Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 10 septembre 2026.##Renvoi préjudiciel – Espace de liberté, de sécurité et de justice – Coopération judiciaire en matière pénale – Décision‑cadre 2005/212/JAI – Confiscation des produits, des instruments et des biens en rapport avec le crime – Article 2 – Champ d’application matériel – Délit routier passible d’une peine privative de liberté supérieure à un an – Conduite d’un véhicule à moteur sous l’influence de l’alcool – Directive 2014/42/UE – Gel et confiscation des instruments et des produits du crime dans l’Union européenne – Directive (UE) 2024/1260 – Recouvrement et confiscation d’avoirs – Article 33 – Délai de transposition – Applicabilité ratione temporis.#Affaire C-655/24.
| CELEX | 62024CJ0655_RES |
| Type | Jurisprudence CJUE |
| Date | jeudi 10 septembre 2026 |
Texte intégral
Affaire C‑655/24 [Latranov] (i)
EZ
(demande de décision préjudicielle, introduite par le Rayonen sad - Veliki Preslav)
Arrêt de la Cour (quatrième chambre) du 10 septembre 2026
« Renvoi préjudiciel – Espace de liberté, de sécurité et de justice – Coopération judiciaire en matière pénale – Décision‑cadre 2005/212/JAI – Confiscation des produits, des instruments et des biens en rapport avec le crime – Article 2 – Champ d’application matériel – Délit routier passible d’une peine privative de liberté supérieure à un an – Conduite d’un véhicule à moteur sous l’influence de l’alcool – Directive 2014/42/UE – Gel et confiscation des instruments et des produits du crime dans l’Union européenne – Directive (UE) 2024/1260 – Recouvrement et confiscation d’avoirs – Article 33 – Délai de transposition – Applicabilité ratione temporis »
1. Coopération judiciaire en matière pénale – Recouvrement et confiscation d’avoirs – Directive 2024/1260 – Champ d’application ratione temporis – Faits au principal survenus antérieurement à l’expiration du délai de transposition de la directive – Exclusion
(Directive du Parlement européen et du Conseil 2024/1260, art. 33, § 1, 36 et 37 ; décision-cadre du Conseil 2005/212)
(voir points 22-27)
2. Coopération judiciaire en matière pénale – Décision-cadre relative à la confiscation des produits, des instruments et des biens en rapport avec le crime – Champ d’application – Infraction pénale – Notion – Délit routier consistant en la conduite d’un véhicule à moteur sous l’influence de l’alcool – Exclusion
(Directive du Parlement européen et du Conseil 2014/42, considérant 9 et art. 3 et 14 ; décisions-cadres du Conseil 2001/500 et 2005/212, considérants 1, 2 et 4 à 10 et art. 1er, 2, § 1, et 3)
(voir points 29, 30, 32-38, 42 et disp.)
3. Droits fondamentaux – Charte des droits fondamentaux – Champ d’application – Délit routier ne relevant pas du champ d’application matériel de la décision-cadre 2005/212 – Confiscation du véhicule à moteur au titre de la répression d’un tel délit – Situation n’étant pas régie par le droit de l’Union – Exclusion
(Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 51, § 1 ; décision-cadre du Conseil 2005/212)
(voir points 39-41)
Résumé
Saisie à titre préjudiciel par le Rayonen sad - Veliki Preslav (tribunal d’arrondissement de Veliki Preslav, Bulgarie), la Cour se prononce sur le champ d’application de la décision-cadre 2005/212 (1) et précise la portée de la notion d’« infraction pénale » au sens de l’article 2, paragraphe 1, de cette décision-cadre.
Par un jugement définitif du 15 août 2024, EZ, ressortissant bulgare, a été déclaré coupable de conduite d’un véhicule à moteur sous l’influence de l’alcool et condamné à une peine privative de liberté d’un an avec sursis, à une amende et à une interdiction de conduire.
La juridiction de renvoi, saisie de la question de la confiscation de la contre-valeur du véhicule en cause, prévue par la réglementation nationale, se demande, notamment, si un tel délit routier relève du champ d’application de la directive 2024/1260 (2), de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (ci-après la « Charte ») ou encore de la décision-cadre 2005/212.
Appréciation de la Cour
À titre liminaire, dans la mesure où la juridiction de renvoi se réfère, entre autres, à la directive 2024/1260, qui remplace notamment la décision-cadre 2005/212, la Cour vérifie si le litige au principal relève du champ d’application temporel de cette décision-cadre. À cet égard, elle constate que, bien que le délit routier en cause soit postérieur à l’entrée en vigueur de cette directive, il est survenu avant l’expiration du délai de sa transposition, fixé au 23 novembre 2026, et que la Bulgarie n’avait pas encore transposé ladite directive. Il s’ensuit que la directive 2024/1260 n’est pas applicable ratione temporis à la situation juridique au principal.
Dès lors, la Cour examine ensuite si la décision-cadre 2005/212 et la Charte sont applicables à un délit routier consistant en la conduite d’un véhicule à moteur sous l’influence de l’alcool, passible d’une peine privative de liberté supérieure à un an.
En premier lieu, la Cour analyse le champ d’application matériel de la décision-cadre 2005/212. À cette fin, elle détermine si un délit routier, tel que celui en cause dans l’affaire principale, constitue une « infraction pénale » au sens de l’article 2, paragraphe 1, de cette décision-cadre. La Cour rappelle que cette disposition impose à chaque État membre de prendre les mesures nécessaires pour permettre la confiscation de tout ou partie des instruments et des produits provenant d’infractions pénales passibles d’une peine privative de liberté d’une durée supérieure à un an, ou de biens dont la valeur correspond à ces produits, tout en précisant que la notion d’« infraction pénale » n’est pas définie par ladite décision-cadre.
Afin d’éclairer la portée de l’article 2, paragraphe 1, de la décision-cadre 2005/212, la Cour procède à l’examen de son contexte, de sa finalité et de sa genèse.
S’agissant, tout d’abord, du contexte dans lequel s’inscrit cette disposition, la Cour souligne qu’il ressort du préambule de la décision-cadre 2005/212, que celle-ci vise principalement la lutte contre la criminalité organisée. En outre, la Cour relève, s’agissant de la directive 2014/42 (3), par laquelle certaines dispositions de cette décision-cadre ont été remplacées, que l’article 3 de cette directive reprend, en substance, la liste des instruments juridiques figurant à l’article 3, paragraphe 1, de ladite décision-cadre, tout en l’étendant à d’autres instruments, et vise des infractions graves relevant, directement ou indirectement, de la criminalité organisée ou d’un autre domaine de criminalité susceptible de revêtir une dimension transfrontalière. Or, la conduite d’un véhicule à moteur sous l’influence d’alcool ou de stupéfiants ne constitue pas, en principe, une telle infraction.
Ensuite, en ce qui concerne la finalité de la décision-cadre 2005/212, la Cour observe qu’il ressort de ses considérants 1 et 7 à 10 qu’elle a été adoptée pour prévenir et combattre efficacement la criminalité organisée, en concentrant les efforts dans le cadre de la coopération transfrontière sur le dépistage, le gel, la saisie et la confiscation des produits du crime, et en garantissant que chaque État membre dispose d’une réglementation efficace en la matière.
Ainsi, dès lors qu’un délit routier tel que celui en cause au principal ne relève ni de la criminalité organisée ni d’un domaine de criminalité susceptible de revêtir une dimension transfrontalière ou un caractère grave, il ne constitue pas une « infraction pénale » au sens de l’article 2, paragraphe 1, de la décision-cadre 2005/212 et ne relève pas du champ d’application matériel de celle-ci.
Enfin, la Cour constate que cette interprétation est confortée par la genèse de cette décision-cadre. En effet, la note explicative concernant l’initiative danoise visant l’adoption d’un projet de la décision-cadre renvoie, entre autres, aux conclusions des réunions du Conseil européen portant, en substance, sur des mesures de lutte contre la criminalité organisée. Cette note mentionne ainsi la nécessité d’adopter un instrument de caractère horizontal fixant sans ambiguïté les obligations incombant aux États membres en matière de confiscation, confirmant que l’objectif de cette initiative visait spécifiquement la lutte contre la criminalité organisée.
En second lieu, s’agissant de l’applicabilité de la Charte, la Cour rappelle que, aux termes de son article 51, paragraphe 1, les dispositions de la Charte s’adressent aux États membres uniquement lorsqu’ils mettent en œuvre le droit de l’Union. Le délit routier en cause au principal ne relevant pas du champ d’application matériel de la décision-cadre 2005/212, la confiscation du véhicule au titre de la répression d’un tel délit n’est pas régie par le droit de l’Union et la Charte n’est pas applicable dans le cas d’espèce.
i Le nom de la présente affaire est un nom fictif. Il ne correspond au nom réel d’aucune partie à la procédure.
1 Décision-cadre 2005/212/JAI du Conseil, du 24 février 2005, relative à la confiscation des produits, des instruments et des biens en rapport avec le crime (JO 2005, L 68, p. 49), telle que modifiée par la directive 2014/42/UE du Parlement européen et du Conseil, du 3 avril 2014 (JO 2014, L 127, p. 39 et rectificatif JO 2014, L 138, p. 114).
2 Directive (UE) 2024/1260 du Parlement européen et du Conseil, du 24 avril 2024, relative au recouvrement et à la confiscation d’avoirs (JO L, 2024/1260).
3 Directive 2014/42/UE du Parlement européen et du Conseil, du 3 avril 2014, concernant le gel et la confiscation des instruments et des produits du crime dans l’Union européenne (JO 2014, L 127, p. 39, et rectificatif JO 2014, L 138, p. 114).