilisateur final. »

6 L’article 3 de la directive 2018/1972, intitulé « Objectifs généraux », dispose, à son paragraphe 2, sous d) :

« Dans le cadre de la présente directive, les autorités de régulation nationales et les autres autorités compétentes, ainsi que l’[Organe des régulateurs européens des communications électroniques (ORECE)], la Commission [européenne] et les États membres poursuivent chacun les objectifs généraux suivants, énumérés sans ordre de priorité :

[...]

d) promouvoir les intérêts des citoyens de l’Union, en assurant la connectivité et la disponibilité et la pénétration à grande échelle des réseaux à très haute capacité, y compris les réseaux fixes, mobiles et sans fil, et des services de communications électroniques ; en offrant un maximum d’avantages en termes de choix, de prix et de qualité sur la base d’une concurrence effective ; en préservant la sécurité des réseaux et services ; en assurant un niveau commun élevé de protection des utilisateurs finaux grâce à la réglementation sectorielle nécessaire et en répondant aux besoins, tels que des prix abordables, de groupes sociaux particuliers, notamment les utilisateurs finaux handicapés, les utilisateurs finaux âgés et les utilisateurs finaux ayant des besoins sociaux particuliers, ainsi qu’en assurant un accès et un choix équivalents pour les utilisateurs finaux handicapés. »

7 L’article 101, paragraphe 1, de cette directive prévoit :

« Les États membres ne maintiennent ni n’introduisent dans leur droit national des dispositions en matière de protection des utilisateurs finaux qui s’écartent des articles 102 à 115, y compris des dispositions plus ou moins strictes visant à garantir un niveau de protection différent, sauf dispositions contraires prévues dans le présent titre. »

8 L’article 105 de ladite directive, intitulé « Durée et résiliation des contrats », dispose, à son paragraphe 4 :

« Les utilisateurs finaux ont le droit de résilier leur contrat sans frais supplémentaires lorsqu’il leur est notifié que le fournisseur de services de communications électroniques accessibles au public, autres que des services de communications interpersonnelles non fondés sur la numérotation, envisage de modifier les conditions contractuelles, sauf si les modifications envisagées sont exclusivement au bénéfice de l’utilisateur final, ont un caractère purement administratif et n’ont pas d’incidence négative sur l’utilisateur final ou sont directement imposées par le droit de l’Union ou le droit national.

Les fournisseurs notifient aux utilisateurs finaux, au moins un mois à l’avance, tout changement des conditions contractuelles, et les informent en même temps de leur droit de résilier le contrat sans frais supplémentaires s’ils n’acceptent pas les nouvelles conditions. Le droit de résilier le contrat peut être exercé pendant un mois suivant la notification. Les États membres peuvent prolonger cette période de trois mois au maximum. Les États membres veillent à ce que la notification soit effectuée de manière claire et compréhensible, sur un support durable. »

Le droit allemand

9 Aux termes de l’article 57, paragraphe 1, du Telekommunikationsgesetz (loi sur les télécommunications), du 23 juin 2021 (BGBl. 2021 I, p. 1858), dans sa version applicable au litige au principal (ci‑après le « TKG ») :

« Lorsqu’un fournisseur de services de télécommunications accessibles au public s’est réservé, par des conditions générales d’affaires, le droit de modifier unilatéralement un contrat et qu’il modifie unilatéralement les conditions contractuelles, l’utilisateur final peut résilier le contrat sans préavis et sans frais, sauf si les modifications

1. sont exclusivement au bénéfice de l’utilisateur final,

2. ont un caractère purement administratif et n’ont pas d’incidence négative sur l’utilisateur final

3. ou sont directement imposées par le droit de l’Union ou le droit national. »

10 L’article 307 du Bürgerliches Gesetzbuch (code civil), dans sa version applicable au litige au principal (ci‑après le « BGB »), prévoit :

« (1) Les dispositions figurant dans des conditions générales de vente sont inapplicables lorsqu’elles désavantagent de façon indue et contraire aux principes de la bonne foi le cocontractant de la personne qui les utilise. Un désavantage indu peut également résulter du fait que la disposition en question n’est pas claire et compréhensible.

(2) En cas de doute, il convient d’admettre qu’un désavantage indu existe lorsqu’une disposition

1. n’est pas compatible avec les idées fondamentales de la réglementation légale dont elle s’écarte, ou

2. limite les droits ou obligations essentiels résultant de la nature du contrat de telle sorte que la réalisation de l’objectif contractuel est menacée.

(3) Les paragraphes 1 et 2 ainsi que les articles 308 et 309 ne s’appliquent qu’aux dispositions de conditions générales de vente qui ont pour objet de déroger à des dispositions légales ou de les compléter. D’autres dispositions peuvent être inapplicables au titre des dispositions combinées de la première et de la seconde phrase du paragraphe 1. »

11 Aux termes de l’article 308 du BGB :

« Dans des conditions générales d’affaires, est inapplicable, notamment, [...]

4. [...] une clause en vertu de laquelle la partie qui l’utilise se réserve le droit de modifier la prestation promise ou d’y déroger, à moins qu’il n’existe aucun motif raisonnable, dans le chef de l’autre partie, de ne pas consentir à une telle modification ou dérogation, compte tenu des intérêts de l’utilisateur. »

Le litige au principal et la question préjudicielle

12 BV, une association de protection des consommateurs, agissant en qualité d’entité qualifiée pour intenter des actions visant à protéger les intérêts collectifs des consommateurs, a introduit une action en cessation devant le Landgericht Düsseldorf (tribunal régional de Düsseldorf, Allemagne) contre Vodafone. Cette action en cessation visait à lui interdire l’utilisation dans les conditions générales des contrats conclus avec ses clients relatifs à certains services de télécommunications électroniques, notamment, d’une clause en vertu de laquelle elle se réserve le droit de modifier unilatéralement les conditions contractuelles, sur le fondement d’une appréciation discrétionnaire tenant compte de considérations d’équité.

13 À l’appui de son action en cessation, BV a fait valoir que cette clause était contraire à l’article 307, paragraphe 1, première et deuxième phrases, et à l’article 308, point 4, du BGB et qu’elle ne pouvait pas être justifiée par l’article 57, paragraphe 1, première phrase, du TKG. À cet égard, BV a soutenu, en particulier, qu’il ressortait de l’article 308, point 4, du BGB qu’une clause de modification unilatérale utilisée dans des conditions générales n’est valable que s’il n’existe aucun motif raisonnable, dans le chef de l’autre partie, de ne pas consentir à la modification ou à la dérogation envisagée, compte tenu des intérêts de l’utilisateur.

14 Vodafone a opposé que la clause contestée correspondait au libellé de l’article 57, paragraphe 1, première phrase, du TKG, qui reconnaît aux fournisseurs la faculté de se réserver, dans les conditions générales d’affaires, un droit de modification unilatérale. Selon elle, cette disposition contiendrait une règle exhaustive. Ainsi, dans la mesure où la clause contestée ne ferait que reprendre le libellé de cette règle, elle ne saurait faire l’objet d’un contrôle de validité au regard des dispositions particulières relatives aux conditions générales d’affaires. En tout état de cause, Vodafone a soutenu que ladite clause ne désavantageait pas indûment le client en raison, d’une part, de l’exigence de la prise en compte de considérations d’équité et, d’autre part, du droit de résiliation spécial accordé au client en contrepartie. Enfin, l’article 57, paragraphe 1, première phrase, du TKG, en tant que cette disposition exige que le droit de modification figure dans les conditions générales, serait contraire à l’exigence d’harmonisation complète visée à l’article 101, paragraphe 1, de la directive 2018/1972. Elle devait, dès lors, être interprétée en conformité avec cette directive, en ce sens qu’elle accorderait un droit de modification unilatérale non assujetti aux restrictions résultant de l’article 308, point 4, du BGB.

15 Le Landgericht Düsseldorf (tribunal régional de Düsseldorf) a rejeté le recours en relevant que la clause contestée n’a pour objet ni de déroger à des dispositions légales ni de les compléter, de sorte qu’un contrôle de son contenu est exclu en vertu de l’article 307, paragraphe 3, du BGB. Selon cette juridiction, même en admettant la possibilité d’un tel contrôle, la clause contestée serait admissible parce qu’elle accorde aux utilisateurs finaux un droit de résiliation spécial et gratuit, au moyen duquel ces utilisateurs peuvent résilier le contrat avant que les modifications annoncées n’entrent en vigueur. Par ailleurs, elle a considéré que l’article 57, paragraphe 1, première phrase, du TKG présuppose qu’un droit de modification unilatéral puisse être prévu dans des conditions générales de vente et que cette disposition régit, en contrepartie de ce droit, les conditions de résiliation des cocontractants.

16 BV a interjeté appel de ce jugement devant l’Oberlandesgericht Düsseldorf (tribunal régional supérieur de Düsseldorf, Allemagne), qui est la juridiction de renvoi, en soutenant que l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972 et l’article 57, paragraphe 1, première phrase, du TKG n’accordent pas au professionnel le droit de modification unilatérale, mais se borne à régir les conséquences juridiques de son exercice. Vodafone a conclu au rejet de l’appel.

17 La juridiction de renvoi s’interroge sur l’interprétation de l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972. Elle considère que cette disposition pourrait être interprétée de plusieurs manières. Dans ce contexte, elle souligne que, en Allemagne, celle-ci est souvent interprétée comme conférant au prestataire un droit de modification unilatérale de nature légale. Cependant, une interprétation contraire serait également possible, selon laquelle, ladite disposition ne réglementerait que les conséquences juridiques du droit de modification unilatérale appartenant au fournisseur, dont la base juridique serait régie par d’autres règles.

18 Dans ces conditions, l’Oberlandesgericht Düsseldorf (tribunal régional supérieur de Düsseldorf) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante :

« L’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972 doit-il être interprété en ce sens qu’il accorde aux fournisseurs de services de communications électroniques accessibles au public, autres que les services de communications interpersonnelles non fondés sur la numérotation, le droit de modifier de par la loi les conditions contractuelles de manière unilatérale, les utilisateurs finaux bénéficiant, en contrepartie, d’un droit de résiliation spécial, ou bien cette disposition présuppose-t-elle que les fournisseurs disposent déjà, pour d’autres motifs, du droit de modifier unilatéralement les conditions contractuelles et régit-elle uniquement le droit de résiliation spécial de l’utilisateur final qui en résulte ? »

Sur la question préjudicielle

19 Par son unique question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972 doit être interprété en ce sens qu’il confère aux fournisseurs de services de communications électroniques le droit de modifier unilatéralement les conditions contractuelles ou s’il présuppose l’existence d’un tel droit et se borne à régir le droit de résiliation reconnu aux utilisateurs finaux lorsque le fournisseur a exercé ce droit de modification unilatérale.

20 Selon une jurisprudence constante, il y a lieu, pour l’interprétation d’une disposition du droit de l’Union, de tenir compte non seulement des termes de celle‑ci, mais également de son contexte et des objectifs poursuivis par la réglementation dont elle fait partie (arrêts du 17 novembre 1983, Merck, 292/82, EU:C:1983:335, point 12, et du 12 mars 2026, Magyar Telekom, C‑514/24, EU:C:2026:184, point 30 ainsi que jurisprudence citée).

21 En premier lieu, l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972 prévoit que les utilisateurs finaux ont le droit de résilier leur contrat sans frais supplémentaires lorsque le fournisseur de services de communications électroniques accessibles au public leur notifie qu’il envisage de modifier les conditions contractuelles. Cette disposition précise que ce droit ne leur est toutefois pas reconnu lorsque les modifications envisagées sont exclusivement à leur bénéfice, qu’elles ont un caractère purement administratif et n’ont pas d’incidence négative sur ces utilisateurs ou qu’elles sont directement imposées par le droit de l’Union ou le droit national.

22 Le considérant 275 de cette directive énonce, dans le même sens, que toute modification des conditions contractuelles par le fournisseur devrait permettre à l’utilisateur final de résilier le contrat sans frais supplémentaires, sous réserve des mêmes exceptions que celles détaillées au point précédent.

23 Il résulte ainsi des termes de l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de ladite directive, lu à la lumière de ce considérant 275, que cette disposition régit les conséquences, pour l’utilisateur final, d’une modification de conditions contractuelles envisagée par le fournisseur des services de communications électroniques. Elle prévoit un cas dans lequel une telle modification ouvre un droit de résiliation sans frais ainsi que les exceptions à ce droit. En revanche, elle ne définit ni le fondement juridique de la modification unilatérale ni les conditions auxquelles le fournisseur est tenu de satisfaire afin de pouvoir modifier unilatéralement le contrat. Ladite disposition présuppose ainsi l’existence d’un tel droit, sans le conférer.

24 En deuxième lieu, cette interprétation est corroborée par le contexte dans lequel s’inscrit l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972.

25 En effet, l’article 105 de cette directive, intitulé « Durée et résiliation des contrats », qui fait partie du titre III de ladite directive, intitulé « Droits des utilisateurs finaux », prévoit une règle générale qui vise principalement à régler les différents cas et les conditions pour exercer le droit des utilisateurs finaux de résilier leurs contrats. Cependant, il y a lieu de souligner qu’il ne régit pas les droits des fournisseurs, encore moins qu’il leur confère le droit de modification unilatérale.

26 Il convient également de relever que l’article 101 de la directive 2018/1972 prévoit que l’article 105 de cette directive opère une harmonisation complète, dans la seule mesure où il vise la protection des utilisateurs finaux, à l’exclusion de celle des fournisseurs. De même, le considérant 257 de ladite directive précise que cette harmonisation complète ne devrait porter que sur les sujets relevant des dispositions de la même directive relatives aux droits des utilisateurs finaux.

27 En outre, il ressort du considérant 258 de la directive 2018/1972 que les exigences du droit de l’Union en vigueur en matière de protection des consommateurs dans le domaine des contrats, notamment celles prévues par les directives 93/13 et 2011/83, s’appliquent aux transactions relatives à des réseaux et des services de communications électroniques effectuées par les consommateurs.

28 À cet égard, le point 1, sous j), de l’annexe de la directive 93/13 vise, parmi les clauses susceptibles d’être déclarées abusives en application de l’article 3, paragraphes 1 et 3, de cette directive, celles qui ont pour objet ou pour effet d’autoriser le professionnel à modifier unilatéralement les termes du contrat sans raison valable et spécifiée dans celui-ci. Le point 2, sous b), de cette annexe précise toutefois que ce point 1, sous j), ne fait pas obstacle aux clauses par lesquelles le professionnel se réserve le droit de modifier unilatéralement les conditions d’un contrat de durée indéterminée, sous réserve d’en informer le consommateur avec un préavis raisonnable et de laisser à celui-ci la faculté de résilier le contrat.

29 Il s’ensuit que les conditions dans lesquelles le fournisseur peut se réserver un pouvoir de modification unilatérale relèvent de la directive 93/13, et non de la directive 2018/1972. L’article 8 de la directive 93/13 permet en outre aux États membres d’adopter ou de maintenir des dispositions plus strictes compatibles avec le traité [FUE] afin d’assurer un niveau de protection plus élevé des consommateurs.

30 Par suite, l’analyse du contexte confirme l’interprétation littérale de l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972, selon laquelle cette disposition ne confère pas aux fournisseurs un droit de modification unilatérale des contrats, mais présuppose l’existence d’un tel droit en vertu d’autres règles applicables. Dès lors, l’exercice de ce droit de modification demeure soumis aux conditions et aux exigences découlant du droit de l’Union et du droit national en matière de protection des consommateurs.

31 À cet égard, il y a lieu de rappeler que, conformément à la jurisprudence de la Cour, si une clause de modification unilatérale peut répondre à un intérêt légitime du fournisseur, elle doit néanmoins satisfaire aux exigences de bonne foi, d’équilibre et de transparence découlant, notamment, de la directive 93/13 (voir, en ce sens, arrêt 21 mars 2013, RWE Vertrieb, C‑92/11, EU:C:2013:180, points 46 et 47).

32 Le considérant 276 de la directive 2018/1972 confirme cette interprétation en énonçant que les dispositions relatives à la résiliation de contrat sont sans préjudice des autres dispositions du droit de l’Union ou du droit national relatives aux motifs pour lesquels les contrats peuvent être résiliés ou aux conditions dans lesquelles leurs stipulations peuvent être modifiées par le fournisseur de services ou par l’utilisateur final.

33 En troisième et dernier lieu, l’interprétation retenue au point 30 du présent arrêt est conforme à l’objectif de protection des utilisateurs finaux, mentionné à l’article 3, paragraphe 2, sous d), de la directive 2018/1972. La protection particulière que celle-ci leur accorde en matière de résiliation des contrats s’ajoute ainsi aux garanties résultant des autres règles du droit de l’Union et du droit national applicables aux modifications contractuelles. À cet égard, il importe de relever que l’utilisateur final étant une partie plus faible dans une relation contractuelle avec le professionnel, il devrait bénéficier d’une protection accrue. L’efficacité d’une telle protection ne pourrait être garantie que par l’ensemble des mesures établies par les diverses réglementations. Ce constat est également confirmé au considérant 276 de cette directive qui énonce que les dispositions relatives à la résiliation de contrat devraient être sans préjudice d’autres dispositions du droit de l’Union ou du droit national.

34 Or, une interprétation selon laquelle l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972 conférerait, par lui-même, aux fournisseurs un droit de modification unilatérale serait susceptible de soustraire l’exercice de ce droit aux conditions prévues par les règles générales de protection des consommateurs du droit de l’Union ou du droit national. Elle serait contraire tant à l’objectif poursuivi par cette directive qu’à son considérant 276 et ne saurait, dès lors, être retenue.

35 Eu égard aux considérations qui précèdent, il y a lieu de répondre à la question posée que l’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive 2018/1972 doit être interprété en ce sens qu’il ne confère pas aux fournisseurs de services de communications électroniques accessibles au public, autres que les services de communications interpersonnelles non fondés sur la numérotation, le droit de modifier unilatéralement les conditions contractuelles, mais qu’il présuppose l’existence d’un tel droit en vertu d’autres règles applicables, et se borne à régir le droit de résiliation reconnu aux utilisateurs finaux lorsque le fournisseur exerce le droit de modification unilatérale, sans préjudice des conditions et exigences prévues à cet effet par le droit de l’Union et le droit national en matière de protection des consommateurs.

Sur les dépens

36 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.

Par ces motifs, la Cour (septième chambre) dit pour droit :

L’article 105, paragraphe 4, premier alinéa, de la directive (UE) 2018/1972 du Parlement européen et du Conseil, du 11 décembre 2018, établissant le code des communications électroniques européen,

doit être interprété en ce sens que :

il ne confère pas aux fournisseurs de services de communications électroniques accessibles au public, autres que les services de communications interpersonnelles non fondés sur la numérotation, le droit de modifier unilatéralement les conditions contractuelles, mais qu’il présuppose l’existence d’un tel droit en vertu d’autres règles applicables, et se borne à régir le droit de résiliation reconnu aux utilisateurs finaux lorsque le fournisseur exerce le droit de modification unilatérale, sans préjudice des conditions et exigences prévues à cet effet par le droit de l’Union et le droit national en matière de protection des consommateurs.

Signatures


* Langue de procédure : l’allemand.