Jurisprudence CJUE — 62024CJ0809
| CELEX | 62024CJ0809 |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 10 septembre 2026 |
Texte intégral
ARRÊT DE LA COUR (troisième chambre)
10 septembre 2026 (*)
« Renvoi préjudiciel – Transports – Règlement (CE) no 1370/2007 – Services publics de transport de voyageurs par chemin de fer – Article 4, paragraphe 1, sous b) – Contenu obligatoire des contrats de service public – Compensation de service public – Méthode de calcul – Article 6, paragraphe 1 – Obligation de respecter les dispositions figurant à l’annexe de ce règlement en cas d’attribution directe du contrat de service public – Points 2, 5 et 6 de cette annexe – Notion de “bénéfice raisonnable” – Renonciation par l’opérateur de service public de transport ferroviaire régional à un bénéfice raisonnable durant une période transitoire – Couverture de l’ensemble des coûts exposés par cet opérateur »
Dans l’affaire C‑809/24,
ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 267 TFUE, introduite par le Consiglio di Stato (Conseil d’État, Italie), par décision du 22 novembre 2024, parvenue à la Cour le 26 novembre 2024, dans la procédure
Trenitalia SpA
contre
Regione Liguria,
LA COUR (troisième chambre),
composée de M. C. Lycourgos, président de chambre, Mme O. Spineanu‑Matei, MM. S. Rodin, N. Piçarra (rapporteur) et N. Fenger, juges,
avocat général : M. D. Spielmann,
greffier : M. C. Di Bella, administrateur,
vu la procédure écrite et à la suite de l’audience du 27 novembre 2025,
considérant les observations présentées :
– pour Trenitalia SpA, par Mes F. G. Albisinni, F. Caccioppoli et L. Torchia, avvocati,
– pour la Regione Liguria, par Me A. Bozzini, avvocato,
– pour la Commission européenne, par MM. C. Faroghi, P. A. Messina et Mme K. Walkerová, en qualité d’agents,
ayant entendu l’avocat général en ses conclusions à l’audience du 26 février 2026,
rend le présent
Arrêt
1 La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation des considérants 27 et 28, de l’article 1er, paragraphe 2, de l’article 4, paragraphes 1 et 4, de l’article 5, paragraphe 6, et de l’article 6, paragraphe 1, du règlement (CE) no 1370/2007 du Parlement européen et du Conseil, du 23 octobre 2007, relatif aux services publics de transport de voyageurs par chemin de fer et par route, et abrogeant les règlements (CEE) no 1191/69 et (CEE) no 1107/70 du Conseil (JO 2007, L 315, p. 1), ainsi que des points 2, 5 et 6 de l’annexe de ce règlement, lus à la lumière des articles 14, 93 et 106 TFUE.
2 Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Trenitalia SpA à la Regione Liguria (Région de Ligurie, Italie) au sujet du calcul de la compensation de service public pour la fourniture, par la première, de services de transport public de voyageurs par chemin de fer.
Le cadre juridique
3 Les considérants 4, 7, 27 et 34 du règlement no 1370/2007 énoncent :
« (4) Les objectifs principaux du livre blanc de la Commission [européenne] du 12 septembre 2001, intitulé “La politique européenne des transports à l’horizon 2010 : l’heure des choix” sont de garantir des services de transport de voyageurs sûrs, efficaces et de grande qualité grâce à une concurrence régulée, garantissant, en outre, la transparence et le bon fonctionnement des services publics de transport de voyageurs, compte tenu des facteurs sociaux, environnementaux et relatifs au développement régional, ou d’offrir des conditions tarifaires spécifiques à certaines catégories de voyageurs, comme les retraités, et d’éliminer les disparités entre les entreprises de transport des différents États membres, de nature à fausser substantiellement les conditions de concurrence.
[...]
(7) Les études réalisées et l’expérience acquise par les États membres ayant introduit depuis plusieurs années la concurrence dans le secteur des transports publics montrent que, si des clauses de sauvegarde appropriées sont en place, l’introduction d’une concurrence régulée entre les opérateurs permet de rendre les services plus attrayants, plus innovants et moins chers, sans entraver les opérateurs de services publics dans la poursuite des missions spécifiques qui leur ont été imparties. [...]
[...]
(27) Les compensations accordées par les autorités compétentes pour couvrir les coûts occasionnés par l’exécution des obligations de service public devraient être calculées de manière à éviter toute surcompensation. Lorsqu’une autorité compétente prévoit d’attribuer un contrat de service public sans mise en concurrence, elle devrait également respecter des règles détaillées assurant l’adéquation du montant des compensations et reflétant un souci d’efficacité et de qualité des services.
[...]
(34) Des compensations de service public peuvent se révéler nécessaires dans le secteur du transport terrestre de voyageurs afin que les entreprises chargées d’assurer un service public fonctionnent sur la base de principes et dans des conditions qui leur permettent d’accomplir leurs missions. Ces compensations peuvent être compatibles avec le traité [FUE], en application de son article [93], sous certaines conditions. D’une part, elles doivent être attribuées pour assurer la prestation de services qui sont des services d’intérêt général au sens du traité. D’autre part, afin d’éviter des distorsions injustifiées de la concurrence, elles ne sauraient dépasser ce qui est nécessaire pour couvrir les coûts nets occasionnés par l’exécution des obligations de service public, en tenant compte des recettes y relatives ainsi que d’un bénéfice raisonnable. »
4 L’article 1er de ce règlement, intitulé « Objet et champ d’application », dispose, à son paragraphe 1 :
« Le présent règlement a pour objet de définir comment, dans le respect des règles du droit communautaire, les autorités compétentes peuvent intervenir dans le domaine des transports publics de voyageurs pour garantir la fourniture de services d’intérêt général qui soient notamment plus nombreux, plus sûrs, de meilleure qualité ou meilleur marché que ceux que le simple jeu du marché aurait permis de fournir.
À cette fin, le présent règlement définit les conditions dans lesquelles les autorités compétentes, lorsqu’elles imposent des obligations de service public ou qu’elles en confient l’exécution à une entreprise, octroient une compensation aux opérateurs de service public en contrepartie des coûts supportés et/ou leur accordent des droits exclusifs en contrepartie de l’exécution d’obligations de service public. »
5 L’article 2, sous g), dudit règlement définit la notion de « compensation de service public » comme étant « tout avantage, notamment financier, octroyé, sur fonds publics, directement ou indirectement par une autorité compétente pendant la période de mise en œuvre d’une obligation de service public ou lié à cette période ».
6 L’article 4 du règlement no 1370/2007, intitulé « Contenu obligatoire des contrats de service public et des règles générales », prévoit, à son paragraphe 1 :
« Les contrats de service public et les règles générales :
[...]
b) établissent à l’avance, de façon objective et transparente :
i) les paramètres sur la base desquels la compensation, s’il y a lieu, doit être calculée, et
ii) la nature et l’ampleur de tous droits exclusifs accordés,
de manière à éviter toute surcompensation. Dans le cas des contrats de service public attribués conformément à l’article 5, paragraphes 2, 4, 5 et 6, ces paramètres sont déterminés de façon qu’aucune compensation ne puisse excéder le montant nécessaire pour couvrir l’incidence financière nette sur les coûts et les recettes occasionnés par l’exécution des obligations de service public, en tenant compte des recettes y relatives conservées par l’opérateur de service public ainsi que d’un bénéfice raisonnable ;
c) définissent les modalités de répartition des coûts liés à la fourniture des services. Ces coûts peuvent comprendre notamment les coûts de personnel, d’énergie, d’infrastructure, de maintenance et de réparation des véhicules de transport public, du matériel roulant et des installations nécessaires au fonctionnement des services de transport de voyageurs, des coûts fixes et une rémunération appropriée du capital. »
7 L’article 5, paragraphes 2, 4 à 6, de ce règlement vise certaines règles applicables à l’attribution directe des contrats de services publics.
8 L’article 6 dudit règlement, intitulé « Compensation de service public », énonce, à son paragraphe 1 :
« Toute compensation liée à une règle générale ou à un contrat de service public respecte les dispositions de l’article 4, quelles que soient les modalités d’attribution du contrat. Toute compensation, quelle qu’en soit la nature, liée à un contrat de service public attribué directement conformément à l’article 5, paragraphes 2, 4, 5 ou 6, ou liée à une règle générale est conforme, en outre, aux dispositions prévues à l’annexe. »
9 Cette annexe, intitulée « Règles applicables à la compensation dans les cas évoqués à l’article 6, paragraphe 1 », est rédigée comme suit :
« 1. La compensation liée à des contrats de service public attribués directement conformément à l’article 5, paragraphes 2, 4, 5 ou 6, ou celle liée à une règle générale doit être calculée conformément aux règles établies dans la présente annexe.
2. La compensation ne peut pas excéder un montant correspondant à l’incidence financière nette, équivalant à la somme des incidences, positives ou négatives, dues au respect de l’obligation de service public sur les coûts et les recettes de l’opérateur de service public. Les incidences sont évaluées en comparant la situation où l’obligation de service public est remplie avec la situation qui aurait existé si l’obligation n’avait pas été remplie. Pour calculer l’incidence financière nette, l’autorité compétente s’inspire de la formule suivante :
Coûts occasionnés par une obligation de service public ou un ensemble d’obligations de service public imposées par la ou les autorités compétentes et figurant dans un contrat de service public et/ou dans une règle générale,
moins toute incidence financière positive générée au sein du réseau exploité au titre de l’obligation ou des obligations de service public en question,
moins les recettes tarifaires ou toute autre recette générée lors de l’exécution de l’obligation ou des obligations de service public en question,
plus un bénéfice raisonnable,
égal à une incidence financière nette.
[...]
5. Afin d’augmenter la transparence et d’éviter les subventions croisées, lorsqu’un opérateur de service public non seulement exploite des services compensés soumis à des obligations de service de transports publics, mais exerce également d’autres activités, la comptabilité desdits services publics doit être séparée, de façon à satisfaire au moins aux conditions suivantes :
[...]
– tous les coûts variables, une contribution adéquate aux coûts fixes et un bénéfice raisonnable liés à toute autre activité de l’opérateur de service public ne peuvent en aucun cas être imputés au service public en question,
[...]
6. Par “bénéfice raisonnable”, on entend un taux de rémunération du capital habituel pour le secteur dans un État membre donné, et qui prend en compte le risque ou l’absence de risque encouru par l’opérateur de service public du fait de l’intervention de l’autorité publique.
7. La méthode de compensation doit inciter au maintien ou au développement :
– d’une gestion efficace par l’opérateur de service public, qui puisse être objectivement appréciée, et
– de la fourniture de services de transport de voyageurs d’un niveau de qualité suffisant. »
Le litige au principal et les questions préjudicielles
10 Le 10 mars 2010, la Région de Ligurie et Trenitalia ont conclu, dans le cadre d’une attribution directe, un contrat portant sur la fourniture de services de transport public de voyageurs par chemin de fer pour les années 2009-2014 (ci‑après le « contrat 2009‑2014 »), renouvelable pour une période de six ans.
11 À l’expiration de ce contrat, la Région de Ligurie a rejeté la proposition de renouvellement soumise par Trenitalia, en raison de l’insuffisance des investissements prévus pour la modernisation du matériel roulant.
12 Le 10 décembre 2016, en vue de garantir la continuité des services de transport public couverts par le contrat 2009‑2014, la Région de Ligurie et Trenitalia ont conclu, toujours dans le cadre d’une attribution directe, un contrat « relais » de trois ans (ci-après le « contrat 2015‑2017 »), pour la période transitoire comprise entre l’expiration du contrat 2009‑2014 et l’attribution d’un nouveau contrat de service d’une durée de quinze ans à compter de l’année 2018.
13 Le contrat 2015‑2017 a maintenu les conditions prévues par le contrat 2009‑2014, à l’exception de la méthode de calcul de la compensation de service public octroyée à Trenitalia, établie dans un document annexé au nouveau contrat. Ce document prévoyait que le résultat net global réalisé par Trenitalia devait être égal à zéro, garantissant ainsi l’équilibre financier et la couverture intégrale des coûts encourus par Trenitalia sur l’ensemble de la période triennale 2015‑2017. En application de cette méthode de calcul, toute réduction des coûts et toute augmentation des recettes devaient nécessairement entraîner une réduction de la compensation de service public versée par la Région de Ligurie.
14 Au cours de l’année 2018, une divergence de vues est apparue au sujet des éléments à inclure dans le calcul du résultat net global pour la période 2015‑2017. En particulier, la Région de Ligurie s’est opposée à prendre en compte, en faveur de Trenitalia, une rémunération du capital net investi, en faisant valoir que cette dernière, conformément au contrat 2015-2017, avait renoncé à cette rémunération.
15 Le 25 mai 2021, la Région de Ligurie a adopté une décision par laquelle elle a déterminé que le solde comptable pour la période 2015‑2017 s’élevait à 10 702 543,18 euros, sans prendre en compte la rémunération du capital net investi. Après déduction d’un montant de 3 955 613,73 euros restant dû à Trenitalia, la Région de Ligurie a exigé de celle‑ci le paiement d’un montant de 6 746 929,45 euros afin de ramener ce solde à l’équilibre.
16 Trenitalia a contesté la légalité de cette décision devant le Tribunale Amministrativo Regionale per la Liguria (tribunal administratif régional pour la Ligurie, Italie), en faisant valoir que l’interprétation du contrat 2015‑2017 effectuée par la Région de Ligurie, outre qu’elle ne correspondait pas aux termes de ce contrat, était contraire au règlement no 1370/2007. Trenitalia a affirmé qu’elle n’avait en aucun cas renoncé à la rémunération du capital net investi, c’est‑à-dire à l’octroi d’un bénéfice raisonnable qui serait garanti par ce règlement.
17 Cette juridiction a rejeté le recours formé par Trenitalia par un arrêt du 27 juin 2022, en jugeant, en premier lieu, que l’absence de prise en compte de la rémunération du capital net investi ou, en d’autres termes, du bénéfice raisonnable, à savoir, en l’occurrence, le surplus découlant de l’exécution du service commercial « Cinque Terre Express », était justifiée, premièrement, par le caractère transitoire du contrat 2015‑2017, deuxièmement, par le fait que Trenitalia ne supportait pas le risque d’éventuelles pertes et, troisièmement, par l’attribution directe ultérieure d’un nouveau contrat pour une durée de quinze ans. Dans ces conditions, selon ladite juridiction, la renonciation, par Trenitalia, à ce bénéfice ne pouvait pas être considérée comme constituant une solution excessivement déséquilibrée en faveur de la Région de Ligurie.
18 En second lieu, la même juridiction a jugé que reconnaître à Trenitalia le droit de conserver le surplus de recettes résultant de l’exploitation du service commercial « Cinque Terre Express » reviendrait à subventionner ces activités commerciales, hautement rentables, par la compensation versée en contrepartie de l’exécution d’une obligation de service public.
19 Trenitalia a contesté ce jugement devant le Consiglio di Stato (Conseil d’État, Italie), qui est la juridiction de renvoi, en lui demandant, pour le cas où cette juridiction considérerait qu’elle a renoncé à un bénéfice raisonnable dans le cadre du contrat 2015-2017, d’interroger la Cour sur la compatibilité d’une telle renonciation, dont elle conteste la réalité, avec les dispositions du règlement no 1370/2007 ainsi qu’avec les principes et objectifs du droit de l’Union énoncés dans les dispositions pertinentes du traité FUE, en particulier ses articles 14, 93 et 106.
20 La Région de Ligurie, pour sa part, a fait valoir que les recettes supplémentaires obtenues par Trenitalia au cours de l’exercice 2017 provenaient de l’exploitation du service « Cinque Terre Express ». En raison de ses caractéristiques fonctionnelles et économiques, ce service constituerait une activité commerciale ne relevant pas de la notion de service public et, partant, ne pourrait faire l’objet d’une compensation. La prise en charge, par la Région de Ligurie, de tous les risques encourus par Trenitalia et la garantie de l’équilibre financier du contrat 2015-2017 auraient comme contrepartie la renonciation par cette dernière à un bénéfice raisonnable consistant en la rémunération du capital net investi.
21 La juridiction de renvoi constate que le contrat 2015-2017 garantit à Trenitalia la couverture totale des coûts sans prévoir la prise en compte d’un « bénéfice raisonnable », en faveur de cet opérateur de service public, de sorte qu’une réduction des coûts ou une augmentation des recettes, par rapport aux estimations initiales, conduit automatiquement à une diminution de la compensation octroyée à Trenitalia afin de maintenir un solde comptable à l’équilibre à la fin de la période triennale 2015‑2017.
22 Cette juridiction s’interroge sur la compatibilité du contrat 2015‑2017 avec le règlement no 1370/2007, en ce que ce contrat, d’une part, ne prévoit pas la prise en compte d’un « bénéfice raisonnable », au sens du point 6 de l’annexe du règlement nº 1370/2007, en faveur de l’opérateur de service public de transport et, d’autre part, n’exige pas de comptabilité distincte pour les coûts et recettes relatifs au service en partie commercial « Cinque Terre Express ».
23 Dans ces conditions, le Consiglio di Stato (Conseil d’État) a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes :
« 1) Le règlement no 1370/2007 – et, en particulier, la deuxième partie du considérant 27, l’article 1er, paragraphe 2, l’article 4, paragraphe 1, l’article 6, paragraphe 1, les points 2 et 6 de l’annexe [de ce règlement] – ainsi que les principes et objectifs du droit de l’Union énoncés dans les dispositions pertinentes du traité FUE (notamment les articles 14, 93 et 106) s’opposent‑ils, privant ainsi d’effet ses dispositions, à un contrat de services, tel que celui en cause, qui, compte tenu de l’absence totale de risque dans le chef de l’opérateur économique, comporte la renonciation, librement et sciemment acceptée, au bénéfice raisonnable, lorsque cette renonciation porte sur une période limitée (trois ans), et ce en vue de l’attribution directe d’un contrat de services ultérieur, pour la durée maximale prévue à l’article 5, paragraphe 6, lu en combinaison avec l’article 4, paragraphe 4, [dudit règlement] ?
2) En cas de réponse positive à cette première question, le règlement no 1370/2007 – et, en particulier, la première partie du considérant 27, le considérant 28, l’article 4, paragraphe 1 ; l’article 6, paragraphe 1 ; le point 5 de l’annexe – ainsi que les principes et objectifs du droit de l’Union énoncés dans les dispositions pertinentes du traité FUE (notamment les articles 14, 93 et 106) s’opposent-ils, le privant d’effet et rendant inapplicables les dispositions concernées, à un contrat de services, tel que celui en cause, qui ne prévoit pas la comptabilisation séparée des coûts et des recettes d’un service, en partie de nature commerciale, dès lors qu’il est caractérisé par des tarifs majorés, et ce afin d’éviter le risque de surcompensation ? »
Sur les questions préjudicielles
Sur la première question
24 À titre liminaire, il y a lieu de rappeler que, aux termes de l’article 94, sous c), du règlement de procédure de la Cour, la demande de décision préjudicielle doit contenir notamment l’exposé des raisons qui ont conduit la juridiction de renvoi à s’interroger sur l’interprétation ou la validité des dispositions du droit de l’Union qu’elle inclut dans sa demande de décision préjudicielle.
25 En l’occurrence, la demande de décision préjudicielle n’expose pas les raisons qui ont conduit la juridiction de renvoi à interroger la Cour sur l’interprétation des dispositions du traité FUE, notamment ses articles 14, 93 et 106.
26 Il s’ensuit que, dans cette mesure, la première question doit être déclarée irrecevable.
27 Cette observation liminaire étant faite, il y a lieu de relever que, par cette question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si l’article 4, paragraphe 1, sous b), et l’article 6, paragraphe 1, du règlement no 1370/2007 ainsi que les points 2, 5 et 6 de l’annexe de ce règlement, lus à la lumière des considérants 27 et 34 de celui-ci, doivent être interprétés en ce sens qu’ils s’opposent à un contrat de service public de transport par chemin de fer couvrant intégralement les coûts exposés par l’opérateur de service public, pour une période transitoire allant jusqu’à la conclusion d’un nouveau contrat de longue durée portant sur la même obligation de service public, par lequel cet opérateur renonce à la prise en compte d’un « bénéfice raisonnable », visé à ces dispositions, aux fins du calcul du montant de la « compensation de service public », au sens de l’article 2, sous g), dudit règlement.
28 Conformément à une jurisprudence constante de la Cour, pour l’interprétation d’une disposition du droit de l’Union, il y a lieu de tenir compte non seulement des termes de celle-ci, mais également de son contexte et des objectifs poursuivis par la réglementation dont elle fait partie (arrêt du 26 mars 2026, Isergartler, C‑618/24, EU:C:2026:251, point 29).
29 S’agissant, en premier lieu, du libellé de l’article 4, paragraphe 1, sous b), première phrase, du règlement nº 1370/2007, celui-ci exige que les contrats de service public, tels que celui en cause au principal, établissent à l’avance, de façon objective et transparente, les paramètres sur la base desquels la compensation, s’il y a lieu, doit être calculée, et ce de manière à éviter toute surcompensation. La seconde phrase de cette disposition précise que, dans le cas d’une attribution directe effectuée conformément à l’article 5, paragraphes 2, 4, 5 et 6, de ce règlement, ces paramètres sont déterminés de façon qu’aucune compensation ne puisse excéder le montant nécessaire pour couvrir l’incidence financière nette sur les coûts et les recettes occasionnés par l’exécution des obligations de service public, en tenant compte des recettes y relatives conservées par l’opérateur de service public « ainsi que d’un bénéfice raisonnable », notion qui fait l’objet des points 2, 5 et 6 de l’annexe dudit règlement.
30 À cet égard, il y a lieu de rappeler d’emblée que, conformément à l’article 6, paragraphe 1, seconde phrase, du même règlement et au point 1 de cette annexe, les dispositions de cette dernière s’appliquent, s’agissant des contrats de service public, aux compensations liées aux contrats ayant fait l’objet d’une attribution directe, à l’exclusion des contrats attribués à l’issue d’une procédure de mise en concurrence (voir, en ce sens, arrêt du 21 décembre 2023, DOBELES A UTOBUSU PARKS e.a., C‑421/22, EU:C:2023:1028, point 48). En l’occurrence, il est constant que le contrat 2015‑2017 a été attribué directement à Trenitalia, de sorte que les dispositions de ladite annexe sont applicables au litige au principal.
31 À l’instar de l’article 4, paragraphe 1, sous b), première phrase, du règlement no 1370/2007, le point 2 de l’annexe de ce règlement interdit l’octroi d’une compensation de service public excessive. À cette fin, ce point 2 prévoit que cette compensation ne peut pas excéder un montant correspondant à l’incidence financière nette, cette dernière étant calculée selon une formule dont l’autorité compétente doit s’inspirer et qui inclut un « bénéfice raisonnable ».
32 Par ailleurs, le point 5 de cette annexe, dans lequel apparaît également la notion de « bénéfice raisonnable », prévoit une obligation de comptabilité séparée lorsqu’un opérateur de service public exploite à la fois des services compensés soumis à des obligations de service de transports publics ainsi que d’autres activités. C’est dans ce cadre particulier que ce point 5 dispose que ne peuvent en aucun cas être imputés au service public en question tous les coûts variables, une contribution adéquate aux coûts fixes et un bénéfice raisonnable liés à toute autre activité de l’opérateur de service public. En d’autres termes, cette disposition, dont la portée est limitée à la comptabilité de l’opérateur concerné, vise non pas le bénéfice raisonnable éventuellement inclus dans la compensation de service public, mais le bénéfice raisonnable lié aux autres activités de cet opérateur.
33 La notion de « bénéfice raisonnable » est définie au point 6 de ladite annexe comme étant « un taux de rémunération du capital habituel pour le secteur dans un État membre donné et qui prend en compte le risque ou l’absence de risque encouru par l’opérateur de service public du fait de l’intervention de l’autorité publique ». Conformément à cette définition, le bénéfice raisonnable en faveur de l’opérateur de service public peut être calculé sur la base d’un taux de rémunération du capital net investi réduit à zéro lorsque le contrat exonère cet opérateur de tout risque.
34 Il résulte des termes de l’article 4, paragraphe 1, de l’article 6, paragraphe 1, du règlement no 1370/2007 ainsi que des points 2, 5 et 6 de son annexe que, si un bénéfice raisonnable en faveur de l’opérateur de service public fait partie des paramètres devant être pris en compte pour la détermination du montant approprié de la compensation de service public, un tel bénéfice doit tenir compte du risque ou de l’absence de risque encouru par l’opérateur de service public du fait de l’intervention de l’autorité publique.
35 En deuxième lieu, cette interprétation littérale est corroborée par le contexte dans lequel les dispositions pertinentes du règlement no 1370/2007 s’inscrivent.
36 À cet égard, l’article 4, paragraphe 1, sous c), de ce règlement dispose que les contrats de service public doivent définir les modalités de répartition des coûts liés à la fourniture des services de transport, étant précisé que ces coûts « peuvent comprendre notamment [...] une rémunération appropriée du capital ».
37 Or, selon la définition fournie au point 6 de l’annexe dudit règlement, reproduite au point 33 du présent arrêt, la notion de « bénéfice raisonnable » doit être comprise, dans le cadre du même règlement, comme un taux de rémunération du capital habituel pour le secteur dans l’État membre concerné.
38 Comme l’a fait valoir à juste titre la Commission, il résulte d’une lecture combinée de ces deux dispositions, et en particulier de l’utilisation des termes « peuvent comprendre » à cet article 4, paragraphe 1, sous c), que les autorités compétentes ne sont pas tenues, dans tous les cas, de prendre en compte un bénéfice raisonnable, au sens rappelé au point précédent, aux fins du calcul de la compensation de service public.
39 Par ailleurs, la Cour a déjà eu l’opportunité de souligner que les autorités nationales compétentes jouissent d’une marge d’appréciation dans la fixation des paramètres de calcul de la compensation due à un opérateur de service public de transport et dans la définition des modalités de répartition des coûts liés à la fourniture de ce service, conformément à l’article 4, paragraphe 1, du règlement no 1370/2007 (voir, en ce sens, arrêt du 21 décembre 2023, DOBELES AUTOBUSU PARKS e.a., C‑421/22, EU:C:2023:1028, point 42).
40 La possibilité de répartir ces coûts implique que les autorités nationales compétentes ne sont pas tenues de compenser l’ensemble desdits coûts, mais peuvent transférer à l’opérateur de service public les risques associés à l’évolution de certains de ceux-ci, quelle qu’en soit la nature et, partant, sans qu’il importe que cet opérateur puisse ou non, à l’instar du coût de l’énergie ou de certains coûts sociaux, maîtriser pleinement leur évolution, dès lors que celle-ci relève de circonstances extérieures audit opérateur (arrêt du 21 décembre 2023, DOBELES AUTOBUSU PARKS e.a., C‑421/22, EU:C:2023:1028, point 43).
41 Les autorités nationales compétentes peuvent ainsi prévoir, dans l’exercice de leur marge d’appréciation, un régime de compensation qui, en raison des paramètres de calcul de celle-ci et des modalités de répartition des coûts définies par ces autorités, ne garantit pas, de manière automatique, à l’opérateur de service public de transport la couverture intégrale de ces coûts (arrêt du 21 décembre 2023, DOBELES AUTOBUSU PARKS e.a., C‑421/22, EU:C:2023:1028, point 44).
42 En troisième lieu, s’agissant des objectifs poursuivis par le règlement no 1370/2007, celui-ci vise, ainsi qu’il résulte de son article 1er, paragraphe 1, à garantir la fourniture de services publics de transport de voyageurs qui soient notamment plus nombreux, plus sûrs, de meilleure qualité ou meilleur marché que ceux que le simple jeu du marché aurait permis de fournir. Le point 7 de l’annexe à ce règlement ainsi que les considérants 4, 7, 27 et 34 de celui-ci confirment la volonté du législateur de l’Union de promouvoir à la fois l’efficacité dans la fourniture de ces services ainsi qu’un niveau de qualité élevé.
43 Il s’ensuit que tout régime de compensation doit viser non seulement à éviter une surcompensation des coûts, mais encore à favoriser une plus grande efficacité dans le chef de l’opérateur d’un service public de transport. Or, un régime de compensation qui garantit, en toutes circonstances, la couverture automatique de tous les coûts liés à l’exécution d’un contrat de service public ne comporte pas d’incitation à une plus grande efficacité, dès lors que l’opérateur en cause n’est pas amené à limiter ses coûts (arrêt du 21 décembre 2023, DOBELES AUTOBUSU PARKS e.a., C‑421/22, EU:C:2023:1028, point 46). Pour les mêmes motifs, l’inclusion systématique d’un bénéfice raisonnable dans le calcul de la compensation de service public serait susceptible d’éliminer, dans le chef de cet opérateur, l’incitation à faire preuve d’une plus grande efficacité dans la fourniture des services de transport concernés.
44 Cela étant, en vertu du principe de proportionnalité, lequel est un principe général du droit de l’Union, ces autorités ne sauraient imposer aux opérateurs de services de transport chargés de l’exécution d’une obligation de service public des conditions qui seraient excessives ou déraisonnables, notamment en ce qui concerne le calcul de la compensation (voir, en ce sens, arrêt du 21 décembre 2023, DOBELES AUTOBUSU PARKS e.a., C‑421/22, EU:C:2023:1028, point 54), ce qui serait susceptible d’empêcher l’opérateur concerné d’offrir des services de transport de voyageurs de qualité et, partant, irait à l’encontre de l’un des objectifs poursuivis par le règlement no 1370/2007.
45 S’il appartient au juge national, qui est seul compétent pour apprécier les faits et pour interpréter la législation nationale, de déterminer s’il est, en l’occurrence, satisfait à ces exigences, la Cour, appelée à fournir à celui-ci des réponses utiles dans le cadre d’un renvoi préjudiciel, est compétente pour donner des indications, sur la base du dossier de l’affaire au principal ainsi que des observations écrites et orales qui lui ont été soumises, de nature à permettre au juge national de statuer (arrêt du 22 septembre 2020, Cali Apartments, C‑724/18 et C‑727/18, EU:C:2020:743, point 78).
46 En l’occurrence, comme l’a indiqué, en substance, M. l’avocat général aux points 40 à 47 de ses conclusions, le fait que la méthode de calcul de la compensation de service public en cause au principal ne prend pas en compte un bénéfice raisonnable en faveur de l’opérateur concerné doit être mis en balance avec plusieurs circonstances factuelles évoquées par la juridiction de renvoi.
47 D’une part, le fait que le mode de calcul de la compensation garantissait la couverture intégrale des coûts exposés en exécution du contrat 2015‑2017, de sorte que Trenitalia ne supportait aucun risque économique ou financier, est une circonstance susceptible, en principe, de permettre à la Région de Ligurie de ne pas prendre en compte un bénéfice raisonnable, au sens du point 6 de l’annexe du règlement nº 1370/2007, aux fins du calcul de la compensation de service public qu’elle devrait payer à Trenitalia.
48 D’autre part, comme l’a relevé M. l’avocat général au point 44 de ses conclusions, les termes d’un contrat de courte durée sont, en règle générale, moins susceptibles d’avoir un impact négatif sur la viabilité économique d’un service public de transport, a fortiori lorsque le contrat en cause a vocation à assurer la continuité des services de transport concernés au cours de la période située entre deux contrats de longue durée. En l’occurrence, ainsi qu’il ressort de la décision de renvoi, le contrat 2015‑2017, qui visait à assurer une telle continuité à la suite de l’échec des négociations relatives au renouvellement du contrat 2009‑2014, a couru jusqu’à la conclusion d’un nouveau contrat d’une durée de quinze ans portant sur la même obligation de service public.
49 En tout état de cause, il importe de souligner qu’un opérateur économique peut renoncer librement, et en toute connaissance de cause, à un bénéfice raisonnable dans le cadre d’un contrat individuel. Une telle renonciation devient contraignante à l’égard de cet opérateur, lequel ne saurait invoquer, par la suite, les dispositions du règlement no 1370/2007 afin de modifier le contrat qu’il a négocié individuellement et dont les clauses ont été librement acceptées par lui. Or, en l’occurrence, la juridiction de renvoi a indiqué que Trenitalia avait renoncé librement et en toute connaissance de cause à un bénéfice raisonnable dans le cadre du contrat 2015-2017.
50 Eu égard à l’ensemble des motifs qui précèdent, il y a lieu de répondre à la première question posée que l’article 4, paragraphe 1, sous b), et l’article 6, paragraphe 1, du règlement no 1370/2007 ainsi que les points 2, 5 et 6 de l’annexe de ce règlement, lus à la lumière des considérants 27 et 34 de celui-ci, doivent être interprétés en ce sens qu’ils ne s’opposent pas à un contrat de service public de transport par chemin de fer couvrant intégralement les coûts exposés par l’opérateur de service public, pour une période transitoire allant jusqu’à la conclusion d’un nouveau contrat de longue durée portant sur la même obligation de service public, par lequel cet opérateur renonce à la prise en compte d’un « bénéfice raisonnable », visé à ces dispositions, aux fins du calcul du montant de la « compensation de service public », au sens de l’article 2, sous g), dudit règlement.
Sur la seconde question
51 La seconde question étant uniquement posée en cas de réponse affirmative à la première question, il n’y a pas lieu d’y répondre.
Sur les dépens
52 La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi, il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
Par ces motifs, la Cour (troisième chambre) dit pour droit :
L’article 4, paragraphe 1, sous b), et l’article 6, paragraphe 1, du règlement (CE) no 1370/2007 du Parlement européen et du Conseil, du 23 octobre 2007, relatif aux services publics de transport de voyageurs par chemin de fer et par route, et abrogeant les règlements (CEE) no 1191/69 et (CEE) no 1107/70 du Conseil, ainsi que les points 2, 5 et 6 de l’annexe de ce règlement, lus à la lumière des considérants 27 et 34 de celui-ci,
doivent être interprétés en ce sens que :
ils ne s’opposent pas à un contrat de service public de transport par chemin de fer couvrant intégralement les coûts exposés par l’opérateur de service public, pour une période transitoire allant jusqu’à la conclusion d’un nouveau contrat de longue durée portant sur la même obligation de service public, par lequel cet opérateur renonce à la prise en compte d’un « bénéfice raisonnable », visé à ces dispositions, aux fins du calcul du montant de la « compensation de service public », au sens de l’article 2, sous g), dudit règlement.
Signatures
* Langue de procédure : l’italien.